PREMIER DINER
nard de Voltaire), SuarJ , Thomas, Tabbé Morellet et Marmontel. Bien que ces propos n'aient rien de très remarquable, il peut paraître assez intéressant d'y voir chacun fidèle à son caractère, Bernard galant, M. Necker distrait, Morellet hargneux, Suard contredisant, Thomas emphatique et Marmontel badin.
M. BERNARD
Vous VOUS portez à merveille, madame: votre teint est plus frais que ces fleurs.
Les poètes sont galants.
M. BERNARD
Dites sensibles.
L'on peut réunir ces deux qualités ; mais je crains bien qu'elles ne se perdent ; en vérité, l'abbe me met au désespoir : depuis une heure, il nigit contre les femmes et ces messieurs l'excitent et l'applaudissent.
l'abbé MORELLET.
Oui, madame, je soutiens que les femmes n'ont pas l'ombre du bon sens, et je vous aurois convaincue si vous aviez daigné m'écouterrmais il est impossible de raisonner avec vous, et vous prouvez merveilleusement notre thèse. Qu'en dites-vous, monsieur Necker?
1. Jean-Baptiste-Autoiue Suard, né à Besauçon en 1734, mort à Paris en 1819. Il fut, avant la Révolution, de l'Académie française et exerça les fonctions de censeur. Sous l'Empire, il fut nommé membre de la seconde classe de l'Institut et en devint le secrétaire perpétuel.
M. NECKER, distrait.
Bien obligé, monsieur, je n'en mange pas.
Madame Riccoboni ', par exemple, excelle dans son
genre.
M. SUARD
Mais, premièrement, a-t-elle un genre ?
C'est en avoir un que d'écrire avec chaleur, avec grâce, d'intéresser ses lecteurs.
M. SUARD
Écrire, je n'entends pas ce que c'est qu'écrire ; elle arrange des phrases assez bien, sans imagination, sans idées .
Oh ! monsieur, vous exagérez.
M. SUARD
.Je n'entends pas ce que c'est qu'exagérer; exagérer est un mot qui n'a point de sens; personne n'exagère: on rend sa pensée et voilà tout.
Jamais je ne suis d'accord avec M. Suard, pas même sur le temps qu'il fait ; car, si je dis qu'il pleut, il n'entend pas ce que c'est que la pluie.
1. Marie-Jeanue Laboras do Mézières, femme du fonirdien et auteur dramatique Antoiue-François Riccoboni, née à Paris en 1714, morte en 1792. Après avoir paru yur la scène, elle publia plusieurs romans dont quelques-uns eurent un très grand succès, entre autres, les Lettres de Julie Catesby, et Ernestine.
M. SUARD
Ah ! charmant objet, VOUS vous égayez. Mais, à propos, M. Thomas semble garder la neutralité, cela n'est pas bien.
J'avoue, monsieur, que les femmes peuvent manquer de ce feu divin qui nous anime, de ce noble enthousiasme qui prolonge nos veilles et les fait passer dans la postérité la plus reculée; mais, si elles ne montent pas avec nous dans les cieux, elles embellissent la terre; une femme honnête est le plus beau des spectacles pour une àme sensible.
Honnête ! à merveille, mon cher Thomas ; mais, si vous vouliez bien emporter celles-là avec vous dans les cieux et laisser les autres pour ramper avec nous sur la terre.
M. BERNARD
Fi donc, monsieur ! vous parlez comme un profane et vous oubliez que vous êtes dans le sanctuaire.
