LE BAISKR DU ROI
— Ce n'est pas là seulement que j'aurais été Taincu par vous, belle méchante ! dit-il en la regardant en foce et serrant sa main à la faire crier. Christine rougit et baissa les yeux yers la terre, non sans les avoir lancés pleins de dédain sur le maladroit émancipé; mais la glace était rompue, le papillon engourdi prenait ses ailes : il rencontra donc et soutint ce fier regard avec une défiance assez insolente de sa sincérité.
. 11 y a plus de fougue dans cet automate qu'il ne semble, pensa confusément Christine, et mon père mcforce à jouer un jeu menaçant pour moi... Elle cacha, avec sa main, sa joue plus colorée, et fixa constamment les yeux sur l'échiquier , déterminée, par un vif accès de contrariété, à jouer auss^mal que possible pour mortifier son orgueilleux adversaire. Mais ce soin était inutile. Le petit champ de* bataille tremblait sous les mains agitées d'Ericson, qui , reconnaissait à peine les pièces , les poussait à tort et à travers ; ses attaques sans jugement devinrent si faciles à déjouer , que la novice écolière , avec l'innocente joie que donne un succès inattendu , s'écl'ia triomphante : Échec au roi par la reine !
— Cruelle! riposta le comte en frappant du poing au milieu des pièces qui culbutèrent en désordre, ne souhaitez-vous pas faire le roi votre es clave?
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— Mais je n'empêche pas qu'A se sauve ! dit Christine épouyantée de tant de rudesse , et stupéfaite du calme profond de son père , qui obserTaît tout avec un indulgent sourire.
Impossible maintenant de s'y reconnaître , poursuivit-elle en cherchant à remettre sur pied roi , reine et cavaliers confondus dans une afi^euse
mêlée.
— N'essayez pas! n'essayez pas! cria Ericson comme hors de lui, en poussant yiolemment l'échiquier qui tomba sur le parquet. Le coup est décidé , vous m'avez fait échec et mat. Puis tout à coup comme honteux de sa violence et de l'influence qu'il laissait prendre sur lui par un si mièvre chose^ il sortit avec l'air le plus hagaatl et le plus défait du monde , embarrassant ses pieds dans son sabre, et donnant au diable sa maladresse aussi bien que l'amour qui en était cause.
— Il ne reviendra pas , j'espère, dit Christine, en voyant au bout d'une heure rentrer son père qui s'était précipité sur les pas d'Ericson avec autant d'empressement que s'il eût été le plus aimable
des convives.
— C'est ce qui vous trompe , ma chère, répondit le ministre plus joyeux qu'avant tout ce désastre; il brûle déjà de revenir, et ne se console pas d'avoir ainsi employé les deux heures enchantées qu'il vous doit.
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— Encbantées! quoi! c'esC ainsi <pi*il les aime! repartit-^lle avec étonnement. Pour moi , mon père , je stiis... je ne sais comment ; je suis , interrompit-elle, pleurant presque de voir rire son père, donc elle eût préféré les reprodies. C'est pour m'éprouver , n'est-ce pas, que vous me faites accroire qu'un pareil homme ose prétendre à me plaire? Ah ! je le crois plus amoureux d'Alexandre que de moi , et il fait bien !
— Enthousiasme louable dans un guerrier dé dixneuf ans , dont vous apprivoiserez la sauvage ambition. Il est d^à dans un grand trouble , bien flatteur sans doute pour une jeune étourdie comme vous , mais il faut le contrarier avec plus de mesure, entendez- vous, mon ange? il est brave, riche, et noblement né, que désirez-vous de plus?
— Mon cousin! répliqua vivement Christine, mon seul Adolphe , plus brave que lui, j'ensuis sûre , et aussi noble que vous mon honorable père!
— Allez reposer cette mauvaise tète , dit-il en la baisant au front , et priez Dieu pour la gloire de votre père.
Christine pria fidèlement, et de tout cœur , pour la gloire paternelle; après quoi elle ajouta la plus fervente des prières pour le bonheur d'Adolphe*, qu'elle ne séparait pas du sien.
