M. et madame Necker étaient ea ce moment aux eaux de Spa
tourée d'altesses et de mascarades ; mais comment ne découvrii'iez-vous point au milieu de ces masques quelques visages plus humains? Est-il possible d'en avoir un sans désirer de vous le montrer?
Que je vous sçais de gré, mon cher objet, de toutes les anecdotes que vous voulez bien recueillir pour moi ! Votre cœur donne autant de prix à vos moindres intentions que votre esprit leur prête de grâce. Que ne puis-je vous rendre tout le plaisir que vous me ferez ! Mais, quand je suis avec vous, charmant objet, je trouve si fort mon compte à vous écouter que je n'ai plus d'autre esprit que celui-là, et j'en suis trop heureuse pour sentir le besoin d'en avoir davantage. Rien ne pourrajamais remplacerl'intérèt que vous inspirez à vos amis ; mais il n'y a pas même la moindre nouveauté qui puisse nous distraire de votre absence. Jean-Jacques continue à caresser ses nouvelles connoissances et à se brouiller avec les anciennes. Pour lui faire sa cour, on le fait gagner aux échecs, qu'il aime à la fureur. Vous voyez, l'objet, que cette mince passion va se loger dans la tête de nos philosophes comme dans celles de nos héroïnes modernes. Lemière ' nous a donné sa Veicve du Malabar ; mais cette veuve, qui craint de se brûler et dont les sermons ennuient, n'a point réussi. Moi, je suis lâchée que, dans tout cet appareil de bûcher, il n'y ait pas an moins de quoy chauffer l'auteur cet hiver.
1. Amoiue-MarieLemière, né à Paris en 1723, mort en 1793, auteur d"ua grand nombre de tragédies oubliées. C'est à lui cependant qu'eu doit ce vers si connu : Même quand Toiseau marche, on sent qu'il a des ailes.
Ce qui me fait plus de plaisir que toutes les nouveautés du monde, c'est que j'ai eu le bonheur de voir à Madrid votre délicieuse enfant, elle a fait les honneurs et l'admiration de mon vendredi. Son vieux mari La Guerche a mis toute sa petite coquetterie en jeu, et l'abbé Quesnel, qui en a été enchanté, a fait son horoscope à sa manière. Quel naturel charmant, et pour vous quelle source de bonheur ! il faut que mon cœur le partage bien tendrement pour ne pas vous l'envier. Adieu, mon cher, cher objet; M. Meister est infiniment flatté de votre souvenir ; il met à vos pieds son respect et son hommage.
Vous savez sans doute ce qui occupe la cour et la ville dans ce moment : l'affaire de madame de Monaco *. C'est M. Loiseau ^ qui fera le mémoire, et Gerbier ' plaidera pour elle.
Madame de Yermenoiix aurait eu d'autant plus mauvaise grâce à garder longtemps rancune à
1. La princesse de Monaco soutenait à ce moment un procès en séparation contre son mari.
2. Alexandre-Jérôme Loiseau (appelé souvent Loiseau de Mauléon, parce qu'il était originaire de la petite ville de Mauléon), né en 1728, mort en 177 L II est surtout célèbre pour avoir travaillé de concert avec Voltaire à la réhabilitation des Calas. Madame Necker a écrit, après la mort de Loiseau de Mauléon, un éloge de lui qu'on trouve dans ses Mélanges.
3. Pierre-Jean-Baptiste Gerbier, né à Rennes en 1725, mort à Paris en 1788, fut un des avocats les plus célèbres du xvnie siècle. On l'avait surnommé TAifrle du barreau.
