I LA Ftfta£U8B
près de 6a cousine, il était amical et prérenant pomme autrefois. Seulement ses préyenances et son amitié ressemblaient davantag^e à de la pure politesse , et je ne sais quelle réserve inyolontaire le ' * glaçait malgré qu'il en eût.
Une plus grande altération se faisait remarquer dans Tair et les façons de Jenny. Ce n'était plus son immuable douceur de caractère , ni son inaltérable gaieté si franche auparavant et si naturelle. Elle avait beau ie réprimer, souvent ses mécontentements intérieurs se trahissaient. Souvent die était sombre et boudeuse , ou bien sa joie était contrainte et grimaçante. Mais c'était dans sa conduite vis-à-vis de Mortimer que paraissait surtout cette inégalité. Les froides attentions de son cousin' semblaient moins la toucher que l'irriter. Il y avait des moments où, incapable de se maîtriser , elle le traitait en vérité fort durement et d'un ton d'aigreur singulier. Puis elle affectait de parler de M. Fitz-Gérald et de sa poésie avec un redoublement d'enthousiasme. Bien qu'elle commençât à s'y divertir beaucoup moins , elle ne manquait pas .une des réunions de la coterie i|zurée , oii le grand poète présidait de plus en plus souverainement.
Que si Mortimer eût été de quelques années moins jeune et moins novice, loin de se désoler en secret , comme il faisait, de ces aigreurs et de ces brusqueries de sa cousine , loin d'y voir les mar-
la TRÉCUVSS. .135
ques d'une antipathie décidée , loin de se confirmer par elle dans son dessein d'éloignement, il les eût accueillies au contraire, plein d'espérance , comme les sûrs symptômes d'un amour naff et vrai qui se révélait involontairement , croyant se cacher.
Mais ces deux enfants si parfaitement nés pour s'aimer , et qui s'aimaient en effet de toutes leurs âmes , se désespéraient à plaisir , et ne cherchaient qu'à s'e prouver une indifférence mutuelle. Jenn/, la tète toute exaltée de ses lectures romanesques , s'indignait de la conduite toute calme , glacée et prosaïque de Mortimer. -r- Ce n'est pas là, se disait-elle ! l'ami que j*ai rêvé. Un homme vraiment épris n'est pas éternellement une statue de marbre; fût-il persuadé qu'on lui préfère un rival, l'absence est le dernier remède auquel il ait droit de recourir ; dût-il mourir de jalousie , il ne part pas. Mortimer ne m'aime point , il ne m'a jamais aimée. Et, de son côté , le triste jeune homme se "répétait incessamment : — Plus je reste, plus j'accrois l'aversion que j'inspire à Jenny ; elle ne m'aiipe pas, elle ne m'aimera jamais I Elle en aime un autre ! C'est elle-même aiigourd'hui qui prend soin de me le dire , comme si je ne le savais pas assez et de longue main. Mais c'est afin de me chasser qu'elle en use ainsi. Je lui suis un obstacle. Tant que je ne me serai point retiré, Fitz-Gérald aura l'accès moins libre et moins chanceux près d'elle ! U fauf
donc qne je parte, il le ùiut et sans plus reculer! Qu'elle soit à son poète, puisqu'elle est assez aveu* gle pour adorer ce dieu grotesque. Ce n'est pas â moi qu'il convient de lutter sérieusement contre une pareille divinité, moi simple mortel que je suis!
Et i^ute d'en savoir assez pour s'entendre , foute d'un ami expérimenté qui vint secourir leur ignorance et leur apprendre ce double secret qu'il eût tout d'abord lu en eux, ces deux pauvres cœurs allaient se séparer pour jamais peut-être, et aussi peut»ètre pour se regretter éternellement!
Au milieu de ce tacite et douloureux conflit, H* Forster persistait dans son nouveau système de bonne humeur. De mémoire de contemporain , on ne l'avait vu jamais sur ce pied trois jours de suite^ et il y en avait plus de quinze que le sourire ne lui quittait pas les lèvres. En outre , il avait adopté un certain air goguenard qui allait aussi bien sur ses traits maussades , qu'un habit d'arlequin irait sur le dos d'un président de société philanlropique. A voir celte persévérance d'affabilité , M. Bdfield disait que la maison Forster n'était plus tenable , et il commençait, effectivement, â s'éloigner d*utt lieu où la dispute ne semblait plus possible.
