‹ Le Salon de Madame Necker d'aprés des documents tirés des archives de CoppetChapitre 48 sur 49 · M. Xecker venait do iniitti-i- le niiiiistèie · texte numérisé non relu

M. Xecker venait do iniitti-i- le niiiiistèie

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que par mes gémisseraens sur les douleurs atroces que vous avés souffert, le cœur en presse et l'esprit en écharpe. La stupeur succedoit aux sentimens trop vifs dont j'étois affecté ; je craignois (helas avec raison) le retour de ces cruels accès de nerfs, et quoique votre dernière lettre nie rassure l'esprit mon cœur tremble toujours. — J'aurois voulu voler auprès de vous, et je serois en effet arrivé des le l:i de septembre si le ciel et la terre ne s'y étoient oppjsés... je suis désolé de ce surcroit de délay et d'absence forcée. Je vous le repète, chère amio que j'adore, je voudrois être auprès de vous, je le voudrois par ce double motif ; je suis fâché de vous entendre dire que vous abandonnés à la voracité du temps ou à son inconstance vos liaisons, vos goûts et vospenchans. Oh ! ma noble et trop vertueuse, trop courageuse amie, les affections p-ro fondes que vous êtes sure de luy dérober sont en effet le fonds de notre bien ; mais les goûts et les penchans en sont le revenu; et le bonheur consiste à ne rien perdre de ce dont on a joui. Et quelle personne au monde mérite plus que vous d'être parfaitement heureuse? qui jamais eut p'-^;s de droit à la reconnoissance de touttes les âmes sensibles? qui ne vous éleveroit pas des autels si tout le monde vous connoissoit comme moi? Je me trompe ici par trop de sentiment, car vous en avés en effet des autels dans le cœur de tous les gens honêtes,^ et le mien a de plus que les autres le désir ardent de vous voir jouir en paix et e;i santé de tout ce que vous avés acquis par vos hautes vertus; il a de plus un sentiment qui tient à votre personne; je ne pjuvois me représenter cette I. 18

maigreur, cette perte de votre embonpoint d'albâtre sans pleurer de desespoir ; ce n'est donc pas votre âme seule que j'aime; vous serés assez généreuse pour me pardonner cet aveu, j'en ai pour garand les vœux que vous avez la bonté de faire pour la conservation de mon triste corps.

Montbard, ce 1«'' octobre 1781.

Je reprends pour vous dire après avoir relu et baisé vos lettres que comme vous avés trop de vertu, vous avés aussi trop d'esprit. Que d'ingénieuses images, quelle tournure cliarmante dans votre dernière lettre et sur des choses désagréables quel vernis de beauté ! quel tond de bonté ! que je vous dois donc aimer; mais aussi combien donc je vous aime ! chaque jour je vous vois plus aimable et tous les jours également spirituelle et sensible; les miens vous sont consacrés, et tous ensemble ne m'acquiteront pas de ce que je dois à la tendresse de ma divine amie. C'est en le luy protestant que j'ose l'embrasser.

Madame Necker, comme on peut le penser, n'était point insensible à l'expression des sentimens de BiifFon. Ce ([ui brillait d'un certain éclat littéraire avait toujours eu beaucoup de prestige à ses j^eux. Mais qu'étaient-ce que les hommages d'un Marmontel, d'un Grimni, ou même d'un Diderot, auprès de ceux d'un homme avec lequel Voltaire acceptait sans trop do mauvaise grâce de partager « lo temple de Mè-

moire,» suivant im vers célèbre de Lebrun*: Partage avec Buffon le temple de Mémoire.

Le culte public que Buffon rendait à ma- •dame Necker l'enveloppait en quelque sorte dans cette gloire :

0 de ButTon illustre et digne amie, Vous dont il m"a vanté Tàme et les agrémens,

lui disait le même Lebrun (qui était bien le poète qu'il fallait à tous deux), et elle devait singulièrement jouir de voir ainsi leurs deux noms associés. Aussi donnait-elle à Buffon une large place dans ses préoccupations et dans sa vie. Ce nom illustre revient à chaque page des cinq volumes de Pensées et Mélanges qui après la mort de madame Necker ont été extraits de ses journaux intimes. On voit que la pensée de Buffon était toujours présente à son imagination et qu'il était à ses yeux la plus haute expression de l'humanité. « M. de Buffon, disaitelle, est inimitable en tout, et cependant il doit en tout servir de modèle. » Les moindres opi-

1. Pouce-Denis Écoucliar<l Lebrun, qu'on appelle parfois Lebrun -Pindare pour le distinguer de son homonyme Pierre Lebrun, né à Paris, en 1727, mort en 1807. Les odes de Lebrun sont aujourd'hui moins goûtées que ses épigrammes. A'oir, sur Lebruu, Sainte-Beuve, Catiseries du Lundi. I. V.

nions de Buffon, les jugements littéraires qu'il portait sur ses contemporains et ses rivaux, ses pensées sur le style, sur la composition, dont quelques-unes paraissent singulièrement justes et profondes, ont été recueillies par elle avec un soin religieux. Buffon, de son côté, en la voyant si attentive aux soins de sa gloire, ne lui dissimulait pas la haute opinion qu'il avait conçue de lui-même. Lorsque, pour dédommager Buffon de l'affront qu'on lui avait fait en disposant de sa survivance, le roi eut permis qu'on élevât de son vivant sa statue au jardin du roi, la question se posa de savoir quelle inscription il conveiiait de mettre sur le socle de cette statue, œuvre de Pajou. Celle qu'on avait adoptée d'abord : Naturmn am.plectitur omnem, ayant inspiré à un mauvais plaisant ce commentaire: «Qui trop embrasse mal étreint, » Lebrun avait proposé ces deux vers :

Bulfoii vit daas ce marbre. A ces traits pleins de leu, Vois-je de la nature, ou le peintre, ou le dieu ?

Mais on avait décidé qu'une inscription latine était préférable, et, au lendemain d'une soirée où les termes de cette épigraphe avaient été discutés chez madame Necker, Buffon prenait son parti d'y travailler lui-mêuie :

Vous avés, ma noble amie, si fort exalté mon amour-

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propre hier soir, que j'ai rêvé cette imit ces deux vers pour le portrait :

Biilloui 03 iusijfue videus miiabere. Quid si \'irtutes, uec iiou praecordia caiidida uoris ?