M. Necker de son infidélité qu'elle-même n'avait pas montré plus de constance dans ses regrets. Sur la recommandation de Moultou, elle avait choisi pour précepteur de son flls ce Meister dont il est question à la fin de sa lettre. Jacob Meister, originaire de Zurich, était le collaborateur de Grimm pour certaines parties de sa Correspondance littéraire. De commensal habituel, il était devenu pour madame de Vermenoux un ami, et même (s'il faut tout dire) quelque chose de plus. Aussi, lorsqu'elle mourut, jeune encore, et persuadée que Meister serait toujours fidèle à sa mémoire, elle lui légua son cœur, en lui faisant jurer d'ordonner par testament que ce cœur fût enseveli un jour avec lui dans le même cercueil. Mais Meister était jeune également. Il retourna à Zurich, où il épousa une de ses amies d'enfance et mourut à quatre-vingts ans en disant : « Si je m'étais marié plus tôt, le trésor de mon cœur serait plus riche encore de saintes joies et ma conscience déchargée d'amers souvenirs. » Les remords de Meister n'allèrent pas cependant jusqu'à lui faire oublier sa promesse, et, dans son testament, on trouva ces mots : « J'ordonne que le cœur de madame de Vermenoux soit enfermé dans mon cercueil. » Respectueux des dernières volontés de Meister, ses héritiers se mirent en devoir de lui
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obéir. Mais qui était madame de Vermenouxet où pouvait bien être son cœur? Personne ne le savait. A la fin, un vieux serviteur consulté se souvint d'avoir vu Meister transporter soigneusement avec lui dans tousses voyages une petite boîte en fer-blanc, qui, ayant été oubliée en dernier lieu, avait été portée au grenier. On y trouva en effet cette boîte, perdue au milieu de vieux meubles : c'était bien un cœur de femme qu'elle contenait, et ce pauvre cœur oublié repose aujourd'hui avec la dépouille de Meister dans le cimetière de Zurich.
N'étant point dirigée, comme le sont ordinairement les jeunes femmes dans le choix de leurs relations, madame Necker devait naturellement rechercher la société de celles dont l'abord était le plus facile et la réputation d'esprit ou d'agrément la mieux établie. A des titres très différents, trois femmes exerçaient alors une sorte de suprématie, et leurs figures se détachent encore aujourd'hui en pleine lumière sur le fond chatoyant de la société du XVIII'' siècle: c'était, dans le monde des lettres et de la bourgeoisie, madame Geofïrin; dans le monde de la cour et de la compagnie la plus brillante, la maréchale de Luxembourg; à mi-côte en quelque sorte et attirant par le seul agrément de son esprit, dans son modeste appartement du couvent
de Saint-Joseph ', ce qu'il y avait de plus relevé dans les deux sociétés, la marquise du DefFand, madame Necker entra successivement en relations avec ces trois puissances, et madame Geoffrin fut la première auprès de laquelle elle trouva bon accueil.
Il y avait cependant entre ces deux femmes peu de ressemblance de nature. Autant madame Geoffrin était avisée, prudente et d'une lenteur habile dans ses procédés, autant madame Necker était ardente, de premier mouvement et allant droit au but qu'elle se proposait d'atteindre. Jamais madame Geoffrin n'aurait commis quelqu'une de ces erreurs de conduite auxquelles l'impétuosité de ses sentiments pouvait entraîner madame Necker; mais jamais non plus madame Necker n'aurait connu ces calculs de prudence qui faisaient redouter à madame Geoffrin les amis compromettants, et ce n'est pas elle qui aurait insinué à Marmontel, censuré par la Sorbonne, de chercher un logis ailleurs que dans sa maison. Mais certaines ressemblances de situation devaient les pousser l'une vers l'autre. Toutes deux étaient bourgeoises d'origine ; toutes deux avaient un goût vif et éclairé pour les choses de l'esprit; toutes deux enfin avaient
1. Le couvent de Saint-Joseph est aujourd'hui compris dans le ministère de la guerre.
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cherché h devenir le centre d'un cercle de gens de lettres. Avec une nature moins douce que celle de madame Geoffrin, ces ressemblances auraient pu même ne pas tarder à devenir des rivalités. S'appeler en effet, comme elle, de son nom de Marie-Thérèse Rodet ^ ; être la femme d'un des fondateurs de la manufacture des glaces dont le divertissement favori était déjouer de la trompette marine, et qui, lisant pour la troisième fois de suite le même tome du même ouvrage, disait : « Cela est bien, mais il me semble que l'auteur se répète un peu ; » avoir perdu sa beauté de bonne heure pour ne conserver d'autre attrait que le charme de ses cheveux blancs ; avoir triomphé cependant de toutes ces difficultés et réussi à fonder un salon où il n'y avait pas un homme de lettres qui ne tirât vanité d'être admis, pas un étranger qui ne sollicitât l'honneur d'être présenté, pas un grand seigneur qui ne se plût à venir familièrement; puis voir un jour une autre femme, une étrangère, plus jeune, plus belle, plus riche encore, ouvrir tout à coup un salon rival et y attirer sans effort, en deux ou trois ans, cette même société dont il lui avait fallu à elle-même vingt-cinq ans pour rassembler les éléments : bien des jalousies, bien des
1. Née à Paiis en 1699, madame Geoffria mourut eu 1777. I. 13
haines mortelles entre femmes n'ont pas des fondements aussi sérieux.
