PREMIÈRES RELATIONS
popularité les attendait, mais où ils n'en risquaient pas moins d'être oubliés, si quelque puissant protecteur ne s'agitait pour les en tirer. Ajoutez à cela que les droits de la propriété littéraire n'étaient pas aussi solides ni les profits aussi abondants qu'ils le sont de nos jours; que le succès de deux ou trois romans ou pièces de théâtre ne faisait point la fortune d'un écrivain, et que la menace perpétuellement suspendue d'une saisie ou d'une interdiction de vendre donnait toujours aux libraires ou aux comédiens un prétexte pour payer les auteurs assez maigrement.
La protection de quelque personnage influent, pour éviter la Bastille ou pour en sortir, la bourse de quelque grand financier pour y puiser dans les moments difficiles, tel était donc le double appui dont avaient besoin les gens de lettres au xviii^ siècle, et on pourrait aisément compter ceux qui ont eu assez de courage ou de fierté pour s'en passer. Mais quelle bonne fortune de trouver à la fois ce double appui chez un financier dont les talents reconnus, les relations constantes avec le Trésor assuraient déjà le crédit en préparant sa fortune politique ! et quel surcroît d'agréments quand la maison de ce financier était tenue par une femme jeune, belle, aimable, sincèrement éjtrise du culte des
lettres, et attentive à caresser l'amour-propre de ceux qui fréquentaient son salon ! C'est ainsi qu'on peut expliquer qu'il ait suffi à madame Necker de deux ou trois années pour réunir autour d'elle une société qu'une maîtresse de maison moins favorisée par les circonstances aurait consacré sa vie entière à rassembler. Aussi les appartements de la rue Michel-le-Comte, qui tenaient aux bureaux de la maison de banque, devinrent-ils rapidement trop étroits pour le nouveau genre de vie de madame Necker, et le ménage abandonna ces régions lointaines du Marais pour s'établir rue de CÀèry, dans une maison connue sous le nom d'hôtel Leblanc. Cet hôtel, qui était situé au coin de la rue du Petit- Carreau et qui, sur les anciens plans de Paris, occupe un emplacement assez vaste, avait appartenu, au commencement du siècle, à ce Claude Leblanc ^ secrétaire d'État au département de
1. Claude Leblanc, né en 16G9, mort à Versailles en 1728. Après avoir été maître des requêtes et intendant d"Auvergne, il fut nommé, en 1718, secrétaire d'État du département de la guerre. Accusé d'avoir contribué à la faillite de la Jonchère, trésorier de l'extraordinaire des guerres, en puisant irrégulièrement dans sa caisse, Leblanc dut donner sa démission ;-il fut mis à l;v Bastille et la chambre de l'Arsenal fut chargée d'instruire son procès. Mais, l'atTaire ayant été renvoyée au Parlement, Leblanc fut acquitté et il se vit, en 1726, rappelé au poste de secrétaire d'État de
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la guerre, que la haine de madame de Prie ^ avait fini par faire enfermer à la Bastille. La façade en rotonde était majestueuse; un large escalier avec une rampe en fer d'un très beau travail conduisait aux appartements du premier, dont les plafonds étaient ornés de peintures mj-thologiques et les murailles décorées d'arabesques et de médaillons. Ce fut là que M. et madame Necker demeurèrent jusqu'au moment où ils s'établirent au Contrôle général, et tinrent un salon d'abord purement littéraire, et auquel ne se mêla que plus tard, pendant et après le passage de M. Necker aux affaires, un élément politique. Le jour que choisit madame Necker pour rassembler habituellement ses amis fut le vendredi, qu'on lui conseilla d'adopter pour ne pas faire concurrence aux lundis et aux mercredis de madame Geoffrin, aux mardis d'Helvétius ^ aux jeudis et aux dimanches du baron
la guerre. Il occupait encore ces fonctions à sa mort. — L'hôtel Leblanc, qui occupait le numéro 27 de la rue de Cléry, a été démoli en 1842 pour faire place à la rue de Mulhouse.
1. Agnès Bertelot de Pleneuf, marquise de Prie, née eu 1698, morte eu 1727. Une des causes de la haine qu'elle portait à Claude Leblanc était le second mariage que sa mère, avec qui elleéLait iMOuillée, avait contracté avec lui.
2. Claude-Adrien Helvétius, né à Paris, enl715, mort en 1771. 11 avait commencé par être fermier-général, mais il
dHolbach'. Mais, lorsqu'elle donnait à dîner, elle avait soin qu'il y eût toujours quelque plat maigre pour ceux de ses convives (en bien petit nombre sans doute) qui se conformaient aux prescriptions de l'Église. Les vendredis de madame Necker ont été rendus fameux par ces vers de Voltaire :
Vous qui chez la belle Hypatie * Tous les vendredis raisonnez De vertu, de philosophie Et tant d'exemples en donnez...
renonça à sa charge après avoir épousé mademoiselle de Ligneville d'une très grande famille de Lorraine. A partir de ce moment, il s'occupa surtout de littérature et de philosophie. Il publia en 1758 un livre de l'Esprit qui fut censuré par la Sorbonne et brûlé sur la place publique.
1. Paul-Henri Thiry, baron d"Holbach, né en 1723 à Hildesheim, dans le Palatinat, mort à Paris en 1789. Les dîners qu'il donnait deux fois par semaine aux eucj-clopédistes,soit à Paris, soit dans son château de Grand val, lui avaient valu le nom de premier maître d'hôtel de la philosophie, que lui décernait l'abbé Galiani. « On y disait, rapporte l'abbé Morellet dans ses Mémoires, des choses à faire tomber cent fois le tonnerre sur la maison, s'il tombait pour cela. »
2: Hypatie, fille du mathématicien Théon d'Alexandrie, s'était rendue elle-même célèbre par les cours publics de philosopliie qu'elle professait à Alexandrie, Mais elle lut massacrée par la populace, l'an 415 de J.-C. Elle était née vers 370.