Cela n'est pas bien bon ; cependant je prétererois ce latin à la phrase tirée de mes ouvrages. Bonjour, mon adorable amie; depuis vingt-quatre heures je n'ai pas cessé de penser à vous.

Mais quelques jours de réflexion lui faisaient apercevoir que ces vers n'étaient pas irréprochables, car il écrivait encore à madame Necker:

Au Jardiu du Roy, ce 11 février.

Peu content ile^ derniers vers latins que j'ai envoyés à ma noble amie, j'en ai rêvé quatre autres qui me paraissent moins mauvais, mais que je soumets à son jugement, mille fois plus exquis et plus sûr <iuo le mien :

lugeuio sublimi, meuteque divluiore lutima Natuiee victîe peuetralia scrutaus Butfonus verbo terram et cœlos patefecit, Félix! naiii potuit rerum dignoscere causas.

Il faut croire que le jugement de madame Necker n'avait pas été très favorable k ces fruits de la muse de son illustre ami (bien que, dès le lendemain, il se fût empressé d'en corriger les fautes de quantité à l'aide d'un dictionnaire), car elle lui suggérait, à la place de cette

épigraphe, une inscription qu'elle-même avait composée, et Buffon lui répondait aussitôt:

Ma noble amie, ce que vous rencontrés vaut mieux que ce que j'imagine et puisque vous voulés louer l'éloquence et le génie, il faut substituer votre épigraphe à la mienne :

Cedite, Romani scriptores, cedite, Graii i Nostro BufTouio oui mens divinior atque os Magna sonaturum. . . .

et finir à ces mois. Je n'ai point du tout de regret de mes deux vers dans lesquels j'aurois voulu exprimer mes sentimens d'adoration pour vous. Le cœur devroit parler toutes les langues, mais le latin ne m'a pas obéi et ces sentimens sont si profonds qu'il me serait même impossible de les traduire en françois.

Ce n'était pas seulement dans l'intérêt de sa propre gloire que Buffon s'escrimait, un peu péniblement comme on le voit, en vers latins. La pensée de célébrer en style lapidaire les grâces et les vertus de son incomparable amie n'écliaullait pas moins son imagination. Madame Necker avait fait peindre son portrait, en miniature, sur une petite boîte en émail pour le donner à Buffon, et Buffon avait composé, pour

1. Ce premier vers est tiré de Properce, f^ui l'avait composé avant la publication do l'Éncidc.

être gravés à l'entoiir, en lettres d'or, les vers suivants :

Angelica facie et formoso corpore Necker Mentis et ingenii virtutes exhibât omnes.

Mais réloge ne tardait pas à lui paraître insuffisant, et un matin il écrivait à madame Necker, du Jardin du roi :

11 avril 1786.

Ce mardy, cinq heures du matin. îsuit plus calme que les précédentes pendant laquelle j'ai rêvé trois .vers que je veux ajouter aux deux premiers qui sont autour da portrait de mon adorable amie :

Fulget enim Necker, miseris auxilia et opes Suppeditans, fulget tradens hospitia sana ^grotis, nec uoa captivis ostia paadeu.s.

Madame Necker, qui était elle-même souffrante à ce moment, écrivait à BufFon pour le remercier de ses vers, et, comme elle annonçait l'intentionde lui faire visite, Buffon s'empressait de lui répondre :

Ce 13 avril 17f^6, au Jardin du Roy.

La nuit a été bonne et le rhume est fort diminué. J'aurois fort désiré que mon adorable amie m'eut dit un mot de sa santé. Je la supplie de ne pas se doimer la peine de venir. Mes vers ne méritent pas un rc-mcrciement. Je viens de les faire copier et j'ai change

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le dernier. J'en ai fait aussi quatre en français. Bons ou mauvais, les voici :

("e visage angéliciue avec un beau corsage Annoncent de Xecker et Tàme et le génie. De la divinité vive et Udèle image , Tu sus aux malheureux rendi-e ou donner la vie.

Buffon, on le sait, n'aimait pas beaucoup la poésie. Selon lui (et ce jugement est peut-être plus profond qu'on ne pense) le plus bel éloge qu'on pût faire d'une pièce de vers était de dire : « C'est beau comme de la belle prose. » Mais il était lui-même trop connaisseur en belle prose pour se faire illusion sur le mérite de ses vers, et il ne faut voir, dans ceux que j'ai cités, qu'un monument curieux de son orgueil, de sa tendresse et de sa bonhomie.

Durant les heures que Butfon et madame Necker passaient à converser ensemble soit en se promenant dans la longue allée d'arbres qui traversait le Jardin du Roi, soit assis par les belles soirées d'été sur les fraîches terrasses de Saint- Oueii, il y avait un sujet que la nature élevée et méditative de leurs deux esprits ramenait souvent entre eux et sur lequel ils avaient quelque peine à s'entendre. Flus d'une discussion s'est engagée sur la question de savoir quelles étaient les véritables opinions religieuses de Buflfoii. < >ii sait «lu'il avait le parti pris de ne pas s'exposer

aux censures de la Sorbonne, et qu'après avoir publié, en 1750, sa théorie de la Terre, il s'empressa, sur les observations qui lui furent faites par la faculté de théologie, de publier une réponse où il déclarait expressément « n'avoir eu aucune intention de contredire le texte de l'Écriture et croire très fermement tout ce qui y étoit rapporté sur la création, soit dans l'ordre des temps, soit sur les circonstances des faits ». Mais, sans attacher plus de créance qu'il ne faut à ce propos que lui attribue formellement Hérault de Séchelles ^ : « J'ai toujours nommé le Créateur, mais il n'y a qu'à ôter ce mot et à mettre à la place la puissance de la nature, » on ne saurait cependant méconnaître que, si les mots de Dieu, de créateur du monde, d'auteur des choses reviennent fréquemment sous sa plume, ces mots paraissent n'avoir dans sa pensée d'autre portée que celle d'une forme de langage un peu.conventionnelle. Lorsque, avec cette vue de l'esprit dont il s'enorgueillissait à bon droit, il promène sur les révolutions de l'uni-

1. Jean-Marie Hérault de Sérielles, né à Paris en 1760, est surtout célèbre par le sinistre rôle qu'il a joué durant la Révolutioa. 11 futjugé et exécuté avec le-; dantouistes en 1791. Sa Vùite à Buffon, — publiée au lendemain de la mort de Buffon, contient d'intéressants détails, mêlés à des assertions qui paraissent calomnieuses.