Disons bien vite à l'honneur de madame Geoffrin que l'ombre d'un sentiment mesquin vis-à-vis de madame Necker ne paraît pas l'avoir traversée. Ses lettres, dont je vais citer quelques-unes, n'indiquent rien d'autre qu'un goût très vif et très sincère. Madame Geoffrin, comme on sait, aimait assez peu à écrire (sauf à son fils adoptif le roi de Pologne, Stanislas Poniatowski) \ et il y avait pour cela une bonne raison, c'est qu'elle ne s'escrimait pas avec beaucoup de facilité la plume à la main. L'écriture de ses lettres est presque informe, et la fantaisie de leurs incorrections, que je crois devoir laisser subsister à titre de curiosité, justifie pleinement le refus qu'elle opposait à certain abbé qui voulait lui dédier une grammaire : « A moi la dédicace d'une grammaire ! à moi qui ne sais seulement pas l'orthographe ! »
1. Stanislas II Poniatowski, dernier roi de Pologne, né eu 1732, mort en 1797 à Groduo, où les puissances copartageantes de la Pologne lui servaient une pension. Durant le séjour quil avait fait à Paris, dans sa jeunesse, il avait eu des ol)ligations à madame Geoffrin, qui avait payé ses dettes, et il lui avait voué en retour un attachement qui ne se démentit point lorsqu'il fut sur le trône. Les lettres de madame Geoffrin à Stanislas Poniatowski ont été récemment publiées (un vol. iii-8°. Pion).
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Aussi ne sont-ce, à vrai dire, que des billets plus ou moins longs, mais d'un tour assez agréable. On verra par celui-ci que madame Geoffrin fut d'abord un peu en défense contre l'enthousiasme dont madame Necker faisait profession pour elle :
Ma clière et aimable amie, je m'est mon cœur au régime pour avoir le droit d"y mètre le vôtre.
Je n'uy pas voulue répondre sur le champ a vôLre tendre billet pour laisser apaiser les sentimens qu'il avait réveillé en moi. J'ay eu des enthousiasmes aussi. J'en ay sentie et éprouvée les inconvénient, c'est peur quoi je mi refuse. Il y auroit de quoi faire un gros volume.
J'yrai vous embrasser le plutôt qu'il me sera possible.
Si les peauvres gens que j'ay econduit vous connoissoient, votre argent ne les dédomageroient pas de la perte qu'ils font.
Ce raercredy matin.
Le sentiment de la mesure, qui était le trait caractéristique de l'esprit de madame Geoffrin et qu'elle ne perdait jamais, lors même que sa propre personne se trouvait en jeu, devait avoir peine à s'accommoder de cette forme un peu excessive que madame Necker donnait assez facilement au fond toujours sincère de ses sentiments. Car, après plusieurs annéesd'une intimité crois-
santé, elle la reprenait encore sur ses engouements.
Ouy assurément, je serai toujours très contante de mes bons amis quant ils seront en bonne santé. L'espérance du rétablissement de celle de mon bon ami m'est une nouvelle bien agréable. Je remercie de tout mon cœur ma belle amie de me l'avoir donnée. Mais comme je suis destinée à la gronder sans en avoir le projet, forcée seuUementpar les sirconstancc'?, je vais remplire ma vocation en luy reprochant qu'elle est incorigible ; toujours de Voigoucment , jamais ne rien voir de sang froid.
Savez vous bien, ma très chère belle, que les éloges outrée que vous me donnée me confondent au lieu de me toucher et de me flater. Je suis toujours dans la crainte que votre yvresse ne passe ; pour lors vous me vériés si diftérentes de se que vous me croiez que vous me puniriez de vôtre illusion en me refusant tout.
J'aydes qualités et des vertus, mais j'ay beaucoup de défauts que je voie et conoit et sur lesquels je travaille tous les jours.
]Ma chère amie, je vous conjure dediminuer de votre prévention favorablement outrée ; pensée que vous m'humiliée et sûrement se n'est pas vôtre intention.
Les anges font fort peu de cas de moi, et je ne me soucie point d'eux ; leurs éloges ou leur blâme me sont indifférent, je n'aurai point de société avec eux, mais se que je désir beaucoup, c'est que vous m'aimiée bien en me voiant telle que je suis.
