‹ Le Salon de Madame Necker d'aprés des documents tirés des archives de CoppetChapitre 31 sur 49 · LES FEMMES · texte numérisé non relu

LES FEMMES

ment des idées et par le relâchement de la hiérarchie sociale, la société des gens de lettres, celle des fermiers généraux et celle des grands seigneurs tendissent singulièrement à se confondre, cependant bien des inégalités subsistaient encore sous la familiarité trompeuse des rapports. Il est impossible, en lisant les Confessions, de ne pas être frappé de l'attitude si différente qu'observe Rousseau dans la société de madame d'Épinay ou dans celle de la maréchale de Luxembourg, et de ne pas remarquer combien les hôtes de Montmorency semblent lui imposer beaucoup plus que ceux de la Chevrette. Mais c'était surtout parmi les femmes que la différence des conditions sociales se faisait sentir et que les barrières de l'étiquette étaient difficiles à franchir. Avant que madame Necker finît par attirer dans sa société des personnes de la meilleure compagnie, il fallait d'abord qu'elle fût reçue dans la leur, et un laps de quelques années était nécessaire pour que son amabilité, son esprit, son mérite reconnu ouvrissent devant elle toutes les portes.

Ce qui aurait été utile à madame Necker, lorsqu'elle débutait ainsi, fort jeune encore, dans une société qui lui était inconnue, c'eût été l'appui d'une femme assez haut placée pour diriger ses premiers pas et la prendre sous son pafro-

nage. Madame Necker aurait pu trouver cette direction bienveillante chez la duchesse d'Enville, auprès de laquelle elle n'avait pas rencontré, alors qu'elle demeurait encore chez madame de Vermenoux, un accueil moins bienveillant que sur les bords du lac de Genève. Mais, sans compter que par la liberté de son esprit, par ses relations avec Voltaire et son goût trop prononcé pour les philosophes, la duchesse d'Envilleétait devenue quelque peu suspecte à une partie de sa société, il semble que madame Necker, une fois mariée, se soit tenue sur le pied d'une certaine réserve et qu'elle ait mis une sorte de dignité à demeurer en arrière. C'est ainsi que madame Necker, ayant donné son premier bal à l'hôtel Leblanc, n'avait invité ni la duchesse d'Enville, ni la duchesse de Rohan-Chabot ', sa fille, et, comme la duchesse d'Enville, en réclamant aimablement contre cet oubli, demandait également une invitation pour ses deux neveux, le duc de Liancourt^ et le comte

1. Élisaheth-Louise de la Rochefoucauld, née eu 1740, avait épousé, en 1757, Antoine-Auguste, d'abord duc de Chabot, puis duc de Rohan, chevalier des ordres du roi, lieutenant général de ses armées.

2. François Armand-Frédéric, d'abord duc de Liancourt, puis duc de la Rochefoucauld, né eu 1747, fut, avant la Révolution, lieutenant général des armées du roi. Après avoir fait partie de l'Assemblée constituante, il émigra en 1792. Il fut plus tard membre de l'Institut et s'occupa

de Duretal ',, madame Kecker, tout en déférant avec empressement à son désir, alléguait pour s'excuser la crainte que la jeune duchesse et ses cousins ne s'ennuyassent dans une société cil ils auraient rencontré peu de gens de connaissance.

Des raisons assurément très différentes faisaient que madame Necker n'avait pas davantage à compter sur sa première protectrice, madame de Yermenoux, pour étendre le cercle de ses relations. Bien que la crainte de déchoir du rang aristocratique qu'elle croyait devoir à soti mari fût une des raisons qui avaient déterminé Germaine Larrivée, dame de Yermenoux, à refuser la main de M.Necker, cependant elle ne laissait pas que de faire assez petite figure à Paris, où elle n'avait ni parents ni relations. D'ailleurs, l'état fâcheux de ses affaires l'avait forcée de se retirer dans une petite maison de campagne auprès du pont de Sèvres. Là elle ne recevait

activement de questions philanthropiques. Il mourut àPal'is en 1S27. Sa mère, la duchesse d'Estissac, était sœur de la duchesse d"Enville.

1. Armand- Alexandre-Roger delà Rochefoucauld, comte de Duretal, frère du duc de Liancourt, né en 1748, mort à la fin du siècle. Sa femme, qui était une la Rochefoucauld de la branche de Surgères et sœur du premier duc de Doudeauville, fut, dit -on, la première femme guillotinée sous la Révolution.

d'autre visite que celle de madame Necker ou de Marmontel, qui parle d'elle fort agréablement dans ses Mémoires :

Madame deVermenoux, dit-il, au premier abord étoit l'image de Minerve ; mais sur ce visage imposant brilloit bientôt cet air de bonté, de douceur, de sérénité, cette gaieté naïve et décente qui embellit la raison et qui rend la sagesse aimable. Avec quel plaisir cette femme, habituellement solitaire et naturellement recueillie, nous voyoit arriver à sa maison de campagne de Sèvres ! Avec quelle joie son âme selivroit aux douceurs de l'intimité et s'épanouissoit dans les petits soupers que nous allions faire à Paris avec elle ! Assez jeune encore pour goûter les charmes de la vie, la mort nous l'enleva; mais, en la regret fant, j'ai reconnu depuis que pour elle de plus longs jours n'auroient été remplis que de tristesse et d'amertume. Plus tard, elle auroit trop vécu.

Cette vie solitaire et un peu difficile à laquelle elle se trouvait condamnée dut plus d'une fois faire regretter à madame de Vermenoux l'existence opulente que lui avait offerte M. Necker. C'était sans doute pour dissimuler ses regrets qu'elles»:; plaisait à répéter avec peu d'affectation que c'était elle qui avait fait le mariage de son ancien adorateur avec Suzanne Curchod; mais cette affectation ne laissait pas que de désobliger un peu madameNecker, quis'en plaignaitàMoultou. «Je

MADAME DE VERMEXOUX Hl

voudrois, lui écrivait-elle, qu'elle ne s'attribuât pas notre mariage ; mon cœur s'en offense un peu et mon mari, qui prétend n'avoir jamais eu de passion que pour moi, est piqué de ses discours. » Ceslégers nuages n'empêchèrent pas, quoiqu'on en ait dit, une relation affectueuse et douce de s'établir entre les deux femmes. Cette relation est attestée par un grand nombre de lettres parmi lesquelles je choisirai celle-ci, où l'on ne verra peut-être pas sans intérêt le nom de Rousseau se rencontrer avec celui de madame de Staël enfant :

13 août 1770.

Concevez- vous, cher objet, l'extrême plaisir que m'a fait votre charmante lettre? elle m'a rappelé un moment tout mon bonheur de Saint-Ouen. Je suis ravie d'apprendre que l'estomac de mon ami Necker ' reprenne ses forces; sa tête, qui n'avoit besoin que de celles-là, s'en ressentira bientôt, mais je l'exhorte, je le conjure de prendre ses eaux avec plus de suite et de constance qu'il n'en a mis jusqu'ici dans ses remèdes. Je lui fais d'ailleurs mon compliment d'avoir trouvé à Spa des grands seigneurs qui le dédommagent de la perte de son écuyer et des comédiens dignes de cultiver la délicatesse naturelle de son goût, Quant à vous, l'objet, qui êtes moins recherchée dans vos plaisirs, je vous plains fort de vous trouver en-

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