vers un regard pénétrant dont quelques erreurs ne doivent pas faire oublier la sagacité ; lorsque (suivant une métaphore hardie), à cette question que Dieu adressait autrefois à Job : « Où étais-tulorsque je jetais les fondements du monde? » il semble répondre : « J'y étais ! » il semble aussi, à travers la réserve prudente de son langage, qu'il ne sente pas la nécessité d'une puissance intelligente et directrice et que, pour expliquer ces évolutions successives, il lui suffise de cette force de la nature dont il parlait avec une éloquence si chaleureuse et si convainvaincue : « C'est, disait-il, une puissance vive, immense, qui embrasse tout, qui anime tout... C'est en même temps la cause et l'effet, le mode et la substance, le dessein et l'ouvrage... un ouvrier sans cesse actif qui sait tout employer, qui, travaillant d'après soi-même, toujours sur le même fonds, bien loin de l'épuiser, le rend inépuisable ; le temps, l'espace et la matière sont ses moyens, l'univers son objet, le mouvement et la vie, son but. » Il lui manque, en un mot, ce que Sainte-Beuve (le Sainte-Beuve de 1854) dans l'étude sagace qu'il lui a consacrée appelait si bien « le raj'on, Ihumble désir qui appelle la bénédiction d'en haut sur l'humaine sueur et lui fait demander le pain quotidien ». D'un autre côté, on savait, et les documents publiés par

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M. Nadault de BuflFon n'ont fait que compléter d'autres témoignages, que Butfon n'a jamais cessé de se conformer aux pratiques extérieures du culte et qu'au moment de sa mort, dans la plénitude de son intelligence, sans pression d'aucune sorte, il a non seulement accepté, mais réclamé avec ardeur les secours de l'Église, Il y a quelque chose qui répugne profondément à croire que cette haute nature se soit abaissée jusqu'à jouer toute sa vie une longue comédie, et que la ferveur religieuse témoignée par lui à sa dernière heure n'ait été qu'un calcul desti né à assurer le repos de sa sépulture. N'y a-t-il pas là un de ces problèmes sur le seuil desquels -on devrait s'arrêter ? De quel droit en effet pénétrer dans les profondeurs d'une conscience peut-être combattue pour y donner le dernier mot aux résistances de l'esprit ou aux soumissions de la volonté ? Mais invincible est la tentation qui, dans ces temps de doute, conduit à demander aux grandes intelligences ce qu'elles ont pensé de ces terribles problèmes qui sont au fond de toutes nos querelles. Aussi n'ai-je pu m'empècher de chercher si, dans cette correspondance intime, les véritables sentiments de Buffon ne se trahiraient pas par quelque endroit. Ces hautes questions paraissent avoir été soulevées entre Buffon et madame Necker dès la première

année de leurs relations*. «Je vous proteste, madame, lui écrivait Buffon, de retour à Montbard, que je m'estimerois moi-même davantage si je pouvois penser en tout aussi bien que vous et M . Necker ; mais la première de toutes les religions est de garder chacun la sienne, et le plus grand de tous les bonheurs est de la croire la meilleure. Je n'en ai pas moins eu un plaisir délicieux dans ces conversations où nous n'étions pas tout à fait d'accord, et vous reconnoîtrez, madame, par mon empressement à chercher les occasions de vous faire ma cour, la sincérité des sentiments que je vous ai voués. » Le- souvenir de ces discussions était probablement encore présent à la pensée de Buflbn lorsque, quelques mois après, il lui adressait les lignes suivantes :

Moutbaixi, eu Bourgogue, ce 13 juillet 1"'4.

M. de Buffon a F honneur d'envoyer à madame Necker un petit écrit qu'il n'a pas publié et que probablement il ne publiera pas, mais qu'il soumet bien volontiers àson jugement en lui demandant néanmoins indulgence et vérité. Il prend la liberté de lui offrir ses respectueux hommages et tous les sentimens de sa haute estime.

1. La lettre d'où je tii-e ce IVagmeut a déjà été publiée par M. Nadault de Rutïoii.

Le petit écrit que Buffon adressait à madame Necker est un opuscule de quelques pages où il s'efforce de concilier le récit de la Genèse avec sa propre théorie de la formation du globe. Ces quelques pages ont été plus tard insérées par lui dans ses Époques de la natiu^e. Madame Necker ne serait donc pas demeurée tout a fait étrangère à cette tentative de conciliation dont la pensée première aurait été inspirée à Buffon par le désir d'apaiser dans l'âme de sa noble amie les scrupules qu'elle éprouvait à admirer la hardiesse de ses hypothèses. Si ce fut là son but. il y réussit pleinement, car cette conciliation, qui ne nous paraît aujourd'hui qu'à moitié satisfaisante, rassura cependant madame Necker.

Je conserverai précieasemeat, lui écrivait-elle, le présent inestimable dont vous me croyez digne. C'est un modèle du respect qu'on doit avoir p3ur les idées reçues quand elles sont utiles. J'y verrai comment on peut sacritler l'orgueil et l'opiniâtreté du génie en l'obligeant à useï" de ses forces contre ses propres opinions quand elles peuvent être dangereuses, et je ne serai jamais humiliée en faisant devant vous les aveux d'une âme honnête qui cherche un appui dans le ciel, comme un sentiment dans le cœur de ses amis.

Mais cette concession que Buffon faisait aux. I. là

opinions reçues ne suffisait pas pour éteindre entre madame Necker et lui toute controverse. J'en trouve la preuvedansune lettre postérieure de quelques années, où Buffon fait allusion à ses dissentiments avec elle sur un sujet bien autrement grave que les évolutions successives du globe, sur l'existence même et la survivance de l'âme. Celui qui a écrit après saint Paul et après Racine une si belle page sur Yhomo duplex, l'homme double que chacun sent au dedans de soi, ne paraît pas dans cette lettre très persuadé que de ces deux hommes l'un soit formé d'un principe et puisse compter sur un avenir distincts de l'autre. Je citerai en entier cette lettre deux fois curieuse parce qu'on y trouve réunies l'expression des hésitations de BufFon sur ce point capital de toute croj'ance philosophique et celle d'une tendresse dont les années ne faisaient qu'accroître l'ardeur :

