‹ Le Salon de Madame Necker d'aprés des documents tirés des archives de CoppetChapitre 40 sur 49 · La duchesse de Lauzun fait piohablenieut ici une cou · texte numérisé non relu

La duchesse de Lauzun fait piohablenieut ici une cou

VOUS eussiez été ici j'aurois pris la liberté de vous l'envoyer et de vous supplier de lire cette feuille. Lorsque j'ai quelque jouissance de cette nature, il m'est impossible de ne pas penser à vous, et lorsque je rencontre des sentimens nobles, bienfaisans et délicats, votre idée est tout de suite présente à mon souvenir.

Adieu, madame ; j'abuse de votre extrême indulgence en vous écrivant une si longue lettre et si peu digne de vous occuper longtemps ; je ne sais comment vous remercier de l'opinion que vous voulez bien avoir de moi ; si je n'ai pas ce qu'il faut pour la justifier, j'ai au moins le mérite d'en sentir tout le prix et de vous être attachée tendrement pour la vie. Permettez-moi d'embrasser mademoiselle Necker et de remercier M. Necker de son souvenir; j'y suis d'autant plus sensible que l'admiration et l'intérêt sont des sentimens qu'il inspire à trop de monde pour qu'ils me donnent un droit particulier à n'être pas oubliée.

Quand on lit ces lettres et quand on pense qu'avantmoins de dix ans cette femme, si sensible et si fine, devait mourir par les mains du bourreau, il est impossible de ne pas ressentir quelque chose de l'émotion qu'on éprouverait en voj-ant une créature jeune et belle aux traits de laquelle un mal sans espoir aurait déjà donné le charme mélancolique et la grâce funèbre de la mort.

fusion et eateud parler d'Oberlin, le célèbre pasteur du Bande-la-Roche. Cependant le Ban-de-la-Rocheest situé dans les Vosges.

LA MARQUISE DU DEFFAND. — LA MARQUISE DE LA FERTÉ-IMBAULT. — MADAME DE MARCHAIS.

Madame Necker était depuis assez longtemps en relations avec la maréchale de Luxembourg lorsqu'elle se lia avec madame du Deffand *. A l'époque où la connaissance se fit, le souvenir de ces fêtes données par le Régent, auxquelles madame du Deffand avait brillé en compagnie de madame d'Averne, la maîtresse du jour, était passé depuis longtemps. Le président Hénault -

1. Marie de Vichy-Chamrond marquise du Deffand, née en 1697, morte en 1780 au couvent de Saint-Josepli qui, nous l'avons déjà dit, était situé sur l'emplacement actuel du Ministère de la guerre.

2. Charles-Jean-François Hénault, né à Paris en 1685, mort en 1770, président de la chambre des enquêtes au par-

était mort où n'en valait guère mieux. Rien n'était plus respectable que la vie menée par la vieille marquise aveugle, au couvent de Saint- Joseph ; et la société restreinte qui s'y rassemblait avait trop bon renom d'esprit et d'élégance pour q ue madame Necker ne désirât pas d '3^ être admise. Ce furent aussi les relations de madame du Deffand avec Voltaire qui lui inspirèrent ce désir. On sait que madame Necker entretenait avec Voltaire une correspondance qui n'aurait pas été le moindre joyau des archives de Coppet, si les lettres de Voltaire à madame Necker n'eussent déjà été publiées. Cette correspondance était la suite d'une relation qui datait du temps où, jeune fille un peu émancipée et plus indocile aux préceptes de Calvin que beaucoup de ses compatriotes, Suzanne Curchod assistait aux représentations dramatiques de Ferney. Échanger des lettres avec Voltaire était un honneur fort envié parmi les dames du bel air, ainsi que celui de recevoir ses pièces de vers en manuscrit. Aussi madame Necker se plaignait-elle parfois

lemeut de Paris, est peut-être eacore plus coanu aujourd'hui par sa longue liaison avec madame du Deffand que par son abrégé chronologique auquel il avait douiié j^oar épitaphe ce vers :

Indocti discant et ament ineiiiinisse periti.

que Voltaire l'oubliât et que madame du Deffand fût seule honorée de ses envois :

Vous m'avez fait éprouver, monsieur, lui écrivaitelle, tous les tourmens de la jalousie et j'avois besoin de vos nouvelles bontés pour n'être pas tout à fait malheureuse. Quand madame du Deffand reçoit vos ouvrages, elle s'en vante et ne les donne jamais, car elle veut autant que possible nous ravir la lumière qu'elle n'a plus.

