‹ Le Salon de 1874Chapitre 8 sur 10 · LES TABLEAUX MILITAIRES · texte numérisé non relu

LES TABLEAUX MILITAIRES

Une lettre de Joseph Paturot.— Un M asséna on chambre.

— Plus de légendes 1 — Le poncif dans les batailles.— M. Détaille. — Le 6 août 1870.— M. A. de Neuville.— Combat sur une voie ferrée. — M. Protais. — L'Alerte.

— Metz. — M. Gastellanl.— Un épisode de la bataille de Sedan. —M. Dupray. — Visite aux avant-postes.— Scènes militaires par MM. du Paty, Arus, Delrieux^ Brown, Walker, Emile Bayard. — Un Gloria victisf en peinture. — Les Zouaves pontificaux. — MM. Sergent, Duveaux, Massé. — Tristesses et deuils. — Dernières étapes.

Mon cher cousin,

J'avoue qu'en me mettant à l'œuvre pour accomplir ma part de l'entreprise commune, je ne laisse pas que d'être en proie à une grande perplexité. Je suis, en effet, absolu* ment novice dans cette science difficile entre toutes q[ui se nomme la critique artistique et que les plus audacieux n'abordent jamais qu'en tremblant. Et puis,— te le dirais- je ?— tu m'as présenté aux lecteurs du National sous des couleurs telles, qu'ils doivent con-r

oevoir de moi une opinion que je sais bien ne pouvoir justifier.

A prendre à la lettre les lignes que tu m'as consacrées, je serais un foudre de guerre in partibuSf un Massëna en chambre, une sorte de générai Boum, toujours sur le qui-vive, ne rêvant que canonnades, fusillades, mitraillades, etc., etc., et entonnant à tout propos la fameuse chanson :

Et pif paf poum et papa pa pa poûm

Ce portrait eût été peut-être ressemblant il y a quatre ans: il ne l'est plus aujourd'hui.

Oui, je m'en souviens, dans mon enfance et même depuis, tout ce qui de près ou de lom touchait à l'édat guerrier, à la gloire militaire, me transportait d'enthousiasme et de joie ; gamin, je n'ai jamais apprécié d'autres joujoux que les images d'Epinal et les petits soldats de plomb de Nuremberg ; jeune homme, je n'ai jamais trouvé de spectacle plus attrayant que celui d'un régiment en marche ou d'une grande revue, et tu sais quels efforts mon pauvre père a dû faire pour m'empêcher d'entrer h, Saint -Cyr.

Ces goûts, ces enthousiasmes, je les ressens toujours, naais l'exhubérance avec laquelle ils se manifestaient n'existe plus, depuis que j'ai enfin compris que la victoire n'est point unie au drapeau français par un contrat indissoluble et que, si la gloire et l'honneur sont toujours intacts, le glas funèbre de la défaite remplace parfois les hourras joyeux de la victoire.

Gonim»)nt pourrait'il, d'ailleurs, en être autrement, lorsque je oonsidère les tableaux militaires exposés cette année, et qui, pres-

3ue tous, sont consacrés à Ja reproduction 'épisodes de nos récents désastres?

C'est, d'ailleurs, un salutaire et vivifiant spectacle, c'est un précieux enseignement pour tous les citoyens, quel <jue soit leur âge, quelle que soit leur condition. 11 faut «4ue le souvenir de ces jours de larmes et de sang soit sans cesse présent aux esprits et aux cœurs; il iaut que les arts en répandent à l'infini la reproduction. Ce n'est qu'ainsi que les générations futures se dégageront du &rdeau pernicieux des légendes, ce n'est qu'ainsi qu'elles apprendront à ne compter que sur elles-mêmes et qu'elles comprendront que, pour avoir le succès, il est insuffisant de le désirer, il faut le mériter. La jactance nationale y perdra peut-être quelque chose, mais les volontés et les courages deviendront plus virils et de meilleur aloi ; on parlera y>eutêir'e un peu moins de la revanche, mais on s'y préparera davantage, et l'on s'en rendra plus digne ; enfin, l'on flétrira d'un unanime mépris toutes ces misérables intrigues, tous ces appétits inavouables qui n'ont d'autre but que d'accaparer le pays après l'avoir atrophié, et qui ne peuvent avoir d'autre résultat que de retarder le jour de la rénovation de notre chère patrie.

