PRÉLIMINAIRES
elle m'a répondu qu'on ne pouvoit être son amie et lui conseiller de se marier. Cependant, si le personnage aycii autant de tact que d'esprit, je doute qu'elle persévérât dans sa résolution. Vous comprenez qu'elle m'a tout dit et que j'ai joué l'ignorante.
Cette lettre porte la date du mois de juillet 176i.Quese passa-t-il dans les mois suivants? Fut-ce (ainsi que le dit dans ses Mémoires la baronne d'Oberkirch*, fort malveillante, il est vrai, pour les Necker), madame de Vermenoux ellemême qui conçut l'idée, pour se débarrasser de son adorateur, de lui faire épouser sa demoiselle de compagnie, en disant : « Ils s'ennuieront tant ensemble, que cela leur fera une occupation. » Fut-ce, au contraire, les rebuts de la dame et les attraits de la jeune fille qui commencèrent à opérer ce changement auquel madame de Vermenoux se serait ensuite prêtée ? Il y a là un de ces petits romans intimes sur lesquels il est toujours difficile de savoir exactement la
1. Heûriette-Louisë de \\'aldnerFreundsteiii,néeau château de Scbiweigaiiseii eu haute Alsace, morte en 1803. Elle avait épousé le baron Siegfried d'Oberkirch et accompagna le comte et la comtesse du Nord (le grand-duc Paul, depuis Paul It, et la grande-duchesse Dorothée) dans leur voyage à Paris. Elle a laissé des Mémoires qui contiennent des détails intéressants sur la cour de Louis XVI et qui ont été publiés en 1S52 par le comte de Monlbrison, son petit-lils.
vérité. Quoi qu'il en soit, une chose est certaine : c'est qu'au bout de quelques mois, la situation était bien changée. Dans une nouvelle lettre que Suzanne Curchod adresse à Moultou au commencement d'octobre, elle n'essaye point de lui dissimuler l'agitation que lui cause la recherche évidente de M. Necker, qui cependant venait de partir pour Genève sans s'être ouvertement déclaré. Après s'être excusée vis-à-vis de son ami d'avoir manqué de confiance en lui par cette délicate conjoncture, elle poursuivait en disant :
Mes soupçons ont été les vôtres, mais ils n'ont commencé que deux jours après le départ de M. N. et ils ont fini d'abord après. J'étois bien sûr que, s'ils avoient quelque fondement, ils ne vous échapperoient pas et que vous agiriés comme vous l'avës fait; mais, si au contraire ils étoient chymériques, quel ridicule ne me donné-je point auprès de vous, et peut-être quel chagrin ne vous causerois-je pas en voyant échouer cette affaire. Car, mon cher ami, il ne faut point nous flatter là-dessus, elle ne réussira jamais. Si quelque chose aurait pu le décider, c'auroit été assurément la conduite que vous avés tenue, car on ne peut avoir plus de finesse, de dextérité. Il semble que vous ayés été inspiré sur le caractère do cet homme, et vous êtes absorbé par la douleur... Non, je ne l'oublierai jamais. Malgré cela, mon cher ami, Necker est trop soumis à l'empire du public pour obéir à une seule voix