Je ne vous verrai donc qu'à mon retour à Paris. Ah ! mon adorable amie, que ce prolongement d'absence est cruel à mon cœur ! Je comptais fermement que, de Lyon à Paris, vous ne prendriés pas d'autre route que celle de Montbard, et je ne me console de m'être trompé qu'en pensant que vous y comptiés aussi et que cela n'a pas dépendu de votre volonté ; je vous adore si sincèrement que je crois êire sûr que vous m'en savés gré, je vous aimerai toute ma vie, et

même dans l'autre et pour l'éternité, si, comme je le désire, votre opinion est meilleure que la mienne. Avec quelle finesse de tact, avec quelle grâce vous me donnez une leçon de philosophie dans votre dernière lettre ! Elle contient en quatre pages plus d'un volume de sublime morale ; chaque ligne est un axiome, et toujours le sentiment exquis précède la profonde pensée ; oui, divine personne, vous êtes tout esprit et tout âme ; plus le corps est affaibli, plus votre tête a de force ; les deux substances sont bien distinctes chez vous, tandis que chez moi elles n'en font qu'une ; je sens les facultés de l'esprit décroître avec celles du corps, et voilà le fondement de la différence de nos opinions ; la tendresse de cœur est la seule qui me paroisse augmenter au lieu de diminuer. Car je vous aime d'autant plus que je languis ou souffre davantage, mais je r.e puis vous l'exprimer avec la même éiieigie. Mon pauvre individu surchargé par l'âge, affaibli par une incommodité habituelle, se consume encore en mouvemens forcés pour des procès, des affaires malheureuses et surtout par les regrets d'une aussi longue absence et mes inquiétudes sur votre santé qui m'est plus chère que la mienne. Votre tendre amitié fait toute la douceur de ma vie, je ne serai pas heureux tant que vous ne vous porterez pas bien, tant que je ne vous verrai pas : combien de sontimeiis n'aurai-je pas à vous offrir, sans compter ceux de la reconnaissance pour les secours d'argent que j'aurois accepté si j'en avois eu besoin, mais j'ai reça et placé dans une terre la dot de ma belle-fille ; je viens de vendre les meubles du château de cette terre,

ils m'étaient inutiles, et j'en ai tiré onze mille livres ; ainsi j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut pour la vie d'anachorète que je mène ici. — Voilà un beau cadeau du prince Henry en porcelaine avec des cuillières d'or ; vous lirez et me renverrez sa lettre qui est ingénieuse et sensible. Adieu, mon adorable amie ; pardonnes ma très mauvaise écriture *.

Cette lettre est sans date; mais, si l'allusion au cabaret de porcelaine qui fut envoyé à Buftbn par le prince Henri de Prusse, l'année quisuivit le voyage de ce prince en France, ne la rattachait à l'année 1783, il suffirait du tremblement de l'écriture et de l'allusion quefait Buffonàses infirmités croissantes pour montrer qu'elle se rapporte aux dernières années de sa vie. Buffon était en effet atteint de la pierre, et chaque année cette douloureuse maladie rendait pour lui plus pénible le voyage périodique qu'il faisait de Montbard à Paris. Pour adoucir les souffrances que lui causaient les cahots du chemin, madame Necker avait fait fabriquer et lui avait envoyé de Paris une voiture dont la suspension particulière était destinée à adoucir les secousses

1. 11 était assez rare que Buffon écrivît de sa propre main et il se servait ordinairement de celle d'un secrétaire. Cependant presque toutes les lettres que j'ai citées, sans doute à cause de leur caractère intime, sont de son écriture.

de la route. Ce fut dans cette voiture queButfon fit son dernier voyage au commencement de l'année 178^. Mais bientôt ses souffrances croissantes ne lui laissèrent plus d'illusion sur l'approche de sa fin. Un jour, par un chaud après-, midi du mois d'avril, il voulut faire une dernière et mélancolique promenade à travers ce Jardin du Roi auquel il avait consacré tant de soins. Enveloppé de fourrures et appuyé sur deux laquais, il parcourut la longue allée d'arbres qu'il avait si souvent montée et redescendue en compagnie de madame Necker, et en rentrant il se coucha pour ne plus se relever. Dès qu'il se sentit mortellement atteint, il fitmettre sur une table voisine de son lit la petite boîte que madame Necker lui avait donnée surmontée de son portrait, et il ne cessait de tourner ses regards vers cette image chérie. C'était le moment où l'ouvrage de M. Necker sur VImportance des opinions religieuses faisait grand bruit à Paris. Buflfon se fit lire à haute voix ce livre, et il trouva encore assez de force pour dicter à son fils une lettre où il chargeait madame Necker d'exprimer à son mari les transports d'admiration que cette lecture lui avait causés ; le jeune Buffon ajoutait ensuite : «,J'ai présenté la plume à papa, et il a encore eu la force de signer. Il ma fait appeler après dîner et m'a dicté sans hésiter et sans ba-

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lancer. 11 y a seize jours qu'il est malade, et vous avez vu vous-même hier au soir son état. Mes larmes coulent si abondamment que je ne puis continuer. » En effet, au bas de cette lettre, on ne peut voir sans émotion, tracé en caractères à la fois distincts et tremblants, le nom, l'illustre nom de Biiffon.

Lorsque madame Necker connut que l'état de Buffon était désespéré, sa tendresse n'hésita pas. EUequitta sa propremaisonet vint s'installer au Jardin du Roi « Que de bonté ! lui ditBulfon en la voyant entrer. Vous venez me voir mourir. Quel spectacle pour un cœursensible !»Elle s'installa à son chevet, qu'elle ne devait plus quitter et, surmontant les répugnances d'une nature faible et nerveuse, elle assista cinq jours durant à son agonie, qui fut affreuse. Lorsque l'excès de la souffrance baignait d'une sueur froide tout le corps de Buffon, c'était la main de madame Necker qui essuyait son front et elle lui rendait les soins intimes qu'une fille aurait pu rendre à son père. Parfois, lorsque ses terribles spasmes lui laissaient quelque repos et lorsque madame Necker s'approchait de son lit pour lui rendre quelque service, Buffon lui prenait les mains et lui disait : « Je vous trouve encore charmante dans un moment où l'on ne trouve plus rien de charmant. » Madame Necker a laissé de cette

agonie un récit simple , sobre, pathétique comme tout ce qui est profondément senti K Dans ce récit,écritjour par jour, on devine que ce qui préoccupe surtout madame Necker, ce sont les sentiments que Bufïon exprimera au moment de sa mort. Elle a passé sous silence les témoignages de reconnaissance qu'il lui prodiguait ; mais elle note les moindres circonstances qui attestent que c'est dans la plénitude de son intelligence et de sa liberté que Bufïon a parlé et agi. Aussi ce dut être une grande joie pour son âme pieuse que de l'entendre d'une voix forte et claire prononcer ces mots : « Je déclare que je meurs dans la religion oùjesuisné et atteste publiquement que je crois en Jésus-Christ, descendu du ciel sur la terre pour le salut des hommes; je demande qu'il daigne veiller sur moi et me protéger, et je déclare publiquement que j'y crois. » Elle donne ensuite des preuves de l'impatience avec laquelle Buffon, craignant toujours d'expirer dans quelque convulsion de souffrance, demandait qu'on lui administrât les sacrements. Puis, après avoir raconté avec quelle ferveur il les reçut, elle ajoute :