La conversation s'arrête ici et il ne nous reste plus qu'à faire notre choix parmi les convives de ce dîner. Commençons par Marmontel, l'auteur des Contes rnoraux (et aussi de la Neuvaine de Cythère), qui fut un moment si fêté au xviii* siècle, mais dont la sagacité de madame Du Deffant pénétrait déjà la pauvreté littéraire lorsqu'elle disait de lui si vertement : <' Ce n'est
qu'un gueux revêtu de guenilles. » Marmontel^ fut en effet un des premiers et un des plus assidus parmi les commensaux de madame Necker dont le nom revient souvent dans les Mémoires curieux et pleins de détails peu édifiants qu'il a laissés, dit-il, pour l'instruction de ses enfants. On va voir que la manière dont il en parle, en réalité, ne laisse pas de contraster singulièrement avec celle dont il lui pariait. Écoutons d'abord l'auteur des Mémoires :
C'est dans un bal bourgeois (circonstance assez singulière) que j'avais lait connaissance avec madame Necker; jeune alors, assez belle, d'une fraîcheur éclatante, dansant mal, mais de tout son cœur. A peine m'eut- elle entendu nommer, qu'elle vint à moi avec l'air naïf de la joie : « En arrivant à Paris, me ditelle, l'un de mes désirs a été de connaître l'auteur des Contes moraux. Je ne croyais pas faire au bal une si heureuse rencontre... îsecker, dit-elle à son mari en l'appelant, venez vous joindre à moi pour engager M. Marmontel, Fauteur des Contes moraux, à nous faire l'honneur de venir nous voir. » M. Necker fut très civil dans son invitation, et je m'y rendis.
Suivent alors deux pages où Marmontel exprime son opinion sur madame et sur M. Necker. Après avoir accordé à la femme quelques éloges
• 1. Jeau François Marmontel, né à Bort dans le Limousin, en 1723, mort ù Paris, en 17?0.
qu'il était difficile de lui refuser, la décence, la candeur, la bonté, il se répand en critiques, dont quelques-unes ne sont peut-être pas sans justesse, mais qu'une malveillance soutenue paraît lui avoir inspirées. Sans goût dans sa parure, sans aisance dans son maintien, sans attrait dans sa politesse, son esprit, comme sa contenance, était trop ajusté pour avoir de la grâce. Son expression s'enflait tellement, que l'emphase en eût été risible si Ton n'eût su qu'elle était ingénue. Les amusements mêmes qu'elle semblait vouloir se procurer avaient leur raison, leur méthode. Tout chez elle était prémédité; rien ne faisait illusion, rien ne coulait de source. Ce n'était point pour ses amis, ce n'était point pour elle qu'elle prenait tous ces soins ; c'était pour son mari. Il fallait que son salon, son dîner fussent pour lui un délassement, un spectacle. Aussi les attentions de madame Necker et tout son désir de plaire n'auraient pu vaincre le dégoût d'être à ces dîners pour amuser son mari, s'il n'en eût été là, comme de beaucoup d'autres endroits où la société, jouissant d'elle-même, dispense l'hôte d'être aimable, pourvu qu'il la dispense de s'occuper de lui. Quant à M. Necker, jamais, disent les Mémoires, il n'avait donné lieu à Marmontel de croire' qu'il fût son ami ; aussi Marmontel n'était-il pas le sien, et sa femme
avait même pour M. Necker une aversion insurmontable.
Qui ne croirait, en lisant ce j ugement, que Marraontel ne dût être, à la table de madame Necker, un convive d'assez mauvaise grâce, ayant peine à surmonter le dégoût que ces dîners lui inspiraient ? Qui ne croirait surtout qu'il ait toujours conservé vis-à-vis de M. Necker une attitude fière et indépendante, n'ayant jamais ni reçu ni sollicité un service ? Quelques fragments de sa \^' correspondance vont nous montrer ce qu'il en était. Les lettres écrites par Marmontel à madame Necker, qui ne sont dénuées ni de finesse ni d'agréments, et qui contiennent d'intéressants détails sur le mouvement littéraire et les commérages académiques du temps, se distinguent surtout par un ton de constante adulation dont il serait difficile de mieux soutenir et varier les ressources. S'il met « madame » en tête de ses lettres, c'est qu'on a profané le terme de « mon ange », qui aurait du être réservé pour elle ; car il ne connaît rien de plus céleste que le caractère de son âme. Madame Necker va-t-elle passer quelques mois en Angleterre, il la menace de passer le détroit à la nage pour la rejoindra : « Pourquoi l'amitié n'aurait - elle point son Léandre , comme l'amour ? » Il pardonne à Marie-Antoinette sa partialité en faveur de
