GRIMM — DIDEROT
Si Marmontel et même l'abbé Morellet ont joué de leur vivant un rôle brillant dans le salon de madame Necker, leur réputation est aujourd'hui singulièrement eftacée par celle d'un homme dont le nom intéressera peut-être davantage le lecteur. Je ne sais si c'est au piquant des Mémoires de madame d'Épinay, ou au mérite de sa Correspondance littéraire que Griram ^ doit le regainde popularité dont il jouit de notre temps. L'attention des curieux a été tout récemment appelée de nouveau sur lui, par la publication simultanée d'une édition complète de sa célèbre correspondance et par celle (trop peu
1. Frédéric-Melchior Grimm, né à Ratisbonue eu 1723 mort à Gotha eu 1807.
répandue en France), des lettres qu'il échangeait avec Catherine II K Aussi le moment seraitil singulièrement bien choisi pour une étude qui viendrait fixer les traits de cette physionomie encore indécise. Je n'ai pas à rechercher si cette étude laisserait subsister tout entière la réputation de droiture, de dignité et — s'il est permis d'employer, en parlant d'un homme du XVIII® siècle, une expression aussi moderne — de « comme il faut », que Grimm avait su de son vivant s'acquérir avec beaucoup d'habileté. Il faut voir comme, dans ses lettres, Catherine traite cette dignité et comme elle lave la tête à celui qu'elle appelle, tantôt monsieur le 2)àilosophe, tantôt Céleste haron, mais plus souvent et avec plus de raison, ^nonsieur le souffredouleur, ou Son Excellence souffre-douleurienne, et qui, dit-elle, n'est jamais plus heureux « que quand il est auprès, proche, à côté, par devant ou par derrière quelque altesse d'Allemagne ». Cette question serait tout à fait hors de mon sujet; car, dans ses relations avec madame Necker, Grimm ne va se montrer à nous que sous son aspect habituel
1. Les lettres de la graude Catherine à Grimm out été publiées en Russie, ainsi que celles de Grimm à Catherine. Celles-ci forment un volume à part et sont remarquables par leur insignifiance.
d'homme de lettres discret, spirituel et courtois. Grimm paraît, dans les premiers temps, avoir apporté une certaine réserve dans ses relations avec madame Necker. Probablement il se plaisait trop dans l'intimité de madame d'Épinay * pour se laisser volontiers attirer ailleurs, et il n'était pas toujours facile de l'avoir à souper, à en juger par ce petit billet assez agréablement tourné, que madame Necker lui écrivait au début de leurs relations :
M. Tronchin soupe chez moi samedi. M. Grimm ne soupe guère et le lui proposer, c'est assurément faire urxe iadiscrétion. Cependant je me hasarde à la commettre. Peut-être ma lettre vous trouvera dans un moment qui me sera favorable ; car, quoi qu'on en dise, je ne vous en croirai pas incapable, tant que je sentirai dans mon cœur tant de disposition à vous pardonner. Venez donc, monsieur, si vous êtes à Paris et si ma proposition ne vous gêne pas trop. Vous me ferez un double plaisir.
J'ai annoncé à M Necker avec tous les ménagements convenables les arrangements que vous avès pris pour vos billets; mais je n'ai pas vu sur sa physionomie ce bouleversement auquel je m'attendois, et il faut vous
1. Louise-Florence-Pétroaille Tardieu d-Esclavelle.s, née ea 1725, épousa son cousin, M. de Lalive d-Épinay' fermier général, et mourut ea 1783. Sa longue liaison avec Grimm, ses démêlés avec Rousseau et surtout la publication de ses Mémoires l'ont rendue célèbre.
avouer que, malgré tous vos desseins de lui nuire, je crains que vos convenances ne soyeut toujours les siennes. Adieu, monsieur, vous connoissez toute mon amitié et vous savez mieux que moi combien elle est fondée.
