‹ Le salon de lady Betty: mœurs anglaisesChapitre 37 sur 49 · MISS MOLLY · texte numérisé non relu

MISS MOLLY

Mm iltdUs.

— Toici trois semaines, trois grandes semaine^, qi|e je n'ai reçu de ses nouYclles. Il m'aime pourtant, il me Va dit... oh; oui , il m'aime j'en suis 8Ùre.«. mon Dieu! pourquoi donc ce cruel silence?... S'il était malade... si son oncle... Oh! oui, c'est cela ! Pauvre Williams ! il lui aura dit qu'il m'aimait, et cet orgueilleux parent l'aura menacé de toute sa colère &'ll osait baisser les yeux jusqu'à moi ! pauTre fille sans titres et sans fortune! Oh! Williams! Mais qui l'empêchait de m'écrire?... Ah! maintenant, je le vois bien, il m'a oubliée... oubliée!...

130 lias Kour.

Et la jeune fille se prit à sangloter.

Cinq heures du matin sonnaient en ce moment à rhorloge de l'église de la petite ville de . • • • ,

comté de Les premiers rayons du

jour commençaient à percer à travers les jalousies de la chambre qu'occupait miss MoUy. De nombreuses lettres, éparpillées sur un guéridon, et quelques unes encore humides de larmes, un lit intact , un oreiller veuf de plis , une bougie entièrement consumée , et dont la lumière se mourait en lueurs incertaines et yacillantes , tout prouvait que la jeune fille ne s'était pas couchée. Elle avait passé la nuit à relire les lettres de William^ , à gémir de son départ, à se désespérer de son silence.

La tète plongée dans ses deux mains, immobile , anéantie, on aurait cru miss Molly privée de tout sentiment , sans les soupirs douloureux qui, par intervalles, venaient soulever sa poitrine.

Le dernier tintement de Thorloge la tira de cette sorte de léthargie que l'elcès d'affliction provoque chez les êtres faibles. Goi|ime si le choc du marteau métallique eût vibré tout à coup une espérance dans son âme, la jeune miss se leva brusquement; ses joues s'étaient animées d'une teinte fiévreuse; ses yeux brillaient de cet éclat terne et mat , indice d'une résolution soudaine et violente.

— J'irai ! s'écria-t-elle.

Puis elle rassembla lettres de son amant , en fit

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un paqiiet qu'elle cacha dans son sein, prit un chapeau, se couvrit de sa mante et se disposa à sortir. Ses mouvements saccadés, sa démarche convulsire, trahissaient une irritation nerveuse que devait remplacer bientôt, selon toute apparence, une faiblesse extrême, un abattement profènd.

S'avançant avec précaution , elle enlr' ouvrit sa porte, la referma doucement , descendit plus doucement encore un escalier tortueux, traversa deux chambres , plusieurs corridors , et se trouva dans un jardin assez vaste et soigneusement entretenu. Des allées de charmilles , taillées symétriquement fermaient autour de Penclos un dôme de feuillage impénétrable aux rayons du soleil. De distance en distance, des bancs formés de baguettes revêtues de leur écorce, ingénieuse parodie delà nature champêtre, conviaient les promeneurs à humer mollement et sans fatigue un air pur et embaumé.

Ce fut sur un de ces bancs qu'accablée du parti qu'elle avait pris, miss MoUy vint s'asseoir un instant. Pi'ès de tenter une démarche qui devait compromettre peut-être et sa réputation et le repos d'un père, elle sentit un remords lui serrer le cœur. Chaque objet, en retraçant à ses regards l'image de celui qu'elle abandonnait, semblait l'accuser d'ingratitude. Ici, le parterre où le vieillard, appuyé' sur le bras de sa fiUe, venait gravement fumer une pipe et interroger les prc^rès de ses tulipes et de