« Ce terrible spasme de la mort s'est calmé en

1. On trouvera ce récit à la fia rtu secoad volume de la publicatioa de M. Nadault de ButTon.

parlie ; mais il lui est reste une suffocation excessive. I.a respiral ic.n étoit fréquente et gênée. Puis le ponl-s a diminué graduellen.ent, sa bouche est demeurée ouverte : les extrémités se refroidissoient. Il a serré plusieurs fois la main de mademoiselle Blesseau * (et sans doute aussi celle de madame Kecker). La respiration devint presque insensible, et, à minuit quarante minutes, il a rendu le dernier soupir. »

Madame Necker fut plusieurs jours à se remettre de rémotion que ces tristes scènes lui avaient causée, et elle dut aller chercher un peu de repos et de calme à Saint-Ouen. Le souvenir de cette agonie fut longtemps présent à sa pensée ; et Buflfon était déjà mort depuis plusieurs mois qu'elle écrivait dans son journal: «M. deBufFon, dans les derniers jours de sa vie, disoit encore des choses fort tendres qui serabloient sortir du fond de son tombeau. Le spectacle de ses douleurs sera présent à jamais à mon cœur et à ma pensée. Il m'a montré jusqu'au néant des grands talents. L'homme n'est rien : Dieu est tout, et c'est dans son sein qu'il faut chercher un asilo contre sa propre pensée, »

Madame Necker trouva dans le testament do Bufïon l'expression concise mais touchante de la tendresse qu'il lui portait. Presque en tête de

1. Mademoiselle Blesseau était depuis longues auuées la gouvernante de Buffon.

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ce testament et avant les legs faits par lui à son frère et à sa sœLir,BufFon avait inscrit ces mots. . « Je prie ma très respectable et plus chère amie madame Necker d'agréer le legs que je prends la liberté de lui faire du déjeuner de porcelaine qui m'a été donné par le prince Henri de Prusse. On remettra aussi à madame Necker la boîte sur laquelle elle a eu la bonté de me donner son portrait. » Ce déjeuner en porcelaine, dont les différentes pièces reproduisent toute l'histoire du Cygne, se rapportait à un souvenir demeuré cher au cœur de Buffon. Durant un des séjours qu'elle avait faits à Montbard, madame Necker avait pris un soir un des volumes du grand ouvrage de Buffon et s'était plu à lire à haute voix cette histoire du Cygne, qui en est une des pages les plus poétiques et les plus gracieuses '. Buffon avait été ravi d'entendre le charme de sa prose relevé par l'accent d"une voix aimée, et par le legs qu'il priait sa très respectable et plus chère amie d'agréer, il avait voulu graver ce souvenir dans son cœur -. « Sa très respectable et plus

1. L'histoire du Cygae serait, à ce qu'il parait, eu craade partie de l'abbé Besoa. Mais Buffoa revoyaitle manuscrit de ses collaborateurs et y mettait, quoi qu'où eu ait dit, la touche dugéuie.

2. Dans sou testament, madame Necker chargea soa mari de rendre ce déjeuner de porcelaine au flls de Butfon.

chère amie! » Ces deux mots, dans lesquels il routermait à la fois l'expression de sa vénération et celle de sa tendresse sont bien la traduction Adèle du sentiment que Buffon portait à madame Necker. Cet attrait du génie diin homme pour la vertu d'une femme est assez rare pour mériter le respect, et un peu d'enflure dans l'expression ne doit pas faire oublier ce que cette relation avait à la fois de touchant et de noble.

Mais, celui-ci ayant péri sur l'échafaud avant la mort de madame Necker, le legs ne put être exécuté, et le déjeuner de porcelaine se trouve encore aujourd"liui àCoppet, ainsi que la boîte surmontée du portrait de madame Neclcer.

Il y a des noms malheureux, des noms que la postérité prend, si j'ose dire, en grippe, et qui ont le privilège de provoquer le sourire ou l'ennui. De ce nombre est celui de Thomas, le vertueux Thomas, comme l'appelaient, non sans une nuance de raillerie, ses contemporains, et j'hésiterais peut-être à marquer la place occupée par lui dans le cercle qui environnait madame Necker, si ce n'était y laisser un vide trop sensible. Thomas a succombé sous un mot méchant de Voltaire, le gali-thomas, sous le dédain des encylopédistes, qui ne lui pardonnaient pas de demeurer étranger à leurs passions sectaires, enfin, il faut bien le dire, sous le poids de ses propres œuvres en sept volumes in-octavo. Si lourde

a été sa cliute, qii"il y a peut-êire qiieliiue témérité à prétendre l'en relever. Comment, en effet, intéresser les enfants d'un siècle qui se pique d'avoir inventé la critique à un auteur qui n'a écrit que des éloges et faire goûter aux lecteurs de Rolla le chantre de la Pe^reïc?é? .? Et cependant Thomas mérite d'être étudié comme le type le plus élevé de ce qu'on pourrait appeler l'honnête homme en littérature. A côté des Grimm, des Diderot, et même des Marmontel, c'est une figure qui nous paraît assez effacée, voire un peu ridicule. Mais de leur vivant à tous, il passait pour être doué d'un génie supérieur; ils le respectaient tout en le raillant un peu, et jamais aucun d'eux ne se serait avisé de lui disputer la première place dans le cœur de madame Necker.

