‹ Le Salon de Madame Necker d'aprés des documents tirés des archives de CoppetChapitre 17 sur 49 · PREMIÈRES RELATIONS · texte numérisé non relu

PREMIÈRES RELATIONS

suivi et une suite de combinaisons profondes pour porter son mari au pouvoir, en lui assu- i/'

rant l'appui des gens de lettres.' Pour comprendre son mobile, il suffit de se rappeler ce goût passionné pour les choses de l'esprit qui avait occupé sa jeunesse et auquel elle n'avait renoncé que sous le coup de la nécessité^ Lorsqu'elle avait accepté de suivre madame de Yermenoux à Paris, une des raisons qu'elle se donnait à elle-même dans quelques réflexions jetées sur le papier, c'était la facilité qu'elle aurait de partager son temps entre « la lecture, la correspondance, les plaisirs bruyants et l'amitié; rien de plus gracieux, ajoutait-elle, qu'un pareil genre de vie ». Il n'y a donc rien d'étonnant qu'une fois maîtresse de son temps et de ses actions, elle ait cherché à réaliser ce genre de vie gracieux que rêvait sa jeunesse. Son mari s'y prêta de bonne grâce, avec peu d'inclination toutefois, et l'indifférence distraite avec laquelle il assistait aux conversations qui se tenaient lui a été assez souvent reprochée pour le laver du soupçon d'un ambitieux calcul.

Ce n'est pas cependant que la grande fortune de M. Necker et sa bourse toujours ouverte ne fussent pour beaucoup dans le succès si rapide de l'entreprise sociale et littéraire tentée par sa femme. Il y avait déjà longtemps que les gens

de lettres avaient commencé de recourir à la protection des financiers, et, lorsque Corneille dédiait Cinna au fermier général Montoron ^ il est permis de voir dans cette dédicace moins un hommage littéraire qu'une sollicitation discrète. Mais cette protection leur était devenue d'autant plus nécessaire que, plus hardis, plus nombreux, moins soutenus par leur génie, ils avaient cessé, comme leurs ancêtres au xvii'' siècle, de tourner leurs regards vers le roi et la cour pour s'enrôler au service d'une puissance naissante dont ils s'efforçaient d'assurer le triomphe j l'opinion publique. Comme l'opinion publique n'avait point alors de représentation légale, c'était par la voix des gens de lettres qu'elle s'exprimait, et ils étaient d'autant plus disposés à croire à l'infaillibilité de cette souveraine nouvelle qu'eux-mêmes préparaient et dictaient ses arrêts/ A la vérité, l'appui qu'elle leur prêtait dans les circonstances difl?îciles n'était pas toujours très solide, et la Bastille était souvent au bout de la carrière périlleuse qu'ils couraient à son service, la Bastille dont, pour eux, les cachots étaient des chambrettes assez commodes, au sortir desquelles un regain de

1. Montorou u'est guère connu dans l'histoire que par cette dédicace. La BiograiMe universelle ne fait même pas mention de son boni.

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