Malgré ses tourments, madame Xecker voulut, peut-être pour être agréable à Voltaire, entrer en relations avec sa rivale, et, la présentation faite, elle écrivait à Ferne.y :

J'ai fait connoissance avec madam? du Deffand ; c'étoit votre correspondance et votre opinion qui excitoient ma curiosité. Madame du Deffand est encore très brillante ; elle supplée au sens qu'elle n'a plus par la vivacité de ses passions; elle est heureuse, elle est gaye, car elle ne voit les choses que par vos yeux.

On sait ce qu'il faut penser de la gaieté de madame du Deffand depuis qu'on connaît les lettres où ce pauvre cœur inassouvi épanchait les ardeurs et les amertumes de sa dernière passion. Aussi ce jugement sur son caractère ferait-il peu d'honneur à la sagacité de madame Necker s'il fallait y voir autre chose qu'un compliment

à l'adresse de Voltaire. C'est ainsi qu'elle lui écrivait encore, à propos de vers qu'il avait adressés à madame du Deffand et où il lui offrait plaisamment de l'épouser :

Les stances que vous adressez à votre bergère, madame du Deffand, ont toute la fleur du printemps ; c'est chanter les malheurs de la vieillesse avec la voix du rossignol ; mais, si vous m.e demandez mon avis, je vous avouerai que votre mariage avec madame du Deffand ne me paroit pas assorti ; elle est aveugle et l'on sçait qu'Apollon est le dieu de la lumière. Cette dame cependant accepte la proposition avec transport. Ne la prenez pas au mot, je vous conjure. Il faut que vous soyez un être seul, sans rapports comme sans exemple et sans modèle. Le seul nom de madame Voltaire seroit une satyre, à moins que vous n'eussiez épousé Minerve, et encore l'accuseroit-on de trop de présomption.

Voici comment, de son côté, madame du Deffand expliquait à Walpole ^ le désir que les Necker avaient éprouvé de nouer connaissance avec elle :

1. Horace Walpole, troisième fils du ministre Robert Walpole, né à Houghtou en 1718, mort en 1797; auteur du Château d'Otrante et de plusieurs autres ouvrages. Sa correspondance publiée après sa mort a fait surtout sa réputation, à laquelle n'a pas nui cependant, en France du moins, l'affection passionnée de madame du Deffand.

Je ferai demain im souper où j'enverrai volontiers quelque autre à ma place : c'est à Saint-Ouen, chez M. et madame Necker : ils ont voulu me connoitre parce qu'on m'a donné auprès d'eux la réputation d'un bel esprit qui n'aimoit point les beaux esprits. Cela leur paroit une rareté digne de curiosité. Eh bien, j'ai été assez sotte pour faire cette connoissance, et quand je m'interroge pourquoi, je rougis de découvrir que c'est la honte de l'ennui et que je suis souvent aussi imbécile que Gribouille, qui se jette dans l'eau de peur de la pluie.

L'ennui, cet inexorable ennui que la pauvre marquise promenait non point par les mers, comme Byron et les grands ennuyés de notre siècle, mais par les salons, et qu'elle craignait de rencontrer encore dans les lieux où elle allait pour le fuir, un instant elle crut que la société des Necker l'aiderait à y échapper. En effet, les deux seules lettres de la main de madame du Defifand (ou plutôt de celle de Wiart, son secrétaire) que j'aie trouvées dans les papiers de madame Necker, témoignent du goût très vif que lui avait inspiré d'abord le ménage. La première n'est, à vrai dire, qu'un simple billet d'invitation adressé à M. Necker, mais très aimable et très empressé :

Ce mercredy à huit heures.

On ne peut être plus contrarié que je le fus hier; je

prévis VOS excuses et vous eûtes tort ; à neuf heures et demie il ne resta plus chez moy que madame Mirepoix *, M. et madame de Beauvau, et mon évêque; nous vous regretames beaucoup, et moy je ne me console pas de n'avoir point eu l'honneur de voir madame Necker ; je compte sur vous demain jeudy; si madame Necker vouloit venir un peu de bonne heure c'est-à-dire sur les six ou sept heures, elle ne trouveroit personne. Je la prie de croire ainsy que vous, que tout ce qui me prive de vous voir l'un et l'autre me déplaît infiniment.

La seconde, qui est plus intéressante, fut écrite par madame du Deffand à madame Necker à la

1. Anne-Mai'ouerite-Gabrielle de Craoïi, (.sœur du prince de Beauvau, dont il est question dans cette même lettre et que nous retrouverons plus tard) avait épousé en premières noces Jacques-Heun de Lorraine, prince de Lixin, et en secondes noces, Charles-Picrre-Gaston de 1 evis, maréchal héréditaire de la loi, marquis et depuis due de Mirepoix, maréchal de France. Montesquieu, qui était fort admirateur delà maréchale, l'a peinte dans ces vers :

Sans se montrer, sans se cacher, Elle se plaît dans la prairie ; Elle y pourrait finir sa vie Si rœil ne venait la chercher.