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ses œiUets ! là , le berceau où il vidait, le soir, avec deux ou trois amis, un flacon de {Kir ter, ^i discutant réloquenee de M. O'Gonnell et l'opportuaité du . bill de réforme î Plus loin, le râteau avec lequel il nettoyait k sable des allées, quand sagoutt^ daignait lui laisser quelque répit! Et lorsqu'à son lever le pauvre homme apprendrait la fuite de l'enfant qui faisait son bonheur et sa joie , quelle ne serait pas sa douleur, son indignation! A cette pensée, toute Ténergie de la jeune fille s'évanouissait. Pour rappder son courage, elle eut besoin d*évoquer le souvenirs de Williams. Tantôt elle se le représentait infidèle, et alors, rârae dévorée d*inv quiétude et de jalousie, die brûlait de lui repro^ cher son parjure; tantôt elle le voyait en butte à la colère d'un oncle rigide et hautain, et se disait alors : J'irai le trouver , cet oncle; je lui parlerai, j'essaierai de l'adoucir, et qui sait? peut-être!...

Après une lutte pénible entre la passion et le devoir, entre l'amour et la piété filiale, l'amour l'eniporta, la passion prit le dessus*

—Le sort en est jeté, pensa-t*elle en mettanl la pied hors du jardin; maintenant, il serait trop tard! Mon pauvre père! Et deux larmes roulaient le long de ses joues.

Eb effet , la jeune iîlle eût vainement tenté de revenir sur sa décision; la porte de sortie, en se refermant, l'avait* condaimiée à subir les conséquences

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de sa fattte. Elle ne pouvait rentrer mamteitaiit> sans mettre son père dans la confidence de son fatal secret. Ob! si sa mère eût vécu, elle lui aurait confié ses peines, ouvert son cœur! mais un père comprendrait-il ces émotions intimes et poignantes qui torturent Pâme d'une amante? Le sien surtout, homme positif , dont les idées, depuis quarante ans , n'étaient fixées que sur la balance exacte d*un actif [et d'un passif comment accueillerait-il Ta- ▼eu d'une flamme que condamnait la raison? Ger* tes , il y aurait eu injustice à révoquer en doute sa tendresse indulgente et bonne ; mais cette tendresse même , subordonnée aux principes de la logique , ne lui eût suggéré d'autre réponse que celle-ci aux chagrins de sa fille :

— Si tiss parents de M. Williams consentent à votre union, je ne m'y oppose pas, épousez-le. Dans le cas contraire , vous devez l'oublier.

Or, dételles consolations, limitées ainsi dans le cadre d'un dilemme , n'étaient guère propres à captiver la confiance d'un cœur souffrant et brisé»

Miss MoUy, après une demi-heure de marche rapide , était arrivée à l'embranchement de plusieurs routes , bordées de collines , de haies et de rochers. Laquelle choisir? la quelle conduisait au château de Bury, car c'était à ce château , habité les trois quarts de l'année par le duc de Fyden, oncle de Williams, qu'elle avait décidé de se rendi*e. Bury était situé à

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l'ouest et â douze miUes environ de.... voilâ tout ce qu'elle savait. Son embafras, à elle qui n'avait jamais fait la moindre excursion sans être accompagnée de son père ou de la vieille Déborah , s'augmentait encore de ces données incomplètes sur le terme de son voyage. Heureusement , une paysanne venant à passer , MoUy s'informa près d'elle du chemin qu'il fallait suivre.

' — Oh ! ce n'est pas facile à, indiquer , miss : il y a tant de sentiers de traverse. D'abord vous allez prendre la route qui est à votre droite ; puis au bout d'un mille, vous tournerez à gauche , et vous marcherez jusqu'à la maison du forgeron Bitter^ alors vous verrez trois chemins devant vous ; suivez relui du milieu ; il mène à l'auberge de la vieille Mysie , et là , tout le inonde vous désignera le trajet qui reste à parcourir.

Après cette explication, qu'elle se fit 'répéter à diverses reprises , afin de la bien graver dans son souvenir , miss Molly partit en remerciant la villageoise , qui lui souhaita un heureux voyage.

— Puisse ce souhait se réaliser ! pensa la fugi-^ tive ; au fond du cœur , elle n'osait l'espérer.