Ces considérations, que j'expose un peu longuement peut-être, sont comprises par un grand nombre d'esprits sensés et vraiment patriotes. Je n'en citerai ici d'autre

— lOJ» *

preuve que l'empiessement dupublicautour des tableaux miEtaires, d'ailleurs peu nombreux, qui figurent au Salon de cette année.

Je me rappelle la dëfieiveur, souvent marne le ridicule qui, dans les expositions des dernières années (fii ont précédé nos^ revers, s'attachaient à toutes les toiles militaires. Encore du chauvinisme ! disait-on, et Ton passait dédaigneusement. On est bien revenu aujourd'hui de ce scepticisme, qui était d'ailleurs plus a£Fecté que réel ; la victoire nous semblait monotone et nous laissait inaccessibles aux grands sentiments du patriotisme; la défaite nous a appris à comprendre que là où est le drapeau tricolore, là est l'honneur et le génie de la France.

Il est vrai ( et je suis d'autant plus à l'aise pour plaider les circonstances atténuantes , que je n'ai jamais éprouvé ce dégoût dont je parle) que la peinture officielle des fastes du second empire avait Quelque diose de guindé ^ de convenu « ae poncif (si j'ose m'exprimer ainsi), qui pouvait excuser l'indifférence du public; parfois même elle provoquait les rires, témoin cette fameuse Bataille de VAlma^ où le prince Napoléon se trouvait transplanté au milieu d'une grêle de boulets eta'obus qui n'ont jamais existé que dans l'imagination d'Horace Vernet.

Ces éternelles représentations d'une armée ennemie en déroute devant six zouaves et quatre chasseurs à pied, tandis que, sur une éminence, remj)ereur, ou le généi^ en chef, entouré d'un brillant état-ma/or aux poses

thëfttraleSy reçoit les drapeaux oonquis et les aodamatioDS de ses troupes, ne disaient pas ^rand'chose à l'esprit et au oœur. On restait indifférent, parfois même gouailleur.

Aujourd'hui l'on s'arrête devant les tableaux de nos désastres : oitrecherche avant tout ces monuments de la défaite, on se transporte d'enthousiasme à la contemplation des héroïques vaincus deReischo&en, de Metz, de Sedan; on acclame ces stoïques petits soldats, ces valeureux moblots de 1 armée de la Loire et de l'armée de Paris, qui, résolument et sans espoir du succès, vont former de leurs cadavres le dernier rempart de l'honneur national ; on salue, les yeux humides, cette noble loque aux trois couleurs qui ne fut jamais plus glorieuse que depuis les affronts qu'elle a reçus, et jamsûs plus chère à tous les Français vraiment dignes de ce nom.

Donc, cette année, par un juste retour des choses^ d'ici-bas, gui indique une salutaire évolution des esprits, la première place dans les préférences au public est aux tableaux militaires, et, pour la multitude, les deux triomphateurs du Salon sont MM. Dbtajlle

et DE rÎEUVILLE.

Décider entre ces deux artistes lequel a dé^ ployé le plus de talent serait chose tout aussi diffîcile que distinguer celui dont l'inspiration a été le plus patriotique.