Cependant l'époque du départ de Mortimer était décidément fixée , et tous les préparatifs avaient été Mis en conséquence. C'était le matin du 1** de juillet qu'il devait se mettre en route. Ce jouHi
LA PRÉCISrSB. 127
venu, dès le lerer du soleil , ce fut dans la maison un terrible remue-ménage. On criait par les escaliers. On montait et descendait yalises et portemanteaux. Le jeune homme devait voyager à cheval, suivi d*un domestique , et il avait été convenu que pour avancer d'autant sa première étape , il sortirait d'Edimbourg, aussitôt les portes de la ville ouvertes.
Certes , Jenny n'avait pas eu besoin de tout le vacarme des valets pour être éveillée. La pauvre fille n'avait pas fermé l'œil de la nuit. Elle avait, entre autres magnanimes projets, roulé celui de ne pas paraître au parloir, au moment des adieux de Mortimer. C'eût été là , avait-elle pensé , un admirable moyen de témoigner son dédain et son indifférence. Après y avoir mûrement réfléchi, elle abandonna ce beau projet.
— Ce sera en vain, se dit-elle, que je resterai obstinément couchée; mon père est capable de m'amener ce jeune homme, et de me faire lui donner la main de mon lit.
£n vertu de cette sage prévision qui n'eût pas, en effet, manqué de se réaliser, au petit jour miss Forster descendit au parloir où se trouvaient déjà son père et Mortimer. On avait servi le thé , dont personne n'avait goûté. Un silence pesant régnait , qui n'était troublé çà et là que par un certain sifflement imperceptible de H. Forster.
198 LA PRtCItlISE.
Un groom ?înt annoncer que tout était prêt, et les cheraux sellés.
Mortimer et Jenny s'étaient levés pour s'jembrasser, et l'un et l'autre, au moyen d'efforts héroïques , ils araient maintenu leur calme , et pas une larme n'avait paru.
M. Forster restait assis et ne bougeait pas. Seulement son imperceptible sifflement s'était élevé dé toute une gramme.
-— Ofa ça , monsieur mon neveu , cria-t-il enfin d'une voix sévère, me croyez-vous un grand sot? J'ai été bien aise de voir jusqu'où vous pousseriez l'accomplissement de vos méchantes résolutions; mais comptez-vous que je vais bonnement , avant ample réparation , laisser le séducteur de ma fille quitter une maison qu'il a eu l'ingratitude de vouloir déshonorer?
Jenny et Mortimer demeurèrent pétrifiés.
—Oui 5 feignez l'étonnement, poursuivit le vieux gentleman. Nous ne sommes pas aveugles, nous, pourtant. Expliquez-nous donc, monsieur, comment il se fait qu'on ait vu votre cousine sortirdeminue de votre chambre au milieu d'une nuit?
— Mon père! s'écria Jenny,
Et elle s'était jetée dans les bras de M. Forster, et s'efforçait , en sanglotant , de lui fermer la bouche de ses deux mains. Mortimer était de plus en plus de pierre.
LA P1ÉCIBU8B. 1S9
— Allons, ma fille, ce n'est pas dans mes bras que vous devez être! C'est assez jouer la comédie, enfants que tous êtes l'un et l'autre ! vous tous gênez tous deux à en mourir ! Faut-il donc ?ous le dire pour que tous le sachiez? Mauvaises tètes, iautril donc vous le prouver?
£t , plein de pitié pour son neveu, en même temps qu'il était impitoyable pour sa fille, qui s'efiPorçait vainement de l'arrêter, il raconta comment, dans la nuit du délire de Mortimer, tenu debout qu'il avait été par son inquiétude , il avait vu de ses pro« près yeux la visite nocturne de Jenny chez son cousin, ayant tout observé, caché derrière la porte. Oui , il raconta tout,— le père sans miséricorde ;— il raconta le baiser lui-même.
— £h bien, cette fille-là vous aime-t-elle, Mortimer? dit-il terminant son récit. Persistez-vous à vous en aller à présent! Voulez- vous toujours abandonner votre victime, monsieur le séducteur?