Il n'était guère commode à Grimm de refuser une invitation faite d'aussi bonne grâce, surtout si, comme cela paraît résulter de la lettre de madame Necker, elle lui avait servi d'intermédiaire auprès de son mari dans quelque affaire d'argent. Grimm trouva sans doute dans la société de madame Necker plus d'agréments qu'il n'avait supposé ; car il ne tarda pas à se départir de sa froideur; bientôt il va se plaindre d'être logé trop loin de madame Necker, et de ne pouvoir satisfaire assez aisément le désir constant qu'il aurait de la voir :
D'honneur, lui écrit-il, je ne peux pas vous trouver d'autre torl que celui de loger dans la rue de Cléry et de n'être p(ànt établie entre la place Vendôme et le Palais-Royal. Ce tort est impardonnable, madame. Je sens que je vous verrois tous les jours un petit moment, et je sens encore mieux tout ce que J3 perds à vous voir si peu. Tenez, cela ne convient en aucune façon à une passion pour vous qui ne fait que croître et embellir. Je hais Paris que vous aimez, parce qu'on n'y peut accorder ses devoirs avec les plaisirs del'àme les plus légitimes, et j'enrage d'être chez moi cloué sur
ma chaise, quand je pourrois être chez vous à causer bien doucement au coin du feu.
\ A partir de cette entrée en relations, le nom de madame Necker revient souvent dans la correspondance de Grimm. C'est à lui qu'on doit le récit de ce dîner célèbre où dix-sept hommes de lettres, réunis autour de la table de madame Necker, proposèrent d'ériger par souscription une statue à Voltaire, (épisode bien connu de rhistoire littéraire du xviii® siècle, qui devint à la longue pour madame Necker l'occasion de contrariétés sans nombre, à raison de l'entêtement que mit Pigalle * à représenter Voltaire presque nu, mais qui lui valut en revanche l'hommage de ces vers un peu lestes du patriarche de Ferney :
Ail ! si jamais de ma façon De vos attraits on voit l'image.
On sait comment Pygmalion Traitait autrefois son ouvrage.
Grimm est un homme de trop bonne compagnie pour imiter la sévérité dédaigneuse du langage de Marmontel sur le compte d'une femme chez laquelle il était fréquemment reçu. Cependant
1. Jean Baptiste Pigalle, né à Paris en 1714, mort en 1785. La statue de Voltaire par Pigalle est aujourdliui au palais de flnstitut.
il nourrit contre elle un grief: c'est sa prétention à des convictions religieuses dont la solidité lui laisse des doutes. « Hypatie-Neçker, écritil un jour à propos du Système de la nature K passe sa vie avec des systématiques, mais elle est dévote à sa manière. Elle voudrait être sincèrement huguenote ou socinienne, ou déistique ; on plutôt, pour être quelque chose, elle prend le parti de ne se rendre compte sur rien. » Malgré ce dédain, Grimm fut un jour obligé de convenir que, si, au point de vue théologique, les opinions de madame Necker n'étaient pas très solidement assises, elle avait du moins singulièrement à cœur de les faire respecter. Un certain vendredi, comme on allait se mettre à table, la discussion s'engagea sur je ne sais quel point de controverse religieuse. Blessée de quelque opinion mise en avant par Grimm, madame Necker lui répondit d'abord avec vivacité ; puis, comme Grimm tenait bon, elle perdit tout empire sur ses nerfs et fondit en larmes devant tous ses convives un peu décontenancés. Le soir même, madame Necker, honteuse de son emportement, adressait à Grimm une lettre où elle s'excusait
1. Le Système de la nature ou des lois du monde physique et moral est un ouvrage eu deux volumes ia-£° que le barou d'Holbach avait publié à Londres en 1770 sous le pseudonyme de Mirabaud.
de la vivacité qu'elle avait montrée, et Grimm lui répondait avec empressement :
Votre lettre, madame, m'a causé l'émotion la plus inattendue. Elle m'a pénétré, confondu; elle m'a fait fondre en larmes comme un enfant, et mis dans l'impossibilité de tenir la plume dans le premier moment . A propos de quoi venez- vous donc exercer cet empire sur moi? Vous me demandez pardon, de quoi, de quelle offense ? Je vous le jure, avec toute la sincérité et la vérité qui me sont naturelles, que l'idée d'un reproche à vous faire n'a pas approché de moi et ne se seroit jamais présentée à mon esprit sans votre lettre. Trois sentiments m'ont occupé en un clin d'œil. Le premier étoit de me reprocher d'avoir touché étourdiment à une corde que l'importance du moment rendoit si délicate; le second d'aimer et d'admirer le feu avec lequel vous m'aviez arrêté au premier mot ; le troisième de me blâmer de l'émotion que je venois de vous causer involontairement ; et qui pouvoit nuire à votre santé au moment surtout où vous vous mettiez à table. Jugez vous-même, madame, si j'ai pu me méprendre aux motifs de cette émotion et si l'idée d'une offense de votre part a pu approcher de moi.