Pourtant, je l'avoue, je me sens attiré par une attraction toute particulière vers le tableau de M. Détaille : Charge du 9^ cuiras^ siers dans le village de Morsbronn (n° 598,

— loe-

salle C D). C'est le 6 août 1870,11 est une heure de l'après-midi ; le village de Morsbronn est tombé au pouvoir do Tennerai, qui de là va déborder Taile droite de l'armée. Le général de Lartigue, pour dégager ses troupes si gravement compromises, a jeté sur le flanc de l'assaillant la brigade Michel,

aui se composait des 9*, 8* cuirassiers et 'une partie du 6* lanciers ; le premier de ces régiments est entré dans la pittoresque bourgade alsacienne sans rencontrer un ennemi ; mais voici qu'au détour d'une rue ils se heurtent à une barricade, devant laquelle le régiment est forcé de s'arrêter ; l'officier qui commande Tavant- garde fait sonner Varrêt par le trompette qui l'aiscompagne. Les Prussiens n'attendaient que ce signal. Cachés dans les maisons, derrière les portes,^ les fenêtres, les lucarnes, ils font pleuvoir sur le régiment français une épouvantable fusillade à laquelle nos malheureux cavaliers ne peuvent répondre qu'en déchargeant contre un ennemi invisible leurs pistolets inoifensifs. Le régiment, embarrassé de son propre poids, écrasé sous sa propre masse, ne peut, dans cette rue étroite, faire aucune évolution ; il va donc être décimé avant de pouvoir gagner la campagne où ses débris viendront se briser dans un suprême effort contre les lignes impénétrables d'un ennemi vingt fois puis nombreux.

Tel est Pépisoae que M. Détaille a, on peut le dire sans exagération, immortalisé dans son tableau ; quant aux détails de l'œuvre, quant à ses effets, d'autant plus saisis-

sants qu'ils sont rigoureusement vrais , je n^en dirai rien, aprâs oe que tu en as dit toî-méme dans ton article d'ensemble sur Texposition de peinture.

La même raison me fera passer brièvement syr le Combat sur une voie ferrée^ de M. A. DE Neuville (n^ 1390, salle M. P.), que tu as eu, avec raison, le soin de signaler dès le premier iour comme une des meilleures toiles du Salon. — C'est bien le digne pendant des Dernières cariouchesy cette toile saisissante et grandiose qui est devenue en

auelques mois si imiversellement populaire, 'est la glorieuse et navrante épopée de cette valeureuse armée de la Loire, héroïque ramassis de soldats improvisés et de moblots dépenaillés, sans éducation militaire, sans tradition, sans autre lien de cohésion que le sentiment du devoir et l'amour de la patrie, et qui pourtant a tenu en échec, pendant plus de quatre mois, les vieilles et triomphantes phalanges de Von der Thann et de Frédéric-Charles.

Nous sommes en. plein hiver: la terre est -couverte de neige et de boue détrempée; des moUles sont massés derrière le talus d'une voie ferrée qu'ils vont tout à l'heure franchir pour porter secours à un bataillon de diasseurs violemment engagé. De l'autre côté, on se bat avec furie; un grêle de balles s'abat sur la voie et vient frapper de mort quiconque dépassQ le niveau des talus. — Un officier recommande la prudence à ses hommes qui se lèvent pour voir y tandis que le commandant, debout sur la voie et une canne à la main,

demande des indications à un officia de chasseurs qu'une affreuse blessure à la tête a couche sanglant sur le terrain.

Tous les détails de ceinte toile hors li^e sont traités avec ime vigueur et une vérité saisissantes ; chacun de ces blessés, de ces morts et de ces stoïques enfants qui attendent leur tour est un poëme de sentiment et de patriotisme. Que de réflexions nous inspirent ces coteaux télégraphiques qui, quelques semaines auparavant « transmet* talent encore la pensée et rintelligenee humaines avec la rapidité de l'éclair et qui maintenant sont déchi<iuetés par la mitrûlle et menacent ruine! Que de tristes ensei^ements nous offre cette voie ferrée, orgueil de la civilisation moderne, destinée à rapprocher les peuples et à détruire les distances, et qui, devenue le théâtre de scènes de meurtres, est aujourd'hui arrosée de sangl

-^ Après avoir contemplé avec M. de Neuville la guerre dans son horrible grandeur, nous la voyons dans V Alerte de M. Protais (salle C. D., n** 1523), entourée de toutes les séductions imaginables. Par une magnifique journée d'août, sur les confins d'un bois touffu et d'une verdoyante prairie une colonne d'infanterie envoyée en reconnaissance et qui avait fait halte apprend que l'ennemi est en vue.