Au moment de son départ , le ciel était pur , le soleil se levait brillant; tout promettait une belle journée ; mais vers sept heures , des nuages s'amoncelèrent à rhorizon et l'atmosphère se chargea d'une humidité brumeuse qui finit par se résoudre

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«sn une pluie battante et continue. Les légers vètements de miss MoUy furent bien YÎte transpercés. L'eau , en détrempant la terre , multipliait encore les inconvénients d'une route assez peu praticable d'ayatice. Tantôt le pied de la voyageuse glissant $ur-un sol gras , elle courait risque de perdre l'é* quilibre; tantôt de larges fondrières qu'elle franchissait à grand'peine inondaient ses jambes d'une ▼ase bourbeuse et glaciale. C'était un tableau à fendre le cœur , que celui de cette jeune fille , si frêle, si délicate, luttant ainsi contre la rigueur des élémeuts, et luttant presque sans défense. En effet, cette mince chaussure , ces tissus de mousseline , ces étoffes transparentes , pouvaient-ils la garantit du froid et de l'averse ?

La pâleur répandue sur tous les traits de miss MoUy accusait son extrême fatigue. Une pareille épreuve dépassait ses forces; elle était harassée, rendue , et elle eût succombé vingt fois , si l'éner* gie morale n'était venue en aide à la i^aiblesse physique 9 si la puissance de volonté n'avait suppléé l'impuissance des organes. Toutefois cette vigueur factice ne pouvait durer longtemps; elle allait s'épuiser et trahir les efforts de la jeune fille, lorsque l'auberge de la vieille Mysie apparut à ses regards.

Cette auberge , s'il est permis de qualifier ainsi une misérable hutte couverte en chaume , se faisait remarquer par une tête de femme grossièrement

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peinte en rouge, avec ceà mots ; à PMtessé bien^ veillante. Une basse-cour sale et boueuse, dont une mauvaise barrière en bois défendait seule l'entrée, servait comme d'introduction au principal corps de logis; au-dessus de la porte, une inscription annonçait que piétons et cavaliers trouveraient céans bon logement et nourriture délicate.

En voyaift entrer une dame dont le costume aiH nonçait Topulence, la vieille Mysie se montra fort empressée de lui faire un accueil convenable ; dans ce but, elle tança vertemeut une grosse servante qui ne jetait pas assez vite du charbon dans l'àtre ; elle approcha la plus belle chaise afin que milady pût se reposer ; elle s'apitoya sur l'air souffrant de milady ; elle offrit à milady de lui prêter d'autres vêtements, les siens étant trempés d'eau; elle déploya enfin pour milady des soins et des prévenances tels, que miss MoUy en était confuse. Celle-ci exprima à la bonne femme toute sa reconnaissance et s'empressa de la désabuser sur ce titre de milady qui lui revenait sans cesse à la bouche.

— Oh ! si vous n'êtes pas une milady , vous êtes du moins une grande et belle dame ; je me connais eu physionomie , et à votre air...

— Dites plutôt, ma bonne hôtesse, que je suis une pauvre fille, bien malheureuse, sans amis» sans parents.

Et l'idée de son père qui, à cette heure même^

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deTait k pleiirer et peul^étre la maudire , lai tira des larmes amères*

— Bah ! des parente! des parents! on s'en passe bî^; pour des amis, on n'en manque jamais, qinnd on est riche comme vous.

— Riche! répondit la jeune fîtle en laissant échapper un soupir; je n'ai rien au monde... pais même...

Elle allait dire, pas même la paix du cœur.,, mais la vieille Mysie^ ne lui laissa pas le temps d'achever : — Pas même de quoi payer rotre déplaise ici? $*écria-t-elle d'un ton m^ d'inquiétude et d'esp^^oce.

Cette exclamation de Fhôtesse Ait comme un coup de foudre pour miss Bfelly; elle ne possédait pas en effet de quoi solder le petit service qu'on venait de lui rendre. Absorbée dans sa douleur , elle avait oublié qu'en fuyant la maison paternelle , elle se condanmait à toutes les privations , et ne devait rien attendre des étrangers que moyennant argent et salaire : aussi la pauvre-enfant était-elle partie sans s'être même précautionnée des faibles économies qu'elle tenait en réserve. Cette négligence impardonnable , mais que l'on concevra facilement si l'on veut faire la part de la situation d'esprit et de l'inexpérience de miss Molly ; cette négligence /elle en mesurait alors les inc<mvénients , elle en calculait avec effroi les résultate. Elle avait trouvé du

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courage pour lutter contre les angoisses les plus poignantes de l'âme , elle n'en trouva pas pour ré* sîster à l'accident le plus tri?ial de sa yie positive. Après avoir balbutié un no», qui produisit sur toute la personue de l'hôtesse une sorte de commomotion électrique, la jeune fille , vaincue par l'humiliation, pencha la tète et s'évanouit.