ctIucIv * (Marmontel était un picciniste forconé), parce qu'il apprend qu'ayant rencontré au bois de Boulogne, « aventure assez rare, la bonté, la sagesse, la vérité, la vertu même, elle leur avait fait le plus aimable accueil ». Les quinze premiers jours de son mariage lui ont paru longs, parce que, pendant ce temps, il a été forcément séparé de madame Necker. Passe-t-il en voiture devant l'avenue deSaint-Ouen. il soupire profondément et dit à sa femme : « Voilà, ma chère enfant, la retraite de l'amitié, de la sagesse et de la vertu. C'est là que les plaisirs de l'esprit et de l'âme sont purs comme on nous dit qu'ils le sont dans le ciel. » Et tout de suite sa femme devine que c'est la maison de campagne de madame Necker. Si la nécessité d'assister aux répétitions d'une de ses pièces le force à manquer à un des dîners du mardi (on voit qu'il était de l'intimité), ce dîner qu'il se promet toutes les semaines comme récompense de huit jours de travail, il avouera que c'est une assez pauvre raison pour se priver d'un honneur que Socrate et Marc-Aurèle lui envieraient. Pour
1. Christophe Gluck, né dans le haut Palatinat en 1712, mort à Vienne en 1787. Sur la célèbre querelle des gluckistes et des piccinistes, lire Touvrage de M. Gustave Desnoiresterres. (Un volume in -8°, Didier.)
134 LE SALON DE MADAME xN'ECKER
montrer que ces fragments, choisis en quelque sorte au iiasard, ne donnent point une idée exagérée de l'enthousiasme de Marmontel pour celle qu'il devait dénigrer plus tard dans ses Mémoires, je publierai en entier une de ses lettres qui présente, en outre, l'intérêt de donner une idée assez exacte du caractère de madame Necker.
Nous apprenons, madame, avec la plus sensible joie que votre santé se rétablit. L'air de votre patrie a sans doute beaucoup de part à ce changement salutaire ; la nature y doit être flère de vous avoir produite et attentive à vous conserver *. Mais, madame, je crois encore que c'est par les causes morales que votre affaiblissement a commencé ; et, d'après le principe contraria contraHisciirantiir, ce sera des causes morales que viendra principalement la réparation de vos forces. De continuelles émotions, des affections trop profondes, une trop vive agitation, enfin les faligues de l'âme et d'une âme beaucoup trop sensible, ont mis à de trop longues et trop rudes épreuves des organes trop délicats. Que faut-il donc pour remède à tous ces trop multipliés? autant de moins qui les tempèrent. Je sais bien que le naturel ne se corrige pas, et, s'il est en vous d'être susceptible à l'excès des impressions du mal qui arrive à vos semblables, si votre bonté impatiente ne peut vous laisser en repos,
1. Madame Necker voyageait.^ ce moment sur !o;5 Imrrl.? (lu lac de Genève.
cet excès de vertu est, un vice dont il sera difficile de vous guérir. Mais il en est de celui-là comme de tous les autres ; quand on n'a pas la force de les combattre et de les vaincre, il faut se dérober aux occasions d'y succomber. Votre âme a pris ici, depuis quelques années, trop de liens de commisération et d'affection qui la détruisent ; je ne vous demande pas de les rompre, mais de les relâcher. Vous auriez besoin de vivre quelque temps au moins dans un pays où il n'y eût point de malheureux. Ici, je vois qu'au lieu de ménager votre sensibilité, on l'excite ; et, comme on aime à voir l'effet du pathétique sur une âme qui s'en pénètre, dès qu'il arrive quelque chose de bien triste et de bien touchant, on va bien vite vous le conter. C'est un plaisir cruel que vos amis se donnent (moi peut-être tout le premier) sans s'apercevoir que c'est un doux poison qu'ils vous font avaler sans cesse. Non, madame, je ne veux pas vous entretenir que de choses réjouissantes, et je prends le manteau de Démocrite pour être votre médecin.
