‹ Le Salon de Madame Necker d'aprés des documents tirés des archives de CoppetChapitre 3 sur 49 · LA SOCIÉTÉ DE LAUSAKNE · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ DE LAUSAKNE

quefois encore l'heure de l'hôtel de Rambouillet.

A l'époque dont nous parlons, Lausanne, déchue de ses antiques privilèges de « ville impériale» et réduite à neuf mille habitants, jouissait, sous la domination un peu rude, mais énergique et intelligente, de Leurs Excellences de Berne, d'une tranquillité qu'aurait pu lui envier parfois sa voisine la libre Genève. Docile et résignée sous la domination d'un bailli qui lui était envoyé de Berne, la future capitale du pays deVaud servait de refuge à la noblesse du pays, qui commençait à s'ennuyer dans ses châteaux, où elle était dépouillée de toute autorité et de tous privilèges. Les représentants de ces vieilles familles féodales dont les noms élégants et sonores semblent faits pour le roman, lesSenarclens, les Lois, les Lavigny, les d'Hermenches, habitaient de préférence le quartier de Bourg. Leurs vieux hôtels y subsistent encore avec leur façade noirâtre et leurs gais jardins dont la vue s'étend sur le lac. Ils avaient échangé l'existence batailleuse de leurs pères contre une vie oisive, facile et douce. De la noblesse, ils avaient perdu les droits et les exemptions; mais j'aime à penser que quelquesuns avaient su atteindre ce rare idéal si bien défini par madame de Charrière lorsque, dans les Lettres écrites de Lausanne, elle a peint, quelques

années plus tard, la même société *. — « J'imagine, disait madame de Charrière, des gens qui ne peuvent devenir ni chanoines, ni chevaliers de Malte, et qui payent tous les impôts, mais qui se sentent plus obligés que d'autres à être braves, désintéressés, fidèles à leur parole ; qui ne voient point de possibilité pour eux à commettre une action lâche; qui croient avoir reçu de leurs ancêtres et devoir remettre à leurs enfants une certaine fleur d'honneur, qui est à la vertu ce qu'est l'élégance des mouvements, ce qu'est la grâce à la force et à la beauté, et qui conservent ce vernis avec d'autant plus de soin qu'il est moins définissable, et qu'eux-mêmes ne savent pas bien ce qu'il pourrait supporter sans être détruit ou flétri. » En tout cas, ces derniers représentants de la féodalité vaudoise avaient abjuré de la noblesse la morgue et les préjugés. Par les belles soirées d'été, ils se mêlaient au menu peuple, rassemblé sous les marronniers

1. Isabelle ou Arabelle vau Tuill, vau Soerooskerken, vau Zuylen, née aux environs de la Haye en 1740, morte à Colombier, près de Neuchatel, le 27 décembre 1805. Elle avait épousé un gentilhomme vaud'ôis, M. de Charrière et a laissé plusieurs œuvres charmantes eutre autres les Lettres de Lausanne, et Caliste. Voir, sur madame de Charrière, les études de Sainte-Beuve, dans ses Portraits de femmes (édition 1870), et dans ses Portraits littéraires, T. III (édition 18G4).

qui environnent la cathédrale; souvent ils ne dédaignaient pas d'entrer dans les rondes, et on les voyait danser aux chansons.

Sur les pentes de la colline où s'élève la vieille église Notre-Dame et le château des évêques, dans le quartier de la Cité, se réunissait à la même époque une autre société, celle des professeurs et des étudiants à l'académie ou au collège de Lausanne. Il est j)robable que la société du quartier de Bourg méprisait la société de la Cité, à cause de son peu de naissance, et que la société de la Cité méprisait celle du quartier de Bourg à cause de sa frivolité ; mais, la douceur des mœurs et une certaine bonhomie générale aidant, ces deux sociétés ne s'en mêlaient pas moins et se retrouvaient fréquemment dans des assemdlées et dans des p queniques, qui sont demeurés jusqu'à nos jours un des divertissements favoris du pays. Les jeunes filles de Lausanne avaient même créé entre elles une petite société qui portait le nom gracieux de Société du printemps. Les mères en étaient soigneusement bannies ; mais les jeunes gens y étaient reçus. On y jouait aux jeux innocents, et on y contractait parfois aussi des engagements que le mariage venait consacrer. Il y avait loin, on le voit, de ces mœurs simples et honnêtes à celles, à la fois cérémonieuses et cor- I. 2

rompues, de Paris ou de Versailles, et je crois qu'un peu d'ennui entra pour autant dans le départ de Voltaire que les petites tracasseries dont il fut à la fois la cause et la victime.

C'est à peu près vers le temps où Zaïre et Adélaïde du Guesclin venaient d'être jouées sur le théâtre de Monrion, que Suzanne Curchod paraît avoir été amenée pour la première fois à Lausanne par ses parents. On peut penser rémoi que produisit dans un cercle aussi restreint l'apparition d'une jeune fille belle autant qu'instruite, dont on disait « qu'elle était supérieure à toutes les jeunes filles par le visage et à tous les jeunes gens par le savoir ». Vingt ans plus tard, un des corresponilants de madame Necker (il est vrai que c'était un solliciteur) lui rappelait en ces termes le souvenir de cette apparition :

Lorsque j'étudiois en belles -lettres, à Lausanne, M. Darney, notre professeur, nous disoit que vous étiés ^ une exception de votre sexe par vos lumières,

L Je me suis décidé, non sans hésitation, à laisser aux nombreuses lettres que je citerai rorthographe du temps. Sans compter que ces lettres conservent mieux ainsi leur physionomie véritable, on remarquera que rortho^^rapiie varie avec la condition sociale et avec l'âge des correspondants. C'est ainsi que les personnes qui tiennent à la bourgeoisie la mettent plus correctement que les grands

Page 1