‹ Le Salon de Madame Necker d'aprés des documents tirés des archives de CoppetChapitre 15 sur 49 · BONHEUR CONJUGAL · texte numérisé non relu

BONHEUR CONJUGAL

quelque goût ne m'étoit qu'ennuyeux loin de mon cher mari. Telle est ma situation, mon cher cœur, m\ vie est entre les mains de Dieu; je ne le prie plus de me l'ôter: je ne lui demande pas de me la conserver ; je me remets avec confiance entre les mains de celui qui m'a conduite avec tant de soins et de bontés.

Toutefois, la tournure un peu caustique de son esprit ne laissait pas que de subsister au milieu de son enthousiasme conjugal , et, dans une lettre àla belle-sœur de Moultou, à cette Gothon chérie, loin de laquelle jadis elle croyait ne pas pouvoir passer sa vie, elle trace du caractère de son mari ce portrait railleur :

Figures-toi le plus mauvais plaisant de l'univers, si heureusement enchanté de sa supériorité, qu'il ne s'aperçoit pas de la mienne; si convaincu de sa pénétration, qu'il se laisse attraper sans cesse ; si persuadé qu'il réunit tous les talents dans le plus haut point de perfection; qu'il ne daigne pas chercher ailleurs des modèles; jamais étonné de la petitesse d'autrui, parge qu'il l'est toujours de sa propre grandeur ; se comparant sans cesse à ce qui l'entoure pour avoir le plaisir de ne point trouver de comparaison ; confondant les gens d'esprit avec les bêtes parce qu'il se croit toujours sur une montagne dont la hauteur met de niveau tous les objets i.iférieurs; préférant cependant les sots, parce, dit-il, qu'ils font un contraste plus frappant avec mon sublime génie ; d'ailleurs, aussi capricieux

qu'une je lie .'en.iiiect plus curieux qu'elle. J'ai lieu de me llatter cependâut que le remède iauccent quecelte lettre lui fera avaler (elle écrivait sous les yeux de M. Necker) le guérira pour quelque temps de cette insupportable maladie.

C'est avec la même plume alerte et spirituelle que madame Necker exerçait sa verve en faisant part à Mou Itou de ses premières impressions sur Paris et la société qu'elle y voyait. Au premier abord, et alors qu'elle demeurait encore avec madame de Vermenoux, ces impressions sont loin d'être favorables, et la sévérité de ses jugements est manifestement empreinte du parti pris d'une étrangère résolue à ne point se laisser éblouir. La conduit-on à l'Opéra, elle y a du plaisir, mais point d'étonnement. Lui écrit-on de Suisse pour lui demander des nouvelles littéraires ou des relations intéressantes, elle n'en saurait donner, car elle n'entend parler que d'habits ou d'équipages, et elle ne voit que des folies ennuyeuses. Encore si elles étaient séduisantes ! La plupart des beaux esprits lui paraissent de fades et mauvais plaisants, dont aucun n'est digne d'être comparé avec son ami. Quant aux Françaises, leur âme ne semble occupée qu'à imaginer de nouveaux moyens de décorer son enveloppe. Cependant Paris exerça peu à peu sur elle ce charme pénétrant du mouvement et

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