— Dieu me pardonne l la dame se trouve mal , dit la servante; il faut la délacer, il fout lui faire respirer du vinaigre, il faut...

— Il faut vous taire, maudite sotte, reprit sa maltresse, revenue subitement à son naturel acariâtre , grâce à l'aveu qu'elle venait d'entendre. Du Vinaigre! du vinaigre! n'est-ce pas assez du feu qu'elle m'a coûté; ne voyez-vous pas que c*est une malheureuse , une échappée de Newgate. La plus mince bourgeoise voyagerait-elle à pied , par un temps pareil? Maudit soit l'instant où cette créature à eu l'idée d'entrer chez moi ! ne m'a-.t-elle pas consommé déjà un panier de tourbe ! Croyez* vous que j'irai encore lui jeter à la figure une pinte de vinaigre... Ah bien oui! les temps sont assez durs, sans laisser manger son bien par des intrigantes.

Et voyant que la servante , émue de compassion, fixait sur la malade des regards attendris, l'hôtesse àienveillanieVaposXrophadei épithèles les plus injurieuses.

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~* Eh bien! fainéanfe, allez-YOïis rester longtemps encore à rouler vos gros yeux? Est-ce pour cela que je vous donne trente schellings par an; allez, paresseuse, tous mourrez à ThôpitaL

— Mais cette dame mourra certainement ici, si on ne lui porte secours , reprit la servante ; voyez comme son visage est blanc !

— Mourir ici ! il ne manquerait plus que cela; eh bien, que ne desserrez vous sa robe? frappez-lui dans les mains... plus fort...

. Miss Molly entr'ouvrit les yeux et commença à donner signe de vie. '

— Vous trouvez-vous mieux , miss? lui dit la servante avec bonté. Molly répondît par un mouvement affîrmatif .

— Eh bien ! si elle se trouve mieux , il faut qu*elle parte et le plus vite possible, reprit la maltresse ; ma maison n'est point un hôpital où Ton se fesse soigner gratuitement. Allons, ma chère, voici votre mante, partez, le grand air vous fera du bien.

Et la vieille Mysie avait déjà jeté sur les épaules de la pauvre enfant le vêtement encore froid et hu- ' mide,

— Partir... partir ! eh ! le puis-je en ce moment ? mumura miss Molly d'une voix faiMe. Oh ! par pitié , ma bonne dame , laissez-moi demeurer ici une heure, seulement une heure... Dans une heure je serai mieux , peut-être...

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Et, les mains Jointes, elle adi'essait ft l'hôtesse des regards suppliants.

' — Une heure... une heure... reprit Thôtesse; et si dans une heure vous être encore souffrante , il faudra vous garder une heure de plus, et ainsi de suite... et qui sait si, d'heure en heure , vous ne finirez pas par rester éternellement dans ma maison... Décidément, c'est impossible, ma chère, impossible... il faut partir.

Durant cette discussion, la servante, touchée des souffrances et delà douceur de miss MoUy, essuyait à la dérobée , avec le coin de son tablier , * quelques larmes qui roulaient malgré elle le long de ses joues. Indignée de la dureté de sa maîtresse, et jugeant qu'il n'y avait qu'un moyen de vaincre son avarice , elle lui dit d'un ton ferme :

— Milady restera , car je paierai pour elle.

— £t avec quoi , ma belle? reprit l'autre ironir quement. Depuis quand votre bourse est-elle si bien garnie que vous puissiez acquitter les dettes d'autrui?

— Avec quoi! avec ces deux scheliings; l'un servira à vous couvrir de la tourbe que vous avez brûlée, l'autre paiera le séjour de milady dans cette maison jusqu'à demain matin.

Et la bonne fille , tirant de sa bourse les deux pièces, les avait présentées à la veille Mysie. Celle-ci , honteuse de trouver chez sa servante

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dea sentiments si diCFérents des siens » ne savait si elledeyait accepter ou non l'argent, lorsque sa porte s'ouvrit brusquement ;, un homme entra.