Mortimer, sans répondre^ s'était jeté aux genoux de Jenny et les lui serrait convulsivement.
— Mais mon père , il ne m'aime pas , lui ! Il voulait partir, cria Jenny suffoquée par ses sanglots.
— Folle que vous êtes , il vous aime trop ! Vous n'avez pas vu , comme moi , ses larmesquand il me suppliait de le laisser s'éloigner, parce que son amour le tuait près de vous. Ne comprenez-vous pas ce que son sacrifice avait de grand? Il ne tenait qu'à lui
180 l,A FBiCRDMI*
d'être votre époux ; il avait tous mes souhaits et tout mon aveu. £h bien ! il partait afin que tous fussiez libre d'être à celui qu'il croyait adoré de tous , et qu'heureusement, vous dédaignez, à i'àeure qu'il est, autant que nous.
Dire que M. Forster n'eut pas de peine à achever Tictorieusemecl «es démonstrations et à convaincre de leur bonheur les deux enfonts, c'est un soin qui serait superflu.
Cette scène pathétique finit par de longs embrassements, entrecoupés de doux reproches et mouillés de larmes, durant lesquels le vieux gentleman luimême ne demeura pas l'œil sec.
Le lecteur présume bien que, sous le gouverne^ ment de l'impatiente paternité de M. Forster, ces mutuelles explications devaient aboutir à un prompt mariage. En effet, tel fut bientôt leur résultat.
Que si, en historien consciencieux, notre principal dénouement accompli, nous recherchons ce qu'il advint des autres personnages de notre histoire, voici ce que nous avons recueilli à ce sujet.
Dès qu'il eut la fatale certitude de l'anéantissement de sesi espérances, Fitz^^iérald courut tout échevelé chez miss Appleby, qui avait par hasard tout le cercle azuré assemblé aulour d'elle. Li, il fit un appel â la sensibilité de nos bas-bleus, et leur exposant son infortune, il les consulta sur les moyens qu'il devait emiployer afin de montrer à
L4 niÊClJbCSE. 131
rasir^rs mq dése^M^ir . Tout le câeste groupe avait unaoîmemeut décidé que Jenny ayant forfait au bel-esprit en épousant un Welche, il n*y avait point lieu de la pleurer, même en vers; mais le grand poète ne se crut point pour cela permis d'être con* wié : durant tout un mois, il ne vécot que de pain, d'eau et de poisson ; à Finstar du chantre de Chikle-Harold, il parla plus fréquemment que jamais de sa haine de la vie : il est constant qu'il fût allé mourir pour les Grecs, si les Grecs avaient alors eu le moins du monde besoin qu'on mourût poiur eux. ^Néanmoins , l'hiver suivant, il épousa une vieille veuve fort riche, qui, à force d'être persuadée par lui du néant des choses terrestres, s'estima toute heureuse qu'un si grand homme eût daigné la ramasser dans cette poussière universelle. M. Fitz- Gérait s'en était allé vivre avec sa femme en Irlande où la belle avait ses biens : l'absence de cet astre principal fut un coup mortel pour la pléiade azurée qui ne tarda pas à se dissoudre peu à peu, chacune de ses autres étoiles de second rang, à l'imitation de la première, ayant successivement épousé contre toute poésie les fortunes matérielles et prosaïques qui s'étaient présentées .
En ce qui est du mariage de miss Forster, nous n'avons pas besoin de garantir la félicité de ses conséquences, car nul lecteur ne la révoque en doute. N'en déplaise aux innombrables romans auxquels
18t LA FBÉCrSOSB.
nous ne Tolons que l'expression de cette Térité, elle est actuellement mère d'une nombreuse famille, et n'a conservé de son ancienne teinte azurée qu'uue préférence fort excusable pour le roman bistorique et les grands poètes de l'école romantique.
Quant à M. Forster et à M. Belfied, la pacifique préoccupation momentanée du dernier ayant fini par la divulgation du secret qui seul le rendait si joyeux, ils ont repris leurs vieilles querelles, et continuent de vivre sur un excellent pied d'antipatbie sympatique.