Le seul regret que j'ai éprouvé, c'est de n'avoir pu m'expliquer assez pour établir que, quoi que notre religion nous ordonne de croire sur sa nécessité, elle avait une horreur invincible pour l'intolérance et la persécution, et qu'un de nos principes les plus invariables était de laisser chacun le maître de sa croyance et de sa conscience. La chaleur avec laquelle vous
m'avez réprimé ne m'a fait sentir que l'inconvénient d'une proposition mal expliquée pour le moment. Daignez m'estimer assez, madame, pour être sûre que j'attache à ce moment la même importance que vous, et surtout daignez vous désabuser sur ce que vous appelez l'ascendant de mon opinion Quoique j'aie sur tous les objets des opinions très arrêtées, je n'ai pas souvent occasion de les montrer, et je tous avoue en toute humilité que, toutes les (ois que je les laisse entrevoir, elles éprouvent dans la société la plus grande inattention et la plus complète indifférence. Cela ne les change pas à la vérité, mais cela m'est infiniment commode. J'irai tantôt me mettre à vos pieds et je me trouverai heureux si je puis vous convaincre que j'attache à vos bontés le prix qu'elles méritent. Cette idée ne peut être rendue que par cette expression commune ; mais il me semble que, depuis votre lettre, je le sens beaucoup plus vivement et plus profomlément.
Pendant toute la durée du long voyage en Prusse et en Russie qu'il entreprit de compagnie avec Diderot, Grimm fut en correspondance régulière avec madame Necker. Ses lettres, écrites d'une plume alerte et facile sont curieuses à plus d'un titre. On y voit avec quelle bonne grâce ces fiers philosophes du xviir siècle savaient se prêter au rôle de courtisan. Tantôt il s'habille en berger, avec une houlette et un habit vert pomme, pourjouerson rôle dans une fête
pastorale que le prince Henri ^ donne au château de Rheinsberg. «Vous pensez bien, ajoute-t-il, qu'il ne siéroit pas à un polisson de philosophe échappé de la rue Sainte-Anne de vouloir être excepté de la règle générale. » Tantôt il accompagne, au contraire, le roi de Prusse aux manœuvres militaires avec un zèle qui, assuret-il, l'a édifié, et il ne se montre pas moins exact aux comédies, opéras et illuminations. Il est singulièrement fier de ce qu'à son audience de congé, Frédéric ait daigné causer avec lui une demiheure entre chien et loup, comme font les bonnes gens et de ce qu'il ait appelé un de ses hussards de chambre pour le faire éclairer, sans y mettre plus de façons. Il voudrait voir le philosophe de Sans-Souci assis un vendredi auprès de madame Necker, et il le voudrait pour le philosophe comme pt)ur elle ; car il verrait le train de Paris, et elle le verrait faire autant de train qu'en Pologne, quoique d'un genre tout différent. « Je vous jure, ajoute-t-il, qu'on ne se douteroit pas d'avoir affaire avec un copartageant. »
1. Le priuce Henri de Prusse, troisième tils du roi Frédéric-Guillaume, frère de Frédéric le Grand, fut un des plus habiles lieutenants de son frère et remporta plusieurs avantages signalés pendant la guerre de Sept ans. Il avait, de plus, le goût des lettres et des arts, et menait, dans son cliàteau de Rheinsberg, une existence à la Conti, dit Sainte- Beuve. Il y mourut en 1802.