^ BraVo 1 ei'^riftMHil d'une Toix retentissante , bravo! -jeune fille ! lu es aussi bonne que la* vieille sorcière de maîtresse est avare et dure !

Et se tournant vers l'hôtesse :

-^•Paisse le tonnerre écraser ta misérable bicoque, gibier de potence ! prisse le diable te tordre k cou, à toi qui as Tinfanlie de vouloir jeter à la porte par unsimautaistemps, une dame malade qui implore ta pitié. Et pourquoi? parce que tu crains de sacrifier en pure perte un pence ou deux. Allons, femme, du bois dans le foyer; du bois entends-tu , et non de la tburbe. Je veux une flamme brillante au lieu de cette fumée noire qui me ftmd à la gorge. — Quel est iton nom, servante?

— Sarah 1 monsieur , pour vous servir !

— Eh bien, Sarah! tu es une excellente fille! Va nous chercher du bois.

' L'apparition du nouveau venu, sa parole franchante , ses gestes impérieux , avaient abasourdi la vieille Mysie ; elle fat quelques instants sans pouvoir retrouver sa présence d'esprit Elle était rouge, elle était bleue; on l'aurait dit iî'appée d'apoplexie. Le personnage qui avait signalé son arrivée d'une façon si cavidière et si injurieuse pour Thètesse semblait âgé d'une cinquantaine d'annéee ; ses che^»

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veux épaU et crépns étaient c<Hiiplèteinent blancs. De larges sourcils noirs couronnaient un œil brillant , où la hardiesse s'alliait à la bonne humeur. Sa taille ne dépassait guère cinq pieds deux pouces; mais ses épaules carrées, ses bras neryeux, ses jambes cambrées en dedans, dénotaient une force physique peu commune. Il portait le costume de simple matelot. Un béton noueux, un poignard, en partie caché sous sa veste de marip , et que sout&« naît un baudrier de cuir , tels étaient ses moyens de défense. A travers la brusquerie de ses manières, un œil exercé aurait pu discerner une aisance et une noblesse qui ne s'accordaient guère avec l'humble physionomie de ses vêtements. La boue qui couvrait son pantalon jusqu'aii genou témoignait d'une longue course faite à pied, par des chemins détestables; cette circonstance ne contribuait pas à donner une haute idée des ressources pécuniaires du voyageur , dans un pays où le moindre fermier avait un cheval à sa disposition.

Après avoir recouvré peu à peu son assurance et considéré l'équipement de son nouvel hôte, la vieille Mysie crut qu'il était de sa dignité de répondre aux interpellations qu'elle venait de subir.

— £t qui ètes-vous donc, vous, pour venir vous mêler des affaires d'une honnête femme qui gagne sa vie comme elle peut? De quel droit osez-vous donner des ordres à ma servante? Chacun n'est-il

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pas maitre dans sa maison ! Ne puis*Je pas renvoyer de chez moi qui bon me semble , sans que des inconnus viennent s'y opposer? — Sarah, je vous défends d'apporter du bois; ceux qui n'aiment pas le i^eu de charbon peuvent aller se chauffer ailleurs.

«- Ceux-là, reprit le marin, les yeux enflammés de colère, n'iront point se chauffer ailleurs ; ils se chaufferont ici, et ils se chaufferont avec du bois.

Saisissant alors une escd>elle , il la brisa d'un coup contre la muraille, puis eu jeta les débris dans l'être.

A la vue de cette attentat contre son mobilier, l'hôtesse poussa des vociférations à étourdir un sourd. Les épithètes les plus insultantes furent adressées à l'audacieux étranger.

— • Silence! silence! vieille folle, ou je vous enverrai beugler à la porte !

Et le marin étendit vers.Mysie un bras vigoureux comme s'il se fût disposé à réaliser sa menace.

Cette démonstration hostile arrêta comme par enchantement le torrent d'injures nouvelles prêt à déborder sur les lèvres de la mégère. Elle comprit qu'il y aurait imprudence de sa part à provoquer davantage l'emportement d'un homme qui semblait aussi irascible qu'entête. Elle résolut donc de prendre son mal en patience et de souscrire provisoire*' ment aux volontés de son tyran. Toutefois elle n'a*

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dopta pas ce parti sans laisser échapper quelqaes murmures significatif que le marin feignit de ne pas entendre.