Marmontdl entre ici dans quelques détails des plus intimes sur la santé de sa femme et de son enfant, puis il continue:
Le matin, je m'occupe, et, l'après-dîner, je végète et m'amuse de tout ; en cela j'oserai, madame, vous inviter à suivre mon exemple ; rien n'est plus sain que cette indolence et cet abandon de soi-même; et, s'il vous est possible de vous mettre à ce régime, je réponds de votre santé. M. Thomas désireroit que vous
allassiez passer l'hiver dans les provinces du midi, il en parle bien à son aise, lui qui doit y être avec vous. Je suis généreux, et, quoique retenu à Paris, je pense comme lui, et vous exhorte à me priver cette année de l'un des plus grands charmes de ma vie. J'en serai bien dédommagé si, comme je le pense, la douceur du climat et surtout le calme d'une vie plus isolée achèvent de vous rétablir.
Pardon, madame, je fais le médecin, et je ne le fais pas gaîment, mais que j'apprenne que votre santé va mieux, je vous promets d'être joyeux jusqu'à la folie. Pour être gai, il faut être heureux et je ne puis l'être qu'autant que je n'aurai plus rien à désirer pour vous.
Quant aux rapports de Marmontel avec M. Necker « qui ne lui avait jamais donné lieu de croire qu'il fût son ami », jamais solliciteur plus intrépide ne lassa plus souvent la patience d'un contrôleur général. Qu'il s'agisse de lui-même, et d'une pension sur la cassette royale qu'il voudrait obtenir par l'intermédiaire de "m. Necker ; d'un oncle de sa femme (nièce de l'abbé Morellet) qui sollicite une place à la caisse de Poissy ; d'un beau- frère du susdit abbé qui voudrait conserver son liard dans les octrois de Lyon, ou de tout autre parent ou allié, Marmontel ne met pas au service de ses demandes incessantes moins de souplesse d'arguments et de variété d'intonations qu'il n'en appoi'te dans lescompli-
ments adressés à madame Necker. Tantôt il se pose en personnage désintéressé. Il ne se mêle pas souvent de sollicitations, et il est trop reconnaissant des bontés de M. et de madame Necker pour en abuser par des demandes importunes. Tantôt il se .prosterne dans des effusions de gratitude : «les paroles lui manquent; vox faucihus hœsit, » et le souvenir de la bonté qu'on a eue pour lui, lui sera plus précieux que le service rendu. Parfois, au contraire, il prend le ton de l'aigreur; s'il ne peut obtenir de M. Necker ce qu'il obtiendrait d'un ministre juste, il sera obligé de dire à la famille de sa femme (dont il me semble que l'aversion n'était pas si insurmontable) qu'il est décidément sans influence et de l'engager à employer des protections plus puissantes. Mais, lorsqu'il a obtenu ce qu'il demande, il ne pense pas un instant à méconnaître les obligations qu'il a contractées vis-à-vis de M. Necker. Ce n'est pas à un homme comme lui que la reconnaissance est pénible ; il se fait gloire d'en devoir à M. Necker et il est fier de ses bontés.
Il faut, pour être tout à fait équitable, reconnaître que Marmontel payait en monnaie d'auteur les services d'argent que lui rendait M. Necker. A sa qualité d'historiographe du roi on peut dire qu'il joignait celle de poète attitré delà famille Necker. Nous le verrons plus tard rimer des
couplets pour mademoiselle Necker. Mais, avant de célébrer les charmes de la fille, il avait commencé par chanter ceux de la mère. La Sainte- Suzanne lui inspirait une pièce de vers dans le goût du temps, où il représente chaque dieu et chaque déesse de l'Olympe voulant faire quelque don à une mortelle: Apollon la poésie, Minerve la sagesse, Vénus Ja grâce, et chargeant la Yérité du choix.
Qui fut chargé du message?
Ce fut l'aimable Vérité.
De ces dons le juste partage
Fut remis à son équité,
A les placer elle s'empresse,
Mais, bientôt, ayant deviné
Qu'ils avaient tous la même adresse,
A Suzanne elle a tout donné.
Un autre jour, il envoyait à madame Necker son propre buste, avec ces vers gravés au bas :
A l'âme la plus pure, au ])lus sublime cœur Que ces traits après moi rappellent ma mémoire,
Son amitié lit mon bonheur.