Vous ne me dites pas un mot de votre retour.
Lorsque madame Geoffrin entreprit, pour aller voir Stanislas Poniatowski, ce célèbre voyage en Pologne au cours duquel elle recueillit autant d'hommages qu'une princesse, elle reçut à Varsovie une lettre de madame Necker qui la toucha par les sentiments d'aflectueuse sollicitude dont elle contenait l'expression et à laquelle elle répondit sur-le-champ :
A "Warsovie, ce 15 août 1766.
Votre petit billet, ma belle, sentait le sentiment de façon qu'an le lisant j'en ay étée embaumée.
Mon cœur s'est remplie avec délices de cette bonne odeur.
Vous êtes un ménage qui m'êtes bien agréables. Il y a peu de tems que je vous conois, et je vous ay déjà mis au rang de mes plus anciens amis.
J'ay vu vos inquiétudes sur mon voiage, j'en ay été touchée et j'en serai reconnoissante toute ma vie. La façon dont je l'ay soutenue, en venant ici, doit tranquiliser mes amis sur mon retour.
Je vous assure que l'on me trouvera charmante ; le culte continuel que je rend à l'amitié, et celuy que j'en reçois me fait trouver ce sentiment bien précieux, et bien nécessaire au soutien de la vie.
Tout ceux qui me l'ont inspirée, me seront bien chers .
Soies donc sur, heureux époux, du plaisir que j'orai de vous revoir.
A Ktn rdonr de Pologne, madame GeofTrin mit beaucoup d'aimables soins à cultiver sa relation avec les Necker, Ces soins amenaient un échange fréquent de courts mais affectueux petits billets. Tantôt madame Geoffrin écrit à madame Necker pour lui annoncer qu'elle viendra manger du potage au coin de son lit et insiste pour n'avoir d'autre compagnie que celle du charmant ménage. Tantôt elle demande la permission d'envoyer chez madame Necker, comme elle fait chez ses amis les plus intimes, une chaise qui lui est commode, et elle ajoute en parlant de madame Necker :
Mou bieu aimé ayant les mêmes goûts que moi vouderoit sûrement avoir toujours ma chaise, et me batteroit comme fait sa petite fille pour m'obliger à la luy céder. Pour entretenir donc la paix de nos cœurs voilà aussi une chaise pour lui ; les deux chaises sont d'une hauteur convenable, et par leur légèreté facile à transporter. Elle sont de la matière la plus simple. Elle ont étée achetée à l'inventaire de Philémon et de Beaucise.
Madame de Staël, toutenfant, battant la vieille madame Geoffrin pour la forcer à lui céder sa chaise, n'est-ce pas là une petite scène qui pourrait fournir à un peintre le sujet d'un de ces tableaux anecdoti(iues qu'on goûte si fortaujour-
d'hui ? Ce n"est pas au reste la seule fois.que le nom de la fille de madame Necker se trouve sous la plume de madame Geoffrin. Tantôt elle charge madame Necker de ses amitiés pour Cendn'llo7î, tantôt elle annonce (toujours sévère) que, si elle vient le soir, elle donnera « le fouet à la mère et du bonbon à la petite ». Enfin je terminerai ces citations par une lettre un peu plus longue que les autres où madame Geoffrin se peint avec le même naturel et la même orthographe dans les deux traits distinctifs de son caractère : Thumeur affectueusement grondeuse qui la poussait à travailler sans relâche au perfectionnement de ses amis, et le coin de vanité bourgeoise qui la faisait se complaire au souvenir de son fameux voyage de Pologne, le grand événement de sa vie, son jour de triomphe et d'ascension au Capitole.
A Paris ce 11 juillet 1772.
Personne ne conoit, et ne sent mieux que vous, ma chère et très aimable amie, le charme de famitié et ces douceurs et ne les fait mieux éprouver à vos amis. Mais vous ne conoiterâi jamais cette facilité, cette ai-sançe et cette liberté, qui don ne une jouissance parfaite de la société. J'avais fait mes conventions avec notre cher ami Thomas qu'il me donneroit de vos nouvelles, simplement, en bultin, tel que les médecins les donne à la porte des malades. Par ce récit simple on
est instruit de l'état de la personne et de^ personnes à qui Ton s'intéressent et cela ne demande pas de réponse.