Déjà les chasseurs à pied s'élancent sous lx)is au pas de course, les batteries d'artillerie qui soutienent la colonne se déploient dans la prairie, et au premier plw un régi-

ment d'înfmterie s'apprête à marcher en avant; les hommes regagnent leurs rangs, les officiers bouclent leurs ceinturons et mettent leurs gants, car c'est fête pour eux. La firaîcheur du site, la splendeur du coloris vous font regretter de ne pas être de la partie. En somme, excellente toile, que dépare peut-être un peu, suivant moi, la pose théâtrale du sergent qui gourmande les retardataires.

Il faut signaler à M. Protais ce petit défaut, imperceptible dans VAlertey très sensible dansAfe^z (salle P, n°1524), et qui, en se développant, pourrait porter un grave préjudice à son magnifique talent.

M. Protais a^ créé un genre nouveau de peinture militaire ; on peut dire de lui gu'il a poétisé les horreurs ae la guerre ; mais la

Ï première qualité du poëte, ce qui forme 'essence même de sa nature, c'est la vérité.

Il doit donc se défier avant tout du convenu, de la pose. Or, le saint-^rien qui contemple fièrement la ville de Metz à côté d'un vieil officier dont la tristesse fait courber la tête, est tout simplement un poseur qui ne saurait inspirer de sympatnie à personne, car on sent que ce qu'il fait c'est pour la ga^ lerie.

Ce n'est pas ainsi que l'on doit personnifier l'avenir et l'espoir de la revanche; le typedegommeux — matamore qu'a reproduit M. Protais n'existe plus dans l'armée française ; son saint-cvrien s'est fait tuer glorieusement à la bataille de Sedan.

Hélas! que de courage, que de dévoue-*

If

ments inutiles mais admirables cette ne- &ste journée du 1^ septembi'e 1870 a vu se produire 1

M. Gastbllani (salle CD, n^ 332) a reproduit un des épisodes glorieux de ce désastre sans orécédent» au milieu duquel on dirait que rarmée a tenu à venger par son héroïsme la honte que son chef allait attirer sur la France.

Vers la fin de la journée, un escadron du 1*' cuirassiers, sous les ordres du commandant Gugnon d'Alincourt, tenta de percer les lignes prussiennes ; im soldat du V^ régiment de turoos s'étant emparé d'un cheval, servit un instant d'éclaireur à cette poignée de braves, mais il tomba bientôt, criblé de balles, et l'escadron presque entier ne tarda pas à subir le môme sort. Telle est Tépopée

3 ne M. Gastellani a reproduite, avec plus 'emphase peut-être que de vérité; mais n'est-ce pas le cas ou jamais d'appliquer ce consolant aphorisme : la fin excuse les moyens.

(^pendant je ne peux m'empécher de faire une comparaison entre cette toile, dont le sujet ouvrait à l'artiste une si large carrîère et commande, en quelque sorte, par luimême l'attention et la sympathie, et la Visite aux avant-postes y de M. Henri Dupray qui se trouve dans la môme salle (n° 653).

Ici le peintre avait à reproduire une des scènes les plus grandioses dont la gloire militaire puisse fournir le sujet : là il n'a devant lui qu'un brouillard à perte de vue, un cheval mort sur le bord du chemin, quelques

officiers gënëraux, une fadble escorte et un prosaïque fiacre qui a amené de Paris à la Croîx-de-Flandres l*amiral La Roncière Le Nourry et les généraux Ducrot et Tripier.

Je ne reviendrai pas sur ce que tu as dit, mon cher cousin, dfe cette excellente toile, mais je ne peux me dispenser de poser cette question : D'où vient que Ton passe indifférent devant le tableau de M. Cfasteilani et Sue Ton ne peut se détacher de celui de M.