Elle fut toutefois , durant plusieurs jours, ti*op occupée à tourmenter Tamant qu'elle adorait pour
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se roBSouyenir de celui qu'elle haïssait si franchement. Tout à coup, Adolphe, plus fier que Christine, parce qu*il était plus paurre, ne Toulut plus jouer à ce jeu d'esclaye qui plaisait tant à sa folle maîtresse* Il eut l'immense courage de s'absenter de cette maison laissant croire à Christine consternée , le croyant peut-être lui-même , qu'il l'abandonnerait aux poursuites de son riche prétendant; et quand il reparaissait, durant de courtes Tisttes reçues sans beaucoup de chaleur par son*onc1e tout glacé de diplomatie , il se tenait à*une telle distance de Christine, à son tour rèyeuse et bouleversée, qu'elle ne vit plus d'autre moyen de retrouver le repos et Adolphe qu'en détriiisant à jamais l'audacieuse prétention du comte.
Un matin qu'elle avait désiré peut-être plus ardemmeut qu'Ëricson lui-même, demeurer seule avec lui , après avoir suivi des yeux son père jusqu'au bout d'une longue galerie, où il disparut sous le prétexte d'une dépèche importante à expédier , elle attendit avec anxiété qu'il prit la parole pour le rudoyer de manière à ce qu'il n'y revint pas : ce fut vainement ; on eût dit que cet amoureux contemplatif n'avait ni lèvres ni voix. Christine étouffait d'impatience.
— J'ai rêvé de vous cette nuit, dit-elle enfin pour entamer une querelle décisive. J'espère qu*à l'avenir vous n'aurez pas la présomption de troubler
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mon sommeil par votre présence. Je vous trouve, bien hardi d'oser vous montrer jusque dan» mes rêves..
— - Moi aussi , j'ai eu un songe, répondit Ericson
troublé, n'ayant bien compris que les premières
paroles de cette impertinente provocation. J'ai rêvé
que vous me regardiez en souriant, que vous me
. regardiez longtemps , et j'étais heureux.
— C'était un mensonge , appuya-t-elle avec une féroce naïveté; Je sais mieux, quand je veille ou
. quand je dors, sur qui je dois attacher mes sou^ rires.
— Comment vous suis-je donc apparu cette nuit? demanda le comte, avec un étonnement singulier , que Christine trouva stupide.
— En cauchemar , monseigneur , aussi insupportable qu'aujourd'hui.
— Méprisante fille ! enseigne-moi donc à te faire l'amour ! s'écria-t-il en imprimant avec vivacité^un baiser sur ces lèvres pourpres de colère.
Cette licence inouïe , dont Christine trouva l'ardeur effrénée , fut payée par un soufRet si prompt et si haineux , que l'offenseur, en frottant sa joue rougissante , s'émerveilla qu'il eût été applii^ par ces doigts faibles comme des fuseaux. Un obus l'eût frai^ de moins de surprise.
•— Votre père m'a trompé , dit-il après un assez long silenee et du ton le plus grave; il m'a laissé
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croire que vous ne receviez pas mes visites avec indifférence.
— tfon père ne se connaît point dans ces choseslà , répliqua Christine avec une courageuse indignation, car il n'eût jamais présenté à sa fille un jeune homme si mal élevé. Au reste, et à torit prendre , il TOUS a dit yrai , car tou» n*étes pas pour moi un objet d'indifférence , vous ne poùyez Fètre , entendez-YOus , comte Ericson? et....
Adolphe recueillit ces dernières paroles de la voix altérée de Christine , en entrant précipitamment pour rompre uçi tète-à-tète qui le rendait ibu de jalousie.
— * Qui ètes-Tous? demanda sauvagement Bricson , avec un ton si rempli d'autorité , que Christine eût bien voulu le battre encore.
— Un soldat, répondit Adolphe , lés dents serrées , en tirant son sabre et le jetant fout à coup tur la table, un soldat blessé pour l'honneur de son pays , et qui veut mourir pour le défendre.
— Nous sommes donc amis? dit Ericson en lui tendant la main.
— Nous sommes rivaux , repartit Adolphe en se reculant vers la table.
— Christine vous aime donc?
— Elle me l'a dit. Fiez-vous à votre tour i la foi d'une jeune fille, Vous n'êtes pas l*obJet de son indifférence y et je vous cède la place auprès d'elle.