2. Il est assez difficile de dire quel est le prélat que niarlame du Defland désigne ici comme son évéqiie. Vn de ceu.K qu'elle voyait le plus fréquemment était son neveu, l'archevêque de Toulouse.

LA MARQUISiE DU DEFFAND 247

suite d'une discussion qui s'était élevée entre elles sur le point de savoir si nos preraiersjugements sur les personnes, quand ils sont justes, nous sont dictés par la connaissance des convenances du monde ou par un instinct irréfléchi. Madame du Deffand tenait naturellement pour l'instinct, madame Necker pour les convenances, et leur altercation fut assez vive pour que madame du Deffand jugeât nécessaire d'adresser le lendemain à madame Necker la lettre suivante:

J'ay réfléchis, madame, surnotre dernière conversation ; je crains qu'elle n'ay t pas été de votre goût ; la vivacité que j'y ay apporté passa leshornes des convenances. Je me flate que vous avés démêlée que la cause en étoit le peu d'habitude que j'ay pour les discussions, et peut-être aussi mon peu de lumière. Ce que je pensois et que je n'ay peut-être pas bien expliqué, c'est que les premières impressions qu'on * reçois et les premiers jugemens qu'on portent peuvent être justes, et qu'ils ne partent pas delà connoissance des co.tveaances, mais d'un sentiment vif et prompt dont on seroit embarrassé de rendre raison.

Toute vieille que je sais, madame, c'est ainsy que je juge; n'en soyez pas moins sensible, je vous prie, à mon amitié; que la vôtre n'en soit point diminuée, et ne me tenez point rigueur sur la connoissance des convenances. Si mes sentimens sont semblables à ceux d'un enfant, ils n'en sont que pi us sincères; qu'ils ne vous en soient pas moins agréables, madame Ce lundy, 12 décembre.

Madame du Deffand trouva d'abord quelques distractions dans cette société nouvelle; aussi écrivait-elle à la duchesse de Choiseul :

Je ne croyois pas que je connoîtrois jamais mesdames Necker et de Marchais. Je les vois souvent et je m'en trouve bien. Ces femmes sont aimables; elles ne sont pointsoHes, ni insipides. Elles sont plus faites pour la société que la plus part des dames du grand monde. Je préfère ce qui écarte l'ennui à ce qui est du bel air.

Et, dans une autre lettre à Walpole : «Ce M. Necker est un fort honnête homme; il a beaucoup d'esprit, mais il met trop de métaphysique dans tout ce qu'il écrit... Dans la société, il est fort naturel et fort gai; il a beaucoup de franchise, il parle peu, est souvent distrait. Je soupe une fois par semaine à sa campagne, qui est à Saint- Ouen. Sa femme a de l'esprit et du mérite ; sa société ordinaire sont des gens de lettres, qui, comme vous savez, ne m'aiment point; c'est un peu malgré eux qu'elle s'est liée avec moi.

Mais bientôt madame du Deflfand retrouvera à Saint-Ouen son inexorable ennemi l'ennui, et elle s'en prendra d'abord un peu à elle-même: « Je fis l'autre jour, écrit-elle à l'abbé Barthélémy', un souper chez les Necker: jeme trouvois

1. Jean-Jacques Barthélémy, né à Cassis, en Provence, en 1716, mort en 1795, auteur du Voyage du jeune Anacharsis.

comme Lacouture, je n'entendois pas le raisonné et le braillé m'étoit insupportable. » Et dans une autre lettre : «Je fis, l'autre jour, un souper chez les Necker, où je vous aurois fait honte et pitié. Je fus absolument stupide. Il n'y eut point du tout de la faute de M. Necker. Il n'est point bel esprit ni métaphysicien. Il y fut presque aussi bête que moi. » Puis, peu à peu, on la voit se désenchanter comme elle se désenchantait de tous ses amis, et c'est la femme qu'elle abandonnera la première : « La façon des Necker ne me surprend point, écrit-elle à Walpole, pendant un séjour que M. et madame Necker faisaient en Angleterre ; ils ne savoient pas pourquoi ils faisoient ce voyage ; leur séjour sera court. Je vous suis obligée de vos attentions peureux, ce sont d'honnêtes gens ; et le mari a beaucoup d'esprit et de vérité; la femme est roideet froide, pleine d'amour-propre, mais honnête personne.» Patience cependant, le tour du mari ne tardera pas avenir. Dans un moment d'enthousiasme, elle avait été jusqu'à trouver certaines ressemblances entre M. Necker et Walpole. Sans doute l'orgueilleux Walpole n'avait pas été très flatté de ce rapprochement, et, comme il le lui avait peut-être laissé apercevoir, elle s'empressait de lui répondre:

Les ^■ccke^ne vcus plaisent pas bcauccr.pje le vois bien; tous deux ont de resprit,mais surtout l'hcmme. Je ccnviens qu'il lui manque cependant une des qualités qui rendent le- plus agréable, une certaine facililité qui donne, pour ainsi dire, de l'esprit à ceux avec qui l'on cause; il n'aide point à développer ce que l'on pense, et l'on est plusbête avec lui qu'on ne l'est tout seul ou avec d'autres.

Toujours en défiance d'elle-même et aussi sévère pour son propre esprit qu'elle l'était pour celui des autres, madame duDefîand s'êtaittrouvée, plusieurs fois, Ijéte en causant avec M. Necker. Au début, elle s'en prenait à elle-même; à la fin c'était à lui qu'elle en voulait et, dans son dépit, elle se montrait injuste certainement pour elle-même et peut-être pour lui.

De son côté, madame Necker paraît avoir, dans ses relations avec madame du DefTand, passé par les mêmes phases d'engouement et de désillusion. Au début, elle avait sur son compte des mots heureux et aimables: voulant rendre cette vivacité d'impressions et de propos qui, en dépit de sa triste infirmité, donnait tant d'éclat à la conversation de la vieille marquise: « Madame du Deffand, disait-elle, est aveugle à notre insu et presqu'au sien. » Dans les recueils où elle enregistrait presque chaque jour ce qu'elle avait entendu d'intéressant dans la journée, elle prenait

note de ces sentences si spirituelles, si justes, d'une forme parfois si acérée, qui s'échappaient comme des oracles de la bouche de madame du Deffand. Mais bientôt, et comme si la défaveur où elle était tombée eût éveillé sa clairvoyance, elle prend note également desjugements piquants qui étaient portés sur madame du Deffand par un monde qui la redoutait plus qu'il ne l'aimait. C'est ainsi qu'elle relève ce propos assurément peu obligeant du chevalier d'Aydia ' : « Je n'estime pas madame du Deffand, mais c'est un grand chien qui fait lever beaucoup de gibier; » et cet autre, qui, s'il a réellement été tenu, ferait peu d"honneur à la courtoisie de l'amant de mademoiselle Aïssé : « Madame du Deffand di- ' soit au chevalier d'Aydie: « Il me semble que je » suis la femme que vous aimez le mieux. — Ne » dites donc pas cela, répondit-il, on croirait que » jen'aimerien.»La relation s'était donc départ et d'autre sensiblement refroidie. Aussi, quand

1. Le chevalier Biaise-Marie d'Aydie ué, en 1690, mort en 1760. Il doit surtout sa réputation à la passion qu'il sut inspirer à l'aimable Charlotte Aïssé, Circassienne de naissance achetée vers l'âge de quatre ans au marché de Constautinople par l'ambassadeur de France, M. deFerriol, et ramenée par lui à Paris, oii elle mourut en 1733. Voir sur mademoiselle Aïssé, Sainte-Beuve, Portraits littéraires, T. 111, édition de 1846.

madame du DefFand mourut, madame Necker se borna-t-elle à écrire à milord Stormont :

Cette pauvre femme a quitté le monde comme elle y avoit vécu; elle n'avoit vu dans la société que la compagnie. Son lit étoit entouré de prétendus amis sans être arrosé de larmes. Peu accoutumée à réfléchir, elle n'a pu porter ses regards dans les profondeurs de l'avenir. La mort même, cette grande circonstance, n'a été pour elle qu'une pensée triste, mais superficielle, et j'ai bien vu que la nuance étoit légère entre l'existence et la fin d'une personne insensible.

La pauvre marquise méritait mieux que ce jugement. Elle n'était point insensible, mais dessécliée, et madame Necker n'aurait point parlé d'elle avec tant de sévérité si elle avait connu les termes de cette lettre où madame du Defïand mourante adressait ses adieux à Walpole, et qu'elle terminait en lui disant : « Divertissez-vous, mon ami, le plus que vous pourrez, ne vous affligez point de mon état; nous étions presque perdus l'un pour l'autre ; nous ne nous devions jamais revoir ; vous me regretterez parce qu'on est bien aise de se savoir aimé. » Mais il y avait une sorte de malentendu entre ces deux femmes. Madame du DefFand n'avait cherché dans la société de madame Necker que la distraction et les divertissements de l'esprit. Ma-

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