Son souvenir fera ma gloire.
Et madame Necker lui répondait tout aussitôt :
Les soucis, tu le vois, ne troublent point son cœur. Il se laisse adorer des filles do Mémoire, Il donne à ses amis le soin de son bonheur F:t l'univers prend celui de sa gloire.
l'abbé moreli.et 139
La gloire de Marmontel ! C'était bien là une de ces expressions enflées dont lempliase paraissait si risible à Marmontel lui-même . Mais c'était l'amitié qui dictait le langage de madame Necker, et, puisque ce même sentiment n'a pas dicté dans ses Mémoires celui de Marmontel, il était juste que des documents sans réplique Tinssent le replacer dans son attitude véritable d'obséquieuse importunité.
L'abbé Morellet *, dont la famille besogneuse faisait si fréquemment appel à la protection de M. Necker, avait été avec Marmontel un des premiers habitués du vendredi. Madame Necker l'avait connu avant son mariage ; car il fréquentait le petit salon de madame de Vermenoux, et elle portait sur lui un jugement assez juste et spirituel lorsqu'elle écrivait à Moultou :
L'abbé Morellet vous aura remis une lettre de ma part ; c'est un bel esprit de Paris qui n'est pas même capable de sentir tout le vôtre ; en revanche, il a des connaissances, des talents, de la philosophie et de la méthode ; d'ailleurs, c'est un ours mal léché qui ne se doute pas qu'il y ait un usage du monde et que cet univers soit compot^é de grands et de petits, d'hommes
1. L'abbé André Morellet, né à Lyon en 1727, mort à Paris en 1819, malgré son titre ecclésiastique, vivait fort avant dans l'intimité des philosophes. Il écrivait dans ÏEneyclo-pédie et a laissé deux volumes de Mémoires.
et de femmes ; il a de la candeur, de la probité, mille qualités honnêtes et assez de religion pour soupçonner qu'il peut y avoir un Dieu et pour l'avouer quelquefois à ses amis, lorsqu'il les connaît discrets et d'un commerce sûr; je l'aime cependant et je crois que Dieu lui pardonnera son incrédulité qui ne part pas du cœur.
S'il faut en croire l'abbé Morellet dans ses Mémoires, madame Necker se serait adressée à lui, en même temps qu'à Marmontel et à l'abbé Raynal, pour « jeter les fondements de sa société littéraire », et ce serait lui qui aurait conseillé le choix du vendredi. L'abbé convient que, chez madame Necker, on causait agréablement de littérature et qu'elle-même en parlait fort bien, tout en se plaignant que, sur d'autres sujets, la conversation fût contrainte par la sévérité de la maîtresse de la maison, « qui soufFroit surtout de la liberté des opinions religieuses ». Quant à ses relations avec M. Necker, elles furent d'une nature plus délicate. L'abbé Morellet se trouva en contradiction directe avec lui lorsqu'il attaqua le privilège de la compagnie des Indes, que M. Necker s'était chargé de défendre. A tort ou à raison, labbé Morellet fut soupçonné de n'avoir pas joué dans cette atfaire un rôle tout à fait désintéressé ; Grimm l'accuse formellement d'avoir porté sous le manteau de
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la philosophie la livrée d'un financier ; M. Boutin * et Diderot, de s'être vendu pour une pension. Aussi M. Necker avait-il vertement relevé les imputations de l'abbé Morellet dans un mémoire en réplique ; ce qui n'empêcha pas l'abbé, pendant tout le temps que dura la controverse, de venir s'asseoir chaque vendredi à la table de M. Necker, comme si aucun nuage ne s'était élevé entre eux... « Et étaient les bonnes âmes singulièrement édifiées , dit Grimm dans sa Correspondance littéraire, de l'âme sans fiel de ce digne ecclésiastique, lequel s'asseyait une fois par semaine à la table de M. Necker, comme si de rien n'était, après en avoir reçu cinquante coups d'étrivières, bien appliqués, au milieu des acclamations du public. »
Le souvenir des cinquante coups d'étrivières, et même une brouille passagère survenue au moment de la discussion que souleva entre M. Necker et Turgot ^ la question du commerce des grains, n'empêchèrent pas l'abbé Morellet de mettre à profit, sinon pour lui, du moins pour sa famille, la protection de M. Nec-
1. Boutin s'était rendu célèbre au siècle dernier par les jardins qu'il avait créés à Tivoli et qu'on appelait aussi la Folie Boutin.