Pendant cette scèûe étrange, dont elle était la cause innocente, miss MoUy surprisé, effirayée, n'avait pas trouvé la force d'articuler un seul mot. Elle était debout, suivant du regard, avec une anxiété inexprimable, tous les mouvements du terrible voyageur. Les émotions qui venaient de l'assaillir, si imprévues, si accablantes, l'avaient plongée dans une sorte de léthargie morale; la violence des sensations avait émoussé chez elle la faculté de sentir; elle voyait, elle entendait, et cependant elle demeurait immobile comme si elle n'eût rien entendu ni rien vu.

Le marin parut saisir les causes de l'abattement de miss Molly. Il n'avait pas eu besoin d'un long examen pour deviner la position sociale de la jeune personne, et la touchante candeur qui respirait dans tous ses traits ne Tintéressait pas moins que ses souffrances.

S'approchant d'elle, il ôta respectueusement son chapeau de cuir, lui demanda pardon , en termes polis, du vacarme qu'il avait occasionné, et lui offirit ses services avec une franchise pleine de grâce «t de bonhomie.

€e changement de ton et de manières, cette brus*' qu^ transition de l'homme du peuple à l'homme du

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monde, excita chez la jeune miss une surprise qu'elle essaya vainement de dissimuler,

— Autres personnes , autres façons ! dit le marin avec un sourire; un pilote habile doit se régler sur le vent. Si je n'avais parlé comme je l'ai fait à Vb6^ tesse de céans , nous en serions encore à grelotter devant une cheminée sans feu. D'ailleurs, ses odieux procédés méritaient bien une leçon. Qu*en pensezvous?

— Je suis mortifiée , monsieur , répondit miss Molly d'une voix faible, bien mortifiée de la peine. •• mais je ne saurais en profiter... je me sens mieux, il faut... il faut que je parte...

— Par le froid, par la pluie! il n'en sera rien, sacredieu 1 s'écria le marin.

Puis , reprenant d'un ton doux et persuasif : — - Songez à votre faiblesse , miss , songez à l'inconvé* nient de vous mettre en route à cette heure. Vous ne pourriez faire deux pas sans succomber à vos souffrances. Attendez quelque temps encore. Pensez-vous au surplus que je vous laisse partir ainsi?

— Quoi ! monsieur , votre intention seraitelle?..,

— Mon intention est' de vous servir, de vous protéger. Auriez-voùs peur de vous confier à moi?

— Monsieur I je n'ai pas l'avantage. ••

— De me connaître, sans doute; mais nous ferons connaissance , miss , et vous verrez que je m

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suis pas si noir que j'en ai Pair... Sur ma parole d'honnête homme et de soldat, je jure que votre grâce ne eourt aucun risque â accepter l'humble assistance de son serriteur.

Le marin prononça ces dernières paroles avec un accent de noblesse et de digpnité qui émut vitement la jeune fille. Après un pareil langage , conserver des soupçons, n'était-ce pas faire injure à un homme dont, en définitive, elle se trouvait déjà l'obligée? Cette réflexion , jointe à l'embarras de sa situation, empêcha iniss MoUy d'hésiter plus longtemps. — Je vous crois, monsieur, dit-elle, et je me confie à votre probité.

— Et sacredieu! vous faites bien, miss; vous n'aurez pas lieu de vous en repentir, répliqua le marin. — Puisque vous agréez mes services , je tâcherai qu'ils ne soient indignes ni de moi ni de vous.

— Holà! ma douce hôtesse; holà! la grosse fille dont je ne sais plus le nom! Il me faut sur-le-champ un diner convenable, à deux couverts , entendezvous!

 cette demande, la vieille Mysie répondit d'un ton bourru qu'elle n'avait pour toute provision que de l'aie et de la galette.

— En êtes vous bien sûre , respectable matrone?

— Très-sûre, dit l'autre en murmurant.

— Alors vous allez monter sur votre manche à

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balai , comme une vieille sorcière que tous êtes , et courir à la ville voisine.