^upray? — C'est que ce dernier est vu et Tautre est imaginé; c'est que — tranchons le mot — l'un est vrai et l'autre ne l'est pas.

Je ne peux parler du tableau de M. Dupray sans mentionner les deux toiles de M.

DU rATY. Ces deux artistes ont choisi leurs sujets parmi les épisodes de ce long et ^orieux siège de Pans, et il existe, d'ailleurs, entre leurs talents plus d'un point de contact; l'un et l'autre, en efifet, sont vrais, sans tomber dans les excès du réalisme à outrance.

Dans sa Halte (ï avant-garde (n° 649), M.

DU Paty nous montre un de ces villages des environs de Paris, si pimpants et si gais d'ordinaire aux beaux jours, et où nous avons tous consommé plus ou moins de matelottes hétérogènes et de fritures pêchées.... aux Halles centrales.

L'automne est venu , et la bise de novembre a Élit tomber les dernières feuilles jaunies ; là guerre est arrivée, et les habitants ont fui leurs demeures. La tristesse, la désolation, la solitude, tel est l'aspect qu'offre maintenant cet Eldorado de la piqueuse de .

bottines et du oommis de nouveauté. Des soldats d'in&nterie de ligne et quelques cavaliers qui précèdent une reconnaissance ont faiu halte dans la rue désolée ; les honunes sont entrés dans les maisons vides pour y chercher de quoi faire un peu de feu; ils ont tout pris» mais ce tout n'est pasgrand'chose, et Tonglée commence à sévir ; mais le clairon va sonner le rassemblement; il va falloir partir en avant, à l'aveuglée, et Ton ne sera

{)révenu de la présence de l'ennemi cnie orsqu'un camarade aura écoppéy conmie 1 on dit en termes du métier.

TiraiUears en avant I (n* 650), la lutte est eng^ée entre \me escouade de mobiles et les avant -postes prussiens, près d'un de ces puits à plâtre si communs dans la banlieue; un^ peloton de renfort vient soutenir ceux qui sont déjà en ligne. Tirailleurs en avant I 1 affaire est chaude, voici les balles qui arrivent, et plus d'ime capote gris-bleuté (comme dit rordonnance) est déjà étendue oans la marne boueuse.^

Ces deux tableaux bien conçus, sincèrement exécutés, recèlent un véritable talent qui n'a pas encore dit son dernier mot.

On peut en dire autant de M. Raoul Abus, dont V Armée de la Loire (salle BC, n° 44) est traitée avec beaucoup de sentipient et une finesse d'exécution qui a su éviter l'écueil de la mièvrerie.

M. Dblrieux se distingue par des qualités tout opposées; sa Charge de cuirassiers {ssMq CD n° 582) est brossée avec une remarquable vigueur, peut-être un peu trop exclu-

sive de la préoccupation de la ligne. Quoiqu'il en soit» cette toile est une des œuvres les plus estimables du salon ; hommes, chevaux, terre et ciel, tout cela se confond dans un mélange inextricable et grandiose au travers duquel on respire le grand souffle qui animait les Bourguignon et les Salvator Rosa.

Je n'en dirai pas autant du tableau de M.

John Lewis Brown, dont le talent éprouvé devait faire espérer miteux que son Épisode de la bataille de Frœscnwiller (salle B n** 272). Et pourtant le sujet était bien fait pour inspirer le maître auquel on doit déjà tant de productions charmantes ; la bataille est engagée sur toute la ligne ; le maréchal de Mâc*Mahon placé à quelques pas en arrière d'une batterie observe les mouvements de l'ennemi qui le déborde de toutes parts ; les projectiles tombent de tous côtés et viennent frapper un des aides-de-camp au milieu de Tétat-major.

Cette scène si mouvementée, si naturellement dramatique, a été rendue par l'artiste avec une absence complète de sentiment.

Les blessés tombent avec une raideur qui fait penser, malgré soi, aux automates du Théâtre- Miniature. C'est de la peinture décorative gui vous glace et ne vous produit d'autre impression gue le regret de voir qu'un pareil sujet n'ait pas été mieux compris.

