‹ Le Salon de Madame Necker d'aprés des documents tirés des archives de CoppetChapitre 14 sur 49 · MORELLET · texte numérisé non relu

MORELLET

La rue Michel-le-Comte était alors, comme aujourd'hui, perdue au fond du Marais, entre la rue Saint- Martin et la rue du Temple. Courte, étroite, obscure, elle est maintenant occupée presque tout entière par des marchands de meubles ou des fabricants de bronzes. Il n'y a guère que deux hôtels, avec leur large porte cintrée, leur cour spacieuse, leurs hautes fenêtres, où l'imagination puisse rétablir les bu reaux d'une maison de banque au xviii^ siècle. C'est probablement dans une de ces deux maisons que la fille du pasteur de Crassier se vit transplantée, et que, peu faite encore aux devoirs de sa nouvelle situation, ayant conservé quelque chose de son apparence et de ses manières villageoises, elle

avouait plus tard avoir éprouvé un singulier embarras en se trouvant maîtresse d'une immense maison, entourée d'un nombreux domestique, avec un gros livre de ménage à la main, comptant sans cesse sans savoir ce qu'elle faisait. Mais la conscience de son inexpérience n'enlevait rien au sentiment de son bonheur, et, lorsqu'elle écrivait à Moultou, elle n'en signait pas moins « la plus heureuse des femmes et la plus tendre des amies». Dans une lettre qu'elle adressait à une compagne de son enfance, elle entrait avec plus d'abandon dans les détails de sa vie :

Tu t'attends, mon ange, à un tableau fidèle de mon état qui, je le sais, fait une partie essentielle du tien. J'ai épousé, ma chère, un homme qui est à mes yeux le plus aimable des mortels, et je t'assure que je ne suis pas la seule à en juger ainsi. J'ai eu du penchant pour lui dès que j'ai commencé à le connoître, et je te l'aurois dit, si j'eusse été près de toi, mais je n'osois te l'écrire. A présent, je ne vois plus que mon mari dans toute la nature ; tous mes goûts, tous mes sentiments se rapportent à lui; je ne fais cas des autres hommes que selon qu'ils se rapprochent plus ou moins de lui et je ne les compare que pour avoir le plaisir d'apercevoir les différences... Les attentions de mon mari sont incroyables; mais je ne suis sensible à rien qu'à son attachement, et le mien pour lui a pris tant de force, que je ne vois que lui dans la compagnie la plus agréable et qu'un homme pour qui j'avuis eu

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