Si Griinm avait été déjà fasciné par le copartageant, que sera-ce lorsqu'il approchera de la copartageante ? A peine est-il arrivé en Russie eta-t-il pu, «en adorant la divinité de cet empire, remplir le but de son dévot pèlerinage», que l'enthousiasme le saisit. La vie errante qu'il mène depuis quelque temps n'est pas précisément de son choix, mais le moyen de résister à l'impératrice de Russie ! Puisque la Porte Ottomane n'a pas trouvé ce secret-là, il n'est pas très étonnant qu'il ne l'ait pas su. A mesure qu'il s'est approché des frontières de son empire, les marques de sa bonté, ou, pour parler en termes propres et plus ridiculement, les attentions de l'amitié la plus délicate se sont multipliées à l'excès. « Comment cela se conserve-t-il sur le trône ? » Il passe sa vie à la cour de Catherine et dans son cabinet à peu près comme il la passerait à Saint- Ouen, et cela lui ôte le courage de penser aux sacrifices qu'il a faits pour jouir de ce rêve singulier. Diderot doit, ainsi que lui, se tenir pour bien heureux ; car, indépendamment des bontés d'une grande et charmante princesse, il aura vu les creusets, les laboratoires et toutes les opérations chimiques moyennant lesquelles on refait une nation sans qu'elle le sache et sans que cela fasse le moindre bruit. L'attitude des deux amis à la cour de Catherine ressortira au reste
mieux encore de ce fragment de lettre dont quelques reproches adressés à Grimm par madame Necker sur son silence expliquent le début.
A Pétersbourg, ce 13 novembre 1773.
Si vous saviez, madame, le plaisir qu'il y a de recevoir et de lire à Pétersbourg une lettre de Saint- Ouen, je parie que j'aurois reçu la vôtre quinze jours plutôt. Mais il est décidé que vous êtes rancunière, et, parce que mon malheureux sort ne m'avait pas permis de vous écrire qu'après avoir endossé l'habit de berger à Rheinsberg, vous avez cru qu'il était bon de me laisser tout le temps de reprendre mes habits ordinaires. Je fais grand cas de la rancune, j'aime qu'on soit vindicatif, et je ne m'estime pas, entre autres raisons, parce que je ne sais ni haïr ni me venger. Mais vous qui êtes la générosité et la justice en personne, comment ne votis a-t-il pas passé par la tête qu'un pauvre diable errant de cour en cour, de bal en bal, de fêtes en fêtes, à la suite d'un prince, ne manqueroit pas d'empressement d'avoir de vos nouvelles par vous-même ? Madame Geoffrin en a jugé et m'a traité en conséquence.
Sans reproche je vous avois écrit avant tous mes amis les plus anciens, les plus intimes, tant j'étois pressé d'avoir de vos nouvelles, et toutes les lettres précédentes, toutes celles que j'avois écrites trois mois de suite après mon départ de Paris avoient été des lettres d'affaires indispensables ; car, lorsqu'il s'agit des affaires des autres, je pense qu'il faut être
sur le grabat avec Qèvre et transport ou s'exécuter. Mais je suis enchanté d'avoir cette querelle à vous faire; premièrement, madame, parce que je suis bien aise de vous trouver un défaut ou plutôt d'avoir à citer une occasion où vous n'avez pas fait au mieux possible, car malheureusement c'est à quoi tout se réduit; en second lieu, parce que je suis charmé d'avoir quelque chose à vous pardonner pour vous récompenser du généreux pardon que vous avez accordé à M. Diderot. Je savois bien que vous en viendriez là, mais j'aime que cela soit fait. Je vous l'ai dit, madame, c'est un homme perdu si on veut juger son allure suivant les principes reçus. Vous me direz : « Tant pis pour son allure s'il lui faut des principes à part ! » Cela peut être ; mais les grandes têtes sont faites pour saisir et juger l'ensemble d'un homme qui n'est pas dans l'ordre commun. C'est ainsi que le juge l'impératrice et elle en est aussi enchantée qu'étonnée. Elle est même persuadée, quoique je lui dise tant que je peux que nous sommes tous de grands hommes, que nous aurions de la peine à lui envoj'er de Paris une demi-douzaine de .têtes de cette trempe. Il est cependant avec elle tout aussi singulier, tout aussi original, tout aussi Diderot qu'avec vous. 11 lui prend la main comme à vous, il lui secoue le bras comme à vous, il s'assied à ses côtés comme chez vous ; mais, en ce dernier point, il obéit aux ordres souverains et vous jugez bien qu'on ne s'assied vis-à-vis de Sa INIajesté que quand on y est forcé.