Thomas connut madame Necker, qui était de quelques années plus jeune que lui, dès les premiers temps de son mariage ^ Jusqu'alors, il avait vécu assez péniblement d'une vie de travail constant dont l'austérité ne laissait pas que de provoquer de temps à autre les railleries de ses confrères en littérature : « Frère Thomas, disait Grimm, dans ses Bans et Publications de V Église philos oîJJii que, fait savoir qu'il a com-

1. Autoine Léonard Thomas étaitnéàClermout-Ferrand en 1732. Il mourut à Oullins, près de Lyon, en 1785.

posé un essai sur les femmes qui fera un ouvrage considérable. L'Église estime la pureté des mœurs et les vertus du frère ; mais elle craint qu'il ne connaisse pas encore les femmes et elle lui conseille de se lier plus intimement, s'il se peut, avec quelques-unes des héroïnes qu'il présente, pour le plus grand bien de son ouvrage. » La seule femme, en effet, dans l'intimité de laquelle Thomas eût encore vécu était sa mère, qui demeurait avec lui. Rude bourgeoise auvergnate, elle s'était consacrée avec dévouement à l'éducation de dix-sept enfants dont Thomas était un des plus jeunes ; mais il était rare qu'elle adressât à aucun d'entre eux un mot de tendresse, et son fils disait avec raison que « par ses goûts austères et ses habitudes Spartiates, elle était faite pour être la mère de Léonidas ou de Phocion ». Une santé délicate, une pauvreté honorable, l'avaienttenu àpart du monde que fréquentaient les gens de lettres, en même temps que son imagination ardente, sa nature fière et sensible, faisaient de lui un être à part. Il avait donc vécu assez solitaire jusqu'au jour où M. d'Angeviller, avec lequel il était intimement lié, l'introduisit chez madame Necker. Cejour marque une date et une révolution dans la vie morale et dans les habitudes de Thomas. Il ne tarda pas, en effet, à trouver chez madame Necker, avec une admi-

ration sans bornes pour son génie, dontelle n'était pas femme à redouter la forme un peu ampoulée, une intelligence affectueuse des côtés profonds et tendres de sa nature, à laquelle il avait manqué jusque-là d'être comprise. En retour, Thomas rendit à madame Necker un culte assidu, et ce culte se serait peut-être traduit par des hommages trop passionnés, si, dès le début, madame Necker n'y avait mis bon ordre et si elle n'avait contenu l'expression des sentiments de Thomas dans des limites qu'elle ne lui permit jamais de franchir. « Je ne vous dis rien, lui écrivait-il au début de leurs relations, de mes sentiments. Bien que vous les ayez condamnés à n'être que tendres et jamais passionnés, je sens bien qu'auprès de vous ils auront beaucoup de peine à vous obéir. » Mais, quand elle fut bien assurée que Thomas, quoi qu'il put lui en coûter, s'était rangé à cette obéissance, elle se livra sans scrupule et avec abandon à tout l'attrait qu'elle éprouvaitpourune nature dont la droiture, l'élévation, convenaient à la sienne, en même temps qu'elle était assurée de n'être jamais froissée par lui dans ses convictions et ses délicatesses. « Dans tous les temps, lui écrivait-elle au bout de quelques années, j'ai besoin de votre amitié, mais elle est surtout délicieuse à mon cœur lorsqu'il est accablé sous le poids des inutilités de la vie:

c'est auprès de voiis qu'il cherche un asile, c'est auprès de vous qu'il vient ranimer des sentiments et rappeler des principes que l'habitude des idées reçues voudrait en vain affaiblir. Votre conversation est toujours pour moi comme le réveil après un songe confus. Je me dis : « Voilà » le beau, le vrai, l'honnête, et tout le reste » n'est qu'illusion et mensonge. »

Cette amitié s'est épanchée de part et d'autre dans un grand nombre de lettres ; car, bien que Thomas résidât habituellement à Paris, il faisait - . de fréquents séjours soit à la campagne, où il cherchait le repos qui lui était nécessaire pour travailler, soit dans le Midi. Peut-être serat"On étonné de voir que non seulement dans ces lettres Thomas se dépouille presque entièrement de la pompe oratoire de ses ouvrages, mais que, de toutes celles que j'ai eu occasion de citer, ce sont peut-être les plus modernes. Ce philosophe, ce rhéteur est, en effet, dans l'intimité un mélancolique, un malade. Il a sur la nature, sur la solitude des enthousiasmes qui rappellent Rousseau, et sur la vie, sur ses tris-' tesses, ses mécomptes, des accents qui semblent animés d'un souffle avant-coureur de Werther. En effet, cette riche époque des dernières années du xviii^ siècle n'a pas produit seulement des philosophes insouciants ou des grands sei-

gneurs débauchés qui menaient gaiement les funérailles d'une société dont cependant ils n'avaient, point tant à se plaindre et qui jouissaient des ivresses de la vie sans porter leurs regards au delà ; elle a engendré aussi quelques hommes qui, pressentant la ruine de l'ordre de choses qui les environnait, cherchaient d'un œil anxieux à pénétrer les obscurités de l'avenir et qui, croyant assister aux derniers soupirs de la dernière des religions, se demandaient avec inquiétude à quelle source Thumanité puiserait désormais ses consolations et ses espérances. Ceux-là partagaient les pressentiments de Buffon s'écriant : « Je sens venir un grand mouvement et je ne vois personne pour le diriger ; » ou les tristesses de Ducis \ le meilleur ami de Thomas, lorsqu'il disait : « Notre plus grand bonheur n'est jamais qu'un malheur consolé. » Ils sont bien nos précurseurs et nos pères ; car, au lieu de s'étourdir dans l'insouciance de leur temps, ils comparaient comme nous l'angoisse des questions à l'obscurité des réponses, et ils sentaient déjà peser sur eux le poids des pro-

1. Jeau-Frauçois Ducis, né cà Versailles en 1733, mort eu 1816. Sa correspondance, qui contient un assez grand nombre de lettres adressées à Thomas, a été récemnicnt publiée. Voir, sur Ducis, Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, T. IV.

blêmes qui iroiiblent notre siècle. Thomas était, quoi qu'on en puisse penser, au nombre de ces ancêtres d'Obermann et de René. Quelquesunes de ses lettres vont nous le montrer sous cette face assurément peu connue, en même temps qu'elles nous feront pénétrer (spectacle toujours digne d'intérêt) dans l'intimité de deux nobles âmes. Je commencerai par celle-ci, qui date des premières années de leurs relations et que Thomas écrivait à madame Necker de Saint- Germain en Lave, où il avait loué une petite maison pour y passer Tété avec sa mère et sa sœur :

Samedy, à six heures.