2. Anne-Robert Turgot, baron de l'Aulne, né à Paris en ITâT, mort en 1781.
ker durant son passage an conirôle général. Aussi était-ce pour l'abbé une tâche assez délicate que de parler dans ses Mémoires de toutes ces vicissitudes. Il faut lui rendre cette jusiice qu'il se tire de la difficulté avec assez de tact et de convenance , tout en s'exprimant sur le compte de M. Necker d'un ton plus cavalier, on va le voir, que celui de ses lettres. Il déclare que ses principales doctrines économiques ne peuvent pas soutenir l'examen, et, dans son langage un peu lourd, il lui refuse, « sur les principes de l'organisation des gouvernements, les connaissances solides et approfondies qui sont nécessaires pour se guider parmi les écueils ». Mais il est surtout sévère pour le style de M. Necker, « chez lequel on trouve parfois, à la vérité, des expressions heureuses et de beaux mouvements, mais où l'on remarque trop souvent de la recherche, des tournures peu naturelles, des incorrections assez choquantes, et surtout une emphase qui fatigue l'esprit».
L'abbé Morellet n'en jugeait pas toujours ainsi ; car voici en quels termes il remerciait madame Necker de l'envoi de l'ouvrage de son mari sur V Importance des opinions religieuses :
IMadame, Je crois devoir vous adresser plutôt qu'à M. Necker lui-même les remerciements et les éloges que mérite
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son dernier ouvrage de la part de tous ceux qui aiment l'éloquence et la vertu. Je veux lui épargnei' pour ma part l'embarras que lui causeront les louanges directes qu'il sera, d'ailleurs, forcé d'essuyer et sou vent et longtemps ; elles cesseront de l'importuner en passant par votre bouche, et mon hommage particulier gagnera à êire présenté par vous. Je viens d'achever ce gros volume, qui m'a paru court. L'auteur y a véritablement épuisé son sujet, il Ta vu sous des faces toutes nouvelles et inconnues avant lui. Il développe avec une extrême sagacité des idées très composées ; il rend visibles des rapports abstraits. Il démêle et analyse une foule de sentiments cachés et délicats et ce qui distingue surtout sa manière de toute autre, il a l'art de changer l'aride métaphysique en une morale touchante. Je regarde son ouvrage comme une des productions les plus précieuses de notre siècle et qu'on citera constamment quand on voudra comparer nos richesses à celles du beau siècle qui nous a précédés. Je vous parlerois aussi de tout l'esprit que l'auteur y a répandu si je ne savois très bien que cet éloge n'est pas celui qui vous touchera le plus. J'admire enfin la modération avec laquelle il parle de ses antagonistes et l'adresse avec laquelle il a évité de blesser les partisans des formes religieuses du paj's où il vit. Son livre sera de toutes les communions, je le prie de m'admettre dans la sienne. Nous pouvons avoir encore ensemble quelques disputes théologiques sur les détails ; mais il n'y aura pas de quoi faire une hérésie. Los hérétiques seront pour moi ceux-là (s'il en est) qui ne reconnoîtront pas les mérites et les beautés de cet
ouvrage. Je vous supplie de rendre à M. Necker l'opinion que j'en ai prise et d'agréer l'horamage de mon profond respect.
Les hérétiques l'ont emporté, et, depuis longtemps, on ne cite plus l'ouvrage de M. Necker comme un des monuments littéraires qui permettent au xviir siècle de soutenir la comparaison avec le siècle précédent ; mais on pourrait citer la lettre de l'abbé Morellet, comme un modèle élégant de l'art, toujours en honneur, d'adresser à un auteur des compliments qui dépassent peut-être un peu la mesure de la franchise.