Je ne vous parlerai point de ses bontés pour moi, parce que je ne le pourrois sans une extrême
confusion. Je me tirois d'affaire avec le roi de Prusse parce que nous étions à deux de jeu, lui grand roi, moi petit amateur de sagesse. Mais avec l'impératrice, c'est autre chose. Lorsqu'elle a quitté la représentation du trône, on ne trouve plus dans son cabinet de souveraine, on trouve une femme qui cause au milieu d'un cercle d'amis. Or, lorsque, en tombant des nues, on se trouve admis dans ce cercle, on compare nécessairement son peu de mérite à un avantage si inattendu, et ce parallèle humilie et décourage. Ce qui n'a pas peu ajouté à maconfusion, c'est que l'Académie impériale des sciences m*a élu en même temps que M. Diderot comme associé étranger. N'ayant pas le moindre soupçon de cette niche, je n'ai pu l'esquiver. C'est peut-être la seule occasion où je me soucioispas d'être associé à M. Diderot, mais c'est un tour que m'a joué M. le comte Orloff * chef de l'Académie, peutêtre au scu de l'impératrice.
Aux nouvelles que Grimm lui adressait de la cour de Catherine, madame Necker répondait par des nouvelles de Paris, et le silence qu'elle gardait sur elle-même, sur sa santé, sur son mari, sur sa fille lui attirait à son tour de la part de Grimm des reproclies affectueux auxquels elle répondait, non sans agrément, par la lettre suivante :
1. Grégoire Vladimir Orloff, né eu 1734, fut fim des auteurs de la révolutioQ de palais qui fll périr Pierre III et qui mit Catherine II sur le troue. Il mourut à Moscou en 1783.
Je commence, monsieur, par vous répéter sérieusement que, loin d'avoir été étonnée du retard de votre lettre, je l'ai été, au contraire, de votre diligence; que, si je n'y ai pas répondu promptement, ce n'est ni vengeance, ni ingratitude, mais seulement affaires et maladies, et que je n'ai et je ne me crois aucun droit sur votre amitié que ceux de l'amitié même, et qu'enfin, si je remarque la conduite des autres, c'est sans vétilleries, et seulement lorsqu'on ne paye ma sensibilité et mon zèle que par de mauvais procédés. A huit cents lieues on peut se méprendre et condamner ses amis injustement. Je me suis méprise aussi sur ce qui pouvoit vous intéresser ; j'ai cru vous plaire en vous donnant des nouvelles de la capitale ; je pensois qu'à Pétersbourg on aimoit les vers et les événements. Je ne vous dirai donc pas que l'on met des nouvelles entraves à l'impression, que tout Paris est divisé entre Gretri ^ et Gloucli, et que les plus modérés assurent qu'ils ont quelques gouttes de sang à verser pour l'un ou pour l'autre; qu'un jeune homme lit à lui seul toute une pièce mieux que la meilleure troupe possible, et qu'on emporte les femmes mortes ou mourantes au sortir de ce spectacle; que nous attendons l'empereur ce printemps ; que M. de Buffon fait imprimer un ouvrage sur les éléments et un autre sur les planètes, où il nous dit au juste la température de chaque astre et presque le caractère de tous les habi-
1. (Audré-Eruest-Modeste) Gretry, né à Liège en 1741, mort eu 1813, auteur de Richard Cœur-de-Lion et d'autres
opéras célèbres.
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tans respectifs; que l'éloge de Colbert* continue à avoir le plus grand succès. Mais je vous dirai, en revanclie, que les maîtres de ma fille sont très contents d'elle et queM. Necker engraisse que c'est une bénédiction. Ah çà, convenez, monsieur, que vous aviez un peu d'iiumeur quand vous m'avez écrit: j'en suis cliarmée: c'est le premier tort que vous aurez eu de votre vie, et l'on peut dire de vous ce que madame GeofFrin dit d'ellemême : <i Faites des vœux pour que j'aye un tort, afin que je le répare. » Je compte donc que vous m'aimerez un peu plus, et c'est dans cette douce confiance que je reprends l'air serein de l'amitié.
Notre société est toujours la même. On y parle souvent de vous et l'on maudit votre absence tout en convenant qu'elle est raisonnable, madame Geoffrin continue à me gronder, à sa grande satisfaction et à la mienne. L'abbé Raynal exprime les étrangers jusqu'à la dernière goutte ; l'ambassadeur (de Naples) rit et fait encore plus rire les autres ; moi, j'écoute toujours avec quelque distinction. M. Necker ne parle ni n'écoute et se nourrit assez bien en suçant ses pâtes. M. Suard prend des mouches avec une dextérité charmante. Tout le monde vous attend et se forge des félicités des récits que vous allez nous faire : nous vous entendrons parler du laboratoire, des opérations chymiques et vous serez obligé de convenir, monsieur, que, si l'on peut faire des hommes dans un alambic, c'est encore à une femme que ce talent étoit réservé.