Quelle diflFérence entre ce panneau froid et sec et la charmante petite toile de M.

Walker, Une AvanUUarde (salle S. V.,

n^^ 1,827). Et oependant le sujet n'est ni tra^ gique ni compliqué : Deux dragons en ëclaireurs précèdent un détachement de cavalerie et s'avancent au milieu d'une campagne couverte de neige ; voilà tout. Mais que de sentiment, que d'observation, que de cœur dans tous les détails I Hommes et chevaux sont vivants et rappellent à l'esprit cette cavalerie héroïque qui, malgré la rigueur du temps, battait l'estrade dans nos champs désolés aux rudes journées de décembre et de janvier. I^s hommes sont exténués de fatigue et de froid ; enveloppés dans leurs larges manteaux, ils^ semblent ne plus avoir de vivant que l'œil qui sonde la campagne ; les chevaux sont épuisés par la faim et par des marches incessantes , on dirait C[u'ils vont tomber au bord du chemin. Mais vienne à se profiler à l'horizon la silhouette des patrouilles ennemies, et voilà qu'hommes et chevaux se transfigurent. Ds s'élancent au triple galop : les uns sabrent, les autres mordent et ruent ; puis, s'ils n'ont pas été couchés dans la boue neigeuse par quelque coup de pointe ou de tranchant, ils reprennent, tranquilles, leur marche : ils se sont réchauflfés.

Mais je suis effrayé du peu d'espace qui me reste, alors que j ai encore tant d'observations à te communiquer. Je vais donc êtriB forcé d'abréger ; cependant , je ne ,peux

Easser sous silence les envois de M. Emile Iayard.

Son Défilé (n° 91, salle BC) est bien certainement une des toiles les plus saisissantes

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du Salon. C'est le matin, un brouillard épais couvre le champ de manœuvres de Vinoennes ou de Satory; près d'un poteau, gtt le cadavre d'un soldat qui, ayant ntianqué au devoir et à l'honneur, sans avoir livré à l'ennemi une place forte et une armée, a reçu douze balles dans la poitrine. Des détachements des divers corp^ de » troupes défilent devant cette victime de la justice humaine ; les vieux soldats sont impassibles ou indifférents, les jeunes allongent curieusement la tête ou la détournent avec effroi. C'est une étude très fine et très sentiCy en même temps qu'une peinture d'un eflfet d'autant plus vrai, que 1 eflfort n'y paraît pas.

La même sincérité se remarque dans Pen-dant le siège de Paris; ce troupeau de chevaux fourbus que l'on conduit à l'abattoir rappelle à tous ceux gui ont contemplé de pareils spectacles et digéré de pareilles victuailles, des souvenirs aiissi pénibles au cœur que lourds à l'estomac.

A ces deux toiles remarquables^ M. Emile Bayard a joint un magnifique fusain en forme de tryptique de l'effet le plus imposant :

Gloria victis / (n° 1881). C'est l'épopée grandiose et lumineuse de nos glorieux désastres. Des deux côtés de cette composition l'auteur a retracé un des plus sanglants épisodes de la guerre; au centre, il reproduit les traits des morts les plus illustres qui ont arrosé le sol de la patrie de leur sang généreux. Sur cette hécatombe héroïque plane le génie de la gloire doi t le g}aive vengeur projette sur tous ces martyrs

du devoir, le rayonnement de Timmorta- Ktë.

Que de choses j'aurais à te dire^ mon cher cousin, sur les différents détails de cette œuvre grandiose et véritablement monumentale ; mais je suis forcé de garder mes impressions pour moi, car tu m as recommandé la concision, et je sais que ton directeur ne me ferait pas la charité d'une seule colonne en sus des douze qu'il consent à me consacrer.