. Il est matin, et sûrement vous n'êtes point encore levée. Peut-être quelque songe vous rappelle en ce moment, ou les idées agréables que vous avés eues la veille, ou les idées agréables que vous avés données. Pour moi, après avoir passé une nuit tranquille, je viens de m'éveiller en pensant à vous. Je vous écris prés d'une fenêtre qui donne sur mon petit jardin rustique ; le soleil levant m'envoie quelques rayons. J'ay sous les yeux des espaliers qui me promettent des fruits pour cet automne, et j'entends dans un jardin voisin le bruit d'une bêche qui ouvre la terre. L'homme travaille et la nature se réveille; c'est pour moi un jour de plus où je penserai à votreamiiiéet àmon bonheur. Oui. cette amitié fait et fera le charme de ma vie. J'v

trouve à la fois ce qui élève l'àine et ce qui la console. La mlenue est plus tranquille et i)lus calme depuis que je suis àla campagne. Je m'y suis pourtant fortennuyé les premiers jours. J'y ai porié des chagrins qui me sont sensibles, et la solitude qui, à la longue, calme les peines, les irrite d'abord. Éloignée de ce qui peut la distraire, l'àme pèse plus sur elle-même, mais la réflexion vient, et ce qu'on appelle philosophie est enlin de quelque secours. Loin de toutes ces misères de société on sent mieux que ce sont des misères. Les grands objets effacent les petits. En pensant aux amis qu'on a, on se console de ceux qu'on n'a pa^ ; on pardonne à l'indifférence et même à la fausse amitié, plus cruelle cent fois que l'indifférence même. Pourquoi vous parlé-je encore de tout ceci ? Je vous en ai trop fatiguée peut-être; mais l'amitié, et la vôtre surtout, est indulgente. D'ailleurs, en vous en parlant, je sens mieux tout ce que vous êtes, par ce que les autres ne sont pas. Il n'y a pas de jour ici où je ne vous aye regrettée, où je n'eusse désiré vous voir et causer avec vous. Je n'ay pas fait de promenade que vous n'eussiez embellie pour moi. Je vous cherchois, mais vous étiez toujours à quatre lieues de moi. Oui, j'aime à être près de vous, à respirer le même air, à connoître vos idées, à partager vos sentimens. Si c'est un mal, je sens que je ne me corrigerai pas sitôt.

Parlés moi un peu de ce que vous faites. Pour moi, j'écris, je lis, je me promène, je monte à cheval. Je parcours souvent une belle et grande forêt. Les vastes forêts sont pour moi un des beaux objets de la nature. Je trouve qu'elles reposent et agrandissent

l'âme. 0:i peut voui parler es langage. Votre imagination sent ta nature et votre esprit sçauroit la peindre. Quoy que je fusse bien charmé de recevoir une lettre de vous, ne vous gênés pas cepeadant pour m'écrire. Ne m'écrives mêm3 pas si vous voulés. Ne scais-je pas que vous avés quelque amitié piur moi ? Votre silence m'en seroit encore une nouvelle preuve. Non, mon cœur ne veut calculer qu'avec ceux qui calculent tout et ne sentent rien

Recevés les hommages d'un attachement égal à mon tendre respect, et offres, je vous prie, les mêmes sentimens à M. Necker de ma part. Ils seront mieux reçus si vous les présentez vous-même.

A Saint-Germain, 21 may 1768.

Cette maison rustique au soleil levant, les espaliers garnis de fruits, le jardinier qui bêche 4a terre, « Ihomme qui travaille et la nature qui se réveille», « les forêts qui reposent et qui agrandissentlame », n'est-ce pas un petit tableau à la Rousseau ou à la Bernardin de Saint-Pierre? On trouverait dans beaucoup de lettres de Thomas des traits semblables. Mais, comme tous ceux qui avaient à cette époque le goût de la nature et de la solitude, comme Rousseau, comme Bernardin de Saint-Pierre, Thomas avait dans le caractère un coin de sauvagerie et de morosité. Aussi faisait-il assez maussade figure dans le salon de madame Necker ; parfois il demeu-

rait silencieux, sévère, lémoignant par son attitude que les propos qui se tenaient devant lui n'avaient point son approbation ou que les interlocuteurs ne lui plaisaient pas. Voici comment il se justifiait ensuite auprès de madame Necker:

Pourquoi me voler les quatre pages où vous me grondiés ? pourquoi les déchirer, puisque vous avés bien voulu vous y occuper de moi ? C'est le cas de dire comme dans Molière : Je veux que Von me batte, moi! Les coups de ceux qu'on aime valent mieux, dit-on, que les caresses des autres. Eh ! quels éloges, quels tristes panégyriques de l'univers entier me flatteroient autant que le mal même que vous voudriés bien me dire de moi ? Ce mal, c'est encore de l'intérêt, c'est de l'amitié, c'est quelque chose de vous. En amitié comme en amour, un peu d'orage vaut cent fois mieux que l'oubli : quand vous n'aurés rien de mieux à faire, écrives moi pour me gronder. Le sujet est riche et ne vous manquera point sitôt. Parlés moi de cette sensibilité inquiète, qui redouteroit votre indifférence comme le plus grand malheur, et pour qui, dans ce genre, la crainte, même la plus ridicule, est encore une crainte. Parlés moi du tort afi'reux que j'ai de ne pouvoir estimer beaucoup de monde quand je vous ai vue, de devenir difticile sur les caractères en les comparant au vôtre, de ne pas goûter l'esprit de beaucoup de femmes d'esprit quand j'ai conversé quelque temps avec vous. Reprochés moi le travers odieux de ne pouvoir sourire au milieu de vingt personnes qui vous entourent et me séparent de vous, de ne pouvoir

les écouter avecpaiience quand vous vous taisez, de ne pas chercher à leur plaire quand elles m'ennuyent : ne me ménagés point, et tachés, si vous le pouvés, de me guérir de toutes mes erreurs. Surtout persuadés moi qu'il faut que .je vous aime beaucoup moins ; car, je vous en avertis, beaucoup de mes défauts tiennent à C3 vice-là. Ah 1 c^mme dans rindittei^e ice on est content de tout le monde! comme on est calme, tranquille et toujours froidement égal ! comme on a le bonheur de ne rien comparer, de ne rien voir ! comme les lieux, les tems et les personnes, tout se ressemble ! La verdure de vos tilleuls n'en est pas moins belle, que ce soit M. d'Angeviller et vous, ou un paysan de Saint- Ouen qui se promène sous leur ombre. Dans leur végétation tranquille, ils ne changent pas ; mais à force de soins et d'annéesj'y pourrai peut-être parvenir. En attendant, permettes que je sente avec transport tout ce qui vous intéresse, tout ce qui vous touche, tout ce qui tient à votreamitié, dont je m'honore et qui me donne pour le moins autant de plaisir que d'orgueil.