1. L'éloge de Colbert par M. Necker venait d'être couronné par l'Académie française.
Le retour de Grimm à Paris mit fin à sa correspondance habituelle avec madame Necker, mais non point à son enthousiasme philosophique pour Catherine. Après plus de dix ans, il établissait entre les procédés de gouvernement de l'impératrice de Russie et ceux de M. Neckerun parallèle singulier dont lïmpératrice n'aurait peut-être pas accepté tous les termes :
Vous faites, madame, en parlant de mon héroïne (il s'agit toujours de Catherine), un éloge absolument neuf du despotisme; mais cet éloge ne le lui fera pas aimer davantage. Il n'y a peut-être que moi au monde qui sache distinctement le secret de son règne, employé tout entier à miner les bases du despotisme et à donner, avec le temps, à ses peuples le sentiment de la liberté ; je dis avec le temps, parce qu'il n'e^pas plus possiblede hâter ce fruit précieux qu'aucun autre. Que son projet réussisse ou qu'il soit interrompu et anéanti après elle, il n'en sera pas moins connu lorsqu'elle ne sera plus, et il viendra un temps où quelque bon esprit nesera pas peu frappé de l'extrême ressemblance de son système de gouvernement avec celui de M. Necker.
Le plan de partager l'empire en vingt-deux gouvernements qu'elle a conçu il y a douze ans, qu'elle a pousuivi, exécuté, perfectionné successivement avec une constance et une sagesse sans pareilles, indépendamment de l'avantage d'attacher les hommes de tous les ordres par leurs fonctions à la chose publique
et de faire des sujets, des citoyens, n'a eu d'autre but que celui que M. Necker se propjsoit d'opérer par l'établissement des assemblées provinciales. Son projet réalisé n'a eu aucun éclat, parce qu'il est exécuté au milieu d'une nation qui n'est pas encore exercée à calculer les conséquences morales d'une opération politique; mais il viendra un temps où ce rapprochement entre deux têtes'qui se mêlaient d'administration, dans deux points si éluigués, frappera d'étonnement.
Puisqu'à en croire Grimin, il est le seul au monde qui ait su distinctement le secret du règne de Catherine, il aurait bien dû nous expliquer certains épisodes de ce règne qui ne sont guère à l'honneur de son héroïne. Quant au dessein qu'il lui prête de miner les bases du despotisme et de donner, avec le temps, à ses peuples le sentiment de la liberté, j'imagine qu'il dut en rabattre un peu lorsque, dès les débuts de la révolution française, Catherine se mit dans ses lettres à lui parler « de ces savetiers et de ces cordonniers qu'il faudrait renvoj^er à leur métier après en avoir fait pendre quelquesuns pour l'exemple » et, lorsqu'elle ajoutait cette phrase significative : « Ils ont beau faire et beau dire, le monde ne manquera jamais d'un maître, et encore vaut-il mieux le déraisonnement momentané d'un seul que le déraisonnement de beaucoup qui met une vingtaine de millions
d'hommes en fureur pour le mot de liberté dont ils n'ont pas même l'ombre et après lequel ces insensés courent sans jamais l'obtenir. » Il est vrai que Grimm ne tarda pas à être à peu près aussi désenchanté qu'elle des «sa,vetiers et des cordonniers », et qu'en exprimant, quelques années plus tard, le regret « djavoir manqué l'occasion de se faire enterrer », il pleurait la perte de bien des illusions moins tenaces que celles qu'il conserva jusqu'à la fin sur Catherine II.
Puisque le nom de Diderot * revient si souvent sous la plume de Grimm, il est temps de faire entrer en scène cet illustre convive des vendredis. Il ne fallait pas moins que l'espèce de fascination exercée sur madame Necker partout ce qui jetait quelque éclat dans les lettres pour qu'elle se fût déterminée non pas seulement à recevoir, mais à rechercher un écrivain dont les œuvres licencieuses et les hardiesses philosophiques auraient dû, ce semble, lui inspirer quelque éloignement. Laissons Diderot nous raconter lui-même dans une de ses lettres à mademoiselle Voland ^, comment la connais-