BERNARDIN DE SAINT-TIERRE
la lecture à haute voix de quelque œuvre nouvelle ; plaisir toujours dangereux, car il se change parfois en un déplaisir sensible pour celui qui lit comme pour ceux qui l'écoutent. Il est assez rare toutefois que l'échec public dune lecture finisse par tourner à la confusion, non pas de l'auteur, mais des auditeurs. C'est cependant la mésaventure qui est arrivée à madame Necker. L'impression d'ennui profond que causa dans son salon la première lecture de Paul et Virginie est demeurée une de ces anecdotes classiques dont le souvenir a dû consoler plus d'un auteur incompris. J'ai cherché dans les nombreux documents qui m'ont passé sous les yeux quelque trace de cette anecdote et je n'en ai découvert aucune. Mais j'ai trouvé deux lettres de Bernardin de Saint-Pierre S antérieures à la publication de Paul et Virginie, et qui datent de ces années de sa vie où, inquiet, besogneux et tourmenté non moins par son caractère que par son génie, il frappait à toutes les portes, aussi bien à celle de Rousseau qu'à celle des encyclopédistes. La première de ces lettres, qui est fort courte, accompagne l'envoi de son voyage à l'ile de France : « Ce n'est point, dit-il, un hommage qu'il rend à la beauté de ma-
1. Bernardin de Saint-Pierre, né au Havre, en 1731, mort en 1814.
196 LE SALON DE MADAME NECKEIl
dame Necker, ni un tribut qu'il paye à son esprit, c'est un exercice qiCil offre à sa sensibilité. » Je publierai tout entière la seconde, où Ton ne verra peut-être pas sans intérêt Bernardin de Saint-Pierre, cherchant encore sa voie, se proposer d'écrire une Histoire de Guillaume Tell, comparer entre temps madame Necker à Vénus.
Madame, Si vous aviés, à la fin de cette semaine ou au commencement de la semaine suivante, un jour où vous n'eussiés ni beaucoup de plaisirs ni beaucoup d'affaires ; si, dans ce jour, il y avoit un quart d'heure dont vous passiés disposer avec M. Necker, je vous prie de me le réserver. J'ai retrouvé dans de vieux papiers un manuscrit sur lequel je voudrois consulter des personnes qui eussent des lumières, du goust et surtout de la sincérité. Je ne scaurois mieux ra'adresser qu'à vous, madame, qui pensés si noblement et qui écrives si bien. Si je pouvois me fier à mes talents, j'employerois mon loisir à écrire quelque histoire, et un des plus beaux sujets à mon avis est celle d'un de vos compatriotes, Guillaume Tell, qui occasionna la révolution de la Suisse. Mais où prendre des matériaux, et surtout des connoissances sur les mœurs et la nature d'un pays où je n'ai jamais été ? Voilà où vous et M. Necker pouvés m'aider, en supposant toutefois que j aye assés de talent pour y réussir et que vous ayés assés d'estime pour moi pour mêle dire.