‹ Le Salon de Madame Necker d'aprés des documents tirés des archives de CoppetChapitre 2 sur 49 · MON PORTRAIT · texte numérisé non relu

MON PORTRAIT

Un visage qui annonce la jeunesse et la gaieté; le teint et les cheveux d'une blonde, animés par des yeux bleus, riants, vifs et doux ; un nez petit mais bien tiré ; une bouche relevée, dont le sourire accompagne celui des yeux avec quelque grâce ; une taille grande et proportionnée, mais privée de cette élégance enchanteresse qui en augmente le prix ; un air villageois dans la manière de se présenter, et une certaine brusquerie dans les mouvements qui contraste prodigieusement avec une voix douce et une physionomie modeste ; telle est l'esquisse d'un tableau que vous pourrez trouver trop flatteur.

Cette belle plante villageoise ne pouvait orner longtemps le jardin d'un presbytère de campa-

1. M. Nadiuilt lie Liuiroii, iioiit-uevcu du grand naturaliste, possède la gravure d'un portrait de madame Ncoker qui a du être fait dans sa jeunesse et qui répond assez exactement à cette description.

gne sans attirer les regards. Dans ce petit pays où tout le monde se connaît, où tout se voit, où tout se sait, le bruit ne tarda pas à se répandre que la fille du pasteur de Crassier était une personne accomplie, qui joignait à tous les agréments de son sexe les solides mérites de l'autre. Cette réputation amena bientôt au presbj'tère de Crassier d'assez fréquents visiteurs qui vinrent distraire la profonde retraite où, écrivaitelle plus tard, « elle avait passé son printemps ». Parmi ces visiteurs, les plus nombreux étaient de jeunes ministres qui, sous prétexte de suppléer M. Curchod dans ses fonctions pastorales et de monter en chaire à sa place, venaient passer la journée du dimanche à Crassier, et s'en retournaient à Genève ou à Lausanne le lundi. Attirés par la perspective d'une aussi agréable hospitalité, ces jeunes suppléants de M. Curchod ne se faisaient sans doute point beaucoup prier pour venir ainsi développer devant les fidèles de Crassier (qui ne soupçonnaient guère ce qui leur valait ce renfort de prédicateurs) quelque texte tiré de l'Écriture sainte, et la fille du pasteur en titre du village ne dut pas avoir beaucoup de peine à obtenir la signature d'un petit papier par lequel Isaac Cardoini et G. Fraucil- Ion, ministres du saint Évangile, s'engageaient « vis-à-vis de très aimable demoiselle Suzanne

Ciirchod à venir prêcher à Crassier, toutes les fois qu'elle l'exigerait, sans se faire prier, solliciter, presser, conjurer, puisque celui de leurs plaisirs le plus doux était de l'obliger en toute occasion ».

Comme Crassier est situé à une lieue environ de la rive du lac et que le coche de Genève à Lausanne n'y passait point, M. Curchod récompensait le zèle de ses suppléants en leur prêtant son cheval Grison qui les reconduisait à Genève, et, comme il fallait bien, d'autre part, renvoj^er Grison et remercier de l'hospitalité qu'on avait reçue au presbytère, c'était, entre la jeune fille et les jeunes ministres, l'occasion d'une correspondance fréquente et enjouée à laquelle se mêlaient, de la part des prédicateurs, des galanteries parfois assez vives. J'ignore sur quel ton la jeune fille leur répondait ; mais son attitude n'échappait pas à toutes les censures; car un ami, plus franc p«it-être que les autres, lui disait sans ménagement dans une lettre assez verte : « Vous avez beaucoup d'adorateurs, qui sous prétexte de prêcher pour monsieur votre père, viennent vous en conter. La saine raison ne dit-elle pas que, dès qu'ils ont prêché, vous devriez les chasser à coups de balai, ou vous tenir cachée ? »

Dois-je prendre uu « balai >-> pour les mettre dehors ?

aurait pu répondre Suzanne Curchod à ce nouvel Alceste ; et, sans la comparer à Célimène, il ne semble pas qu'elle fût non plus d'humeur à ces expulsions brutales. Le plus déclaré de ces adorateurs qu'on lui reprochait n'était cependant pas un pasteur, mais une sorte de bel esprit du cru, dont le vrai nom était Dariet-Defoncenex ; mais, probablement à cause de son âge, il signait toutes les épîtres en vers et en prose qu'il adressait à Suzanne Curchod du nom de Melchisédech, jusqu'au jour où, la jeune fille lui ayant fait observer que son inspiration était beaucoup plus païenne que biblique, il doubla son pseudonyme *de celui d'Anacréon. Melchisédech-Anacréon accablait la Sapho moderne (c'était un des noms qu'il se plaisait à lui donner) de madrigaux dont quelques-uns valent bien ceux que nous verrons Marmontel rimer plus tard pour madame Necker. Il allait jusqu'à se croire autorisé par son âge à lui adresser des vers dont, même à toute autre que la fille d'un pasteur, l'expression aurait pu sembler un peu vive. On en jugera par les suivants, qui ne sont pas les plus hardis :

Ces yeux, cette gorge, ces traits, Ce teiut qui pénètre mou âme, En m'annonçant d'autres attraits, Me charme, m'émeut et m'enflamme.