— Et pourquoi !

— Afin de renouveler votre garde*manger; je n'aime pas la galette d'orge.

— C'est grand dommage ! fit l'hôtesse entre ses dents } mais je ne bougerai certainement pas d*ici.

L'attention de Sarah, la servante, se partageait alors entre deux objets ; d'une part , elle prêtait Toreille à la conversation ; de l'autre , elle distribuait à deux ou trois poulets, plus ou moins étîques , des poignées de grain que ceux-^i dévoraient avec une insatiable avidité,

A la vue des maigres volatiles, une idée lumineuse traversa le cerveau du marin.

— Sacredieu ! s'écria-t-il, vous menteis, la vieille, en prétendant que les provisions vous manquent; voici justement ce qu'il me faut. Allons , Sarah ! saisissez un de vos pensionnaires emplumés, tordez-lui le cou et faites-le rôtir; si chétif qu'il soit, il vaudra toujours mieux qu'une galette d'orge.

— Tuer mes poulets ! ah bien , par exemple !

Wen faites rien, Sarah, ou je vous chasse! Tuer mes poulets ! Croyez-vous que ce soit pour votre bouche que je les ai nourris depuis trois mois? tuer mes poulets! a-t-on jamais vu! me dépouiller , me ruiner !

— Qui parle de vous dépouiller et de vous rui-

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ner, vieille folle? Voire poulet sera payé. Combien vauNl , votre poulet?

— Il sera payé , dit Thètesse en se radoucissant un peu, il sera payé... peut-être? Qui pourrait le dire, s'il sera...

— Moi , je le dirai , (piand vous en aurez désigné le prL\«

— Un poulet coûte cher, ajouta Pincorrigible Mysie , qui ne savait trop si elle deicait s'en rapporter à la parole du marin.

— Le prix! s'écria celui-ci en frappant du pied avec impatience ; le prix!

— £h bien! croyez-vous que trois schellings?...

— Trois schellings , soit ! Mais l'aie me convient aussi peu que la galette d'orge; n'aurlez-vous pas, dans quelque coin, une bouteille ou deux devin de France?

— Une pauvre femme comme moi , posséder an vin de Flrance ! Vous n'y pensez pas !

^- En avez-vous , oui ou non?

La servante adressa furtivement au marin un coup d'œil affirmatif.

— Allons 9 reprit celui-ci , vous en avez ; qu'on m'en serve une bouteille ! elle sera bien payée. Vous aJQUterez à la carte une tasse de thé, du beurre et des grillades. A combien s'élèvera le total?

— Mais à quinze schellings environ , répondit l'hôtesse, poussée dans ses derniers retranchements.

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— Payez*Tou8 donc ! ajouta le marin.

£t plongeant la main dans sa poitrine, il en tira une bourse en cuir d'une dimension plus qu'ordinaire, et dont la vue rendit à l'hôtesse sa sécurité et sa bonne humeur. Il prit deux guinées, en présenta une à Mysie, et se fit rendre le surplus dont il gratifia la servante, en y joignant la seconde guinée. Une telle munificence, inusitée dans l'auberge . de V Hôtesse-Bienveillante y renversa toutes les idées de Sarah et de sa maîtresse. Cette dernière, stupéfaite à la vue de l'or dont l'étranger semblait cousu, car sa bourse était gonflée et rebondie comme une outre, cette dernière ouvrait des yeux où se peignait toute la perplexité de son âme. 11 y avait des regrets et des remords dans l'expression de ses traits. La digne femme se reprochait ses procédés injurieux vis-à-vis d'un pareil hôte. Elle s'en voulait à ellemême d'avoir élevé des doutes sur sa solvabilité ; elle s'accusait surtout de n'avoir pas évalué plus haut le chiffre de la carte à payer. Le repas, il est vrai, valait à peine six schelliugs; donc, en l'estimant quinze, elle gagnait plus de cent pour cent ; mais elle aurait pu gagner impunément le double et le triple avec un homme en apparence si facile à lâcher l'argent; et cette idée de n'avoir pas su écorcher un consommateur quand l'occasion s'offrait si belle et si naturelle, la tourmentait alors aussi vivement que naguère l'idée de ne pas recouvrer le prix

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