Mais comment est-il possible de n'en pas faire à la lettre charmante et tendre, que j'ay reçue de vous. Je ne Aous y répond sependant que pour vous dire qu'elle m'a facile. Je vois qu'il est impossible de rien changer dans votre caractaire inquiet et agissant et en même tems foible. Quandj'ay été en Polognej'avois soixantesix ans, je n'étois jamais sortie de mon coin. J'ai fait un voiage plus long que n'est celuy que vous faite, j'ay passé par des chemins qui n'en étoient pas et ou il n'y avoit d'autre gite que des etables dont on fesoit sortire les bestiaux en donnant de l'argent, du pain inmangeable et de l'eau détestable. Hé bien, j'avois un objet, et cette objet me faisait oublier chaque jours, celui qui l'avoit précédé; je ne sentois jamais que le mal du moment et encore je le sentois peu.
Vous avez pour objet votre santé. Celadois vous etie assé intéressant pour vous faire supporter les inconvénients de quelques jours de malaise, pour un bien aussi grand que l'est celui de sa santé sans le quel il n'an est point.
Mais comme il est impossible de fortifier vôtre caractaire foible, et de calmer votre agitation, il faut abandonner le projet de vous coriger et vous mètre seuUement en pénitence, comme les enfants, pour remplire les devoirs de l'éducation. Je vous déclare donc que, si vous m'écrive encore, que non seullement je ne vous reponderai pas, mais queje ne lirai pas votre lettre, et ma bouderie sere poussée bien par de la vôtre retour.
Après m'avoir loué sans mesure, ajirès m'avoir dit les choses du monde les plus tendres et les plus touchantes, pour m'exprinier votre amitié vous me dite de ne pas vous répondre.
Cela m'étoit-t-il possible.
J'en appelle à M. Necker et à M. Thomas»
Mes ohers amis, vous êtes des personnes raisonnables ; convené qu'elle ne l'est pas.
Et si vous la laissé écrire pendant qu'elle prendra les eaux, elle lay porteront à la tête.
Adieu, mes chers amis, c'est vous deux que j'embrasse, car pour cette belle dame, je neluy dit ni ne luy fais rien.
Passer du salon de madame Geoffrin dans celui de la maréchale de Luxembourg, c'est comme de nos jours se transporter d'un entre-sol du Marais dans un vieil hôtel du faubourg Saint- Germain. La suprématie incontestée que la maréchale de Luxembourg a exercée sur la meilleure compagnie de Paris, pendant les quinze ou vingt années qui ont précédé la révolution française, est un de ces traits qui peignent un temps et une société. Ce qu'avait été sa jeunesse alors qu'elle portait encore ce nom de Boufflers '
1. Madeleiae-Angélique de Neufville-ViUei'oy, petitefille du maréchal, était née ea 1707 et avait épousé en 1721 le duc de Boufflers. Veuve eu 1747, elle épousa en 1750 Charles-Frédéric de Montmoreucy, maréchal et duc de
que sous le règne de Louis XIV vieilli, le courage et les vertus du vieux maréchal avaient rendu si glorieux, tout le monde le sait par le célèbre couplet de M. de Tressan :
Quand Boufflers parut à la cour, De l'Amour ou crut voir la mère :
Chacun s'empressait à lui plaire, Et chacun...
Je n'achève pas le dernier vers, dont la brutalité valait bien le vigoureux soufflet que la maréchale appliqua à M. de Tressan lui-même, le jour où, tombant dans un piège qu'elle lui tendait, il eut l'impertinence de s'en déclarer l'auteur. Mais, si M. de Tressan méritait le soufflet, il faut convenir que la maréchale avait bien mérité les vers. Les Mémoires du temps, et en particulier ceux de Besenval ',sont remplis d'anecdotes sur son compte, et, à supposer même que le médisant colonel des Suisses lui
Luxembourg, né eu 1702, mort en 17o4. Elle mourut en 1787. llest longuement question du maréchal et de lamaréchale de Luxembourg dans les Confessions de J.-J. Rousseau. 1. Pierre-Victor, baron de Besenval, né àSoleureen 17?;^, mort à Paris en 1794, lieutenant-colonel des Gardes Suisses, dont le comte d"Artois était colonel général, fut un moment eu grande faveur auprès de Marie-Antoinette. Il a laissé deux volumes de Mémoires qui ont été publiés en 1805 et contiennent de curieux détails sur la cour de Louis XVI,