Ce vendredi, 29 mai 1772.

A mesure que rintimité s'accroît, Thomas exprime plus librement à madame Necker la chaleur de ses sentiments. « Votre âme, lui dit-il, est nécessaire à la mienne: partout ailleurs elle est errante; elle ne se retrouve elle-même et ne se repose qu'auprès de vous. » i^lus librement aussi, il lui confie ses tristesses, ses mécomptes,

et le regret que laisse aux ambitions de sa jeunesse le rôle trop effacé à son gré qu'il a joué « sur cette scène cruelle et passagère qui s'appelle la vie ». Parfois, comme s'il avait senti ce que sa réputation avait d'éphémère, il regrettait de s'être consacré aux lettres, de n'avoir pas cherché davantage le bonheur et de n'avoir pas laissé aller sa vie « à une pente insensible et douce qui lui aurait permis de recueillir sur son chemin les plaisirs tranquilles qu'offre lamitié». Il aimait alors se figurer ce qu'aurait été celte vie s'il avait connu madame Necker dans une autre situation et dans un autre pays:

Il faut que je vous fasse part d'un songe ou d'un rêve délicieux que j'ay fait quelquefois, et que j'aime souvent à me représenter. Si dans le temps que vous ériés dans votre patrie, lorsque dans une campagne tranquille, dans une maison retirée et solitaire, entre les plus respectables parens vous cultiviés en paix par la réflexion et par Fétude cette raison que nous admirons aujourd'hui et cette âme si élevée et si sensible, j'avois pu par hazard voyager de ce côté, si j'avois pu vous connoître, il me semble que dans ce moment votre patrie seroit devenue la mienne. Je n'aurois pas voulu la quitter ; je serois resté dans l'heureux désert où vous avoit placée la nature : mon âme se seroit formée auprès de la vôtre; mon esprit tous les jours se seroit éclairé de vos lumières. Je n'aurois rien désiré, rien regretté; une foule importune ne seroit jamais venue vous

arracher à moi et mesler ses insipides lieux-communs au charme de nos entretiens. Mon bonheur eût été de jouir du vôtre, et dans cette solitude oubliant le reste de l'univers, tous les jours auprès de vous n'auroient été qu'un moment. Voilà le roman de ma vie, roman qui ne m'étoit pas destiné. Vous déviés être plus heureuse, vous déviés du moins avoir un bonheur qui a plus d'éclat. Je souhaite que ce bonheur ne soit pas trop inquiet, et que pour le suivre il n'exige pas trop d'activité de vous. L'activité n'est un bien qn'aurant qu'elle exerce les forces et ne les épuise pas. Pour moi qui suis né avec des passions ardentes et un corps foible, moi que tous les objets tourmentent et fatiguent, je suis souvent obligé d'avoir recours à l'uniformité et à la vie calme de la campagne. J'oublie auprès de la nature ce Paris qui y ressemble si peu; inais je ne puis oublier ce qui m'intéresse et ce que j'aime. Je substitue des souvenirs à ce que je n'ai plus et je jouis de mes regrets, ne pouvant jouir de ce qui les cause.

L'imagination de Thomas, naturel loment portée à la mélancolie, ne lui présentait pas toujours des rêveries aussi agréables. Comme toutes les natures à la fois nerveuses et sensibles, il était envahi parfois par la tristesse, par le découragement, par le dégoût de ses occupations habituelles. Il souffrait alors des barrières que la société, les convenances élevaient entre madame Necker et lui, et il s'étonnait que quelqu'un

pût passer sa vie auprès d'elle et désirer encore autre chose :

Je ne suis plus à Saint-Oiien, madame, c'est-à-dire dans une maison charmante au milieu d'un beau parc, sur une magnifique terrasse, vis-à-vis d'un bras de rivière qui entoure une grande île sur laquelle les yeux se reposent. Je ne vous entends plus, je ne vous vois plus au milieu de tout cela; j'habite une petite maison champêtre, un petit jardin, une petite chambre; j'y fais peu de choses, mais je m'occupe de vous et je rêve à vous. Cela seul m'embellit la saison et le lieu où je suis. Je cherche en vain à travailler, à penser, à me rendre une ardeur et une activité que je n'ay plus. On ne se ressuscite pas comme on veut. Le czar, la poésie, les ouvrages d'imagination, tout cela m'intéresse peu. J'ai presque le malheur de survivre âmes goûts. Je me vois sans espérances, comme sans désirs, condamné à une espèce de néant. Je ne scais à quoi tient cet état, si c'est maladie, fièvre, dégoût, paresse ; mais j'ay souvent de ces attaques. Je préfère un moment près de vous à quinze siècles de cette prospérité ilont vous me parlés si souvent et que vous me faites oublier si vite. J'irai vous rejoindre à la tin delà semaine. J'irai retrouver la sensibilité et l'esprit, la naïveté avec laiînesse, l'esprit d'observation avec l'indulgence de caractère, toutes les grâces qui touchent et toutes les vertus qui élèvent. Ah! que faites-vous dans Paris? Vous y êtes égarée, vous y êtes perdue. Votre âme à chaque instant dément tout ce qui vous environne, et deux un trois âmes isolées éparses sont

dignes de vous sentir et de vous connoitre. Vous repoussés les autres; elles n'osent vous approcher. Qu'est-ce qui a le courage d'être humilié vingt fois par jour! Quoy il y a quelqu'un pour qui vous vives, pour qui vous respires, et à qui vous ne suffises pas, et qui a encore besoin que l'univers existe autour de lui! Logés dans un désert, et soyés y même pour un autre que moi, j'aurai encore du plaisir à y être seul témoin de votre bonheur. J'ay déjà été dans cette situation, et elle a été une des plus douces de ma vie. Il faudra l'oublier, et revenir vous voir dans la foule, dans le monde, à des diners, à des soupers. J'entendrai des dissertations, des contes, des riens, etje penserai dans ces momens à tout ce que vous ne dires pas. Recevés mes plus tendres respects, et placés pour moi deux ou trois souvenirs à travers les distractions qui vous entourent.

Madame Necker, dont la nature était également portée à la tristesse et qui ressentait vivement les moindres peines de la vie, prenait de son côté Thomas pour confident de ses accès de mélancolie et de lassitude :

Que mon âme, lui écrivait-elle, puisse se