Mou cœur foimo mille désirs:

Mais votre éternelle morale, Qui me fut toujours si fatale, Empoisonne tous mes plaisirs.

Un autre jour, il lui racontait (toujours envers, bien entendu) un songe où il l'avait vue apparaître et où rélernelle morale qu'on lui opposait avaitparu disposée à se laisser flêcliir. Voici comment se termine cette pièce assez libre :

Jegoùtois un sort plein de charmes; Rien ne traversoit mes désirs.

Heureux, sans crainte et sans alarmes, Je m'enivrois dans les plaisirs.

Ne vous alarmez pas, Suzette, Vous grondâtes, l'amour se tut.

Mou sommeil aima sa conquête, Et mon réveil, votre vertu.

Bien des années après, celle qui avait accueilli ces hommages sans déplaisir, ne laissait pas de ressentir quelque embarras en repassant ces souvenirs d'une époque de sa vie où elle devait avoir peine à se reconnaître,et elle jusiifiait ainsi à ses propres yeux, par une note écrite dans son journal, son ancienne indulgence. « Je n'avois guère alors le sentiment des bienséances; car ma simplicité m'empèchoit de les connaître, et j'avois d'ailleurs la tète tournée par les éloges. ^>

Il aurait fallu une tète plus solide que ne le sont, en général, les têtes des jaunes filles pour que la sienne ne fut pas, en effet, tournée par tant d'hommages. Loin de se préoccuper des inconvénients que leur système d'éducation pouvait présenter, les parents de Suzanne Curchod semblent, au contraire, n'avoir cherché qu'à la produire sur un plus grand théâtre. Comme tout est en ce monde affaire de comparaison, ce théâtre fut celui de Lausanne. Si mes lecteurs, comme je le voudrais, n'ont pas dédaigné ce petit tableau de mœurs pastorales et vaudoises que nous a offert l'intérieur du presbytère de Crassier, ils trouveront également, je l'espère, quelque intérêt à la peinture de la vie littéraire et sociale de la ville de Lausanne, précisément à l'époque où Voltaire venait éclairer d'un rayon de sa gloire les rives encore obscures du lac de Genève, Il ne faudrait pas juger tout à fait de ces mœurs d'après les lettres enthousiastes que Voltaire écrivait de sa « petite cabine de Monrion » à d'Alembert et à Moncrif S alors que le souffle puissant de son génie avait en quelque sorte ranimé et soulevé de terre ce monde un peu endormi. On était accouru en foule aux représentations de son théâtre; on avait pleuré à la mort de Zaïre ; on

1. Paradis de Moncrif, littérateur frauçais, né à Paris ea 1687, mort eo 1770.

Tavait applaudi dans le rôle du bonhomme Lusignan, et il n'en demandait pas davantage pour proclamer ses deux cents spectateurs « d'aussi bons juges qu'il y en ait en Europe », en déclarant que « son beau pays romand était devenu l'asile des arts, des plaisirs et du goût, et que César ne prévoyait pas, lorsqu'il vint ravager ce petit coin de terre, qu'on y aurait un jour plus d'esprit qu'à Rome. » Mais, malgré l'enthousiasme avec lequel il parlait, au début, de ses quinze croisées donnant sur le .lac, il n'avait pas tardé à vendre sa maison et à retourner aux Délices, pour y engager de plus près la bataille avec le Magnifique Petit Conseil et le Vénérable Consistoire de Genève.

Près d'un siècle plus tard. Sainte -Beuve portait sur ce même pays romand un jugement bien autrement juste et modéré lorsqu'il disait. « Ce pays-ci est un pays bien à part. On n'y vit pas de la vie de la France ; on va peu à Paris étonne s'en inquiète guère. C'est une vie en soi : la pente est tournée vers le lac. » Si, en 1837, on vivait en soi à Lausanne, et si la pente était tournée vers le lac, à plus forte raison en était-il de même en 1157, et l'on va voir qu'en dépit du brillant passage de Voltaire, l'horloge de ce petit monde avait continué à retarder singulièrement sur celle du siècle et sonnait quel-

Page 1