Et pourtant il existe encore bien des toiles estimables dont je n'ai rien dit. Tel est, par exemple, le tableau de M. Roter (n** 1608), les Zouaves pontificaux à la bataille du AfanSy œuvre conçue fortement et franchement exécutée, à laquelle je n'ai d'autre ref)rodie à faire qu'une certaine tendance à 'emphase et à l'exagération. La conduite du général Gougeard et des zouaves pontificaux au plateau d'Auvours a été assez brillante pour pouvoir se passer des enjolivements dus à limagination du peintre ;^ il suffisait d'être naturel et vrai, et je crains que M.

Rover ne l'ait pas toujours été.

Je préfère de beaucoup le Dernier effort à la porte Ballan de M. Sergent (salle P. S.

n° 1675). — Cette suprême tentative fidte à la fin de la bataille do Sedan par une colonne de troupes de toutes armes, formée spontanément et sans autre lien qu'un unanime désespoir, a inspiré au peintre une œuvie frappante de vérité et d'une grande justesse de coloris.

Quelle différence entre cette foule palpi-

tante et enthoiisiaste qui se précipite sous la porte de la citadelle pour se ruer à la mort» et ces cavaliers gracieux mais froids qui se sabrent, sans avoir l'air de se faire du mal, sur les toiles de M. Duveaux, {la cavcderie de Fortou à Gravelottey n* 679),et de M. Be aucé, {le 16^ uhlans mis en déroute par les chasseurs de France à Rezonvïlley n® 94). Certes, ces deux tableaux ne sont pas sans valeur; il ^ a de la finesse dans Texécution, im coloris agréable, mais la vérité manque; on sent que le peintre n'a pas vu son sujet.

Avec ses quelques cavaliers groupés autour du bivouac, tristes et abattus {Metz^ 8 octobre 1870j n° 201), M. Boilvin soulève en l'esprit du spectateur bien d'autres sensations et une émotion autrement profonde ; il nous fait assister aux langueurs de cette magnifigue armée du Rhin, qui sèche et s'atrophie sur place jusqu'au jour où son commandant en chei la livre à l'ennemi comme un vil bétail.

Un des épisodes de cet horrible drame a été rendu avec beaucoup de talent et de cœur par M. Massé. Dans les Funérailles d^un drapeau (n° 1270, salle M) il a reproduit une scène lamentable et consolante à la fois. Le drapeau du 1®' régiment de grenadiers va dtre remis à l'ennemi ; malgré l'ordre exprès de conserver intact ce glorieux trophée, auquel Frédéric-Charles et JBazaine entendent qu'il ne manque pas une frange, le colonel déchire en mille morceaux l'étoSe sacrée et en partage les fragments entre ses officiers et ses soULats. — Généreuse et pa-

triotique insubordination à laquelle nous devons un afi&ont de moins I

Navrante et d'une indicible tristesse est l'impression qui se dégage du tableau de M.

Dbvilly : Adieux à leurs officiers des soldats du *** bataiUon (n° 607, salle CD).

Mais je m'arrâte , car je n'aurais jslus à parler que de tristesses et de deuils :

Les Morts en ligney de M. Lançon (n^ 1065, salle F. H.)» horrible alignement de cadavres, dont le réalisme exagéré répugne plus qu'il ne touche, et les deux scènes d'invasion, de M. Brunbt-Houabd (n**' 279 et 280), d'un efiet poignant et d'un coloris sombre et triste comme le sujet qu'il reproduit, sont pour moi les dernières étapes de ce voyage à travera le salon, dont le récit, si abrégé qu'il soit, m'effraye par sa longueur.

Je jette un dernier regard sur une saisissante Reconruiissance denussardsprussiensy de M. Brisset (n^ 266), et sur deux toiles pleines de fraîcheur, de vérité et de sentiment : YEstafette (n° 364) et YArtiUerie montée (n® 365) dues l'une et l'autre au pinœau de M. Eugène Charpentier.

Sur ce, mon cher cousin, je te quitte, en te priant de £adre^ agréer à tes lecteurs les excuses de leur critique improvisé, et en te diargeantde leur faire oublier, dans ton prochain feuilleton, l'ennui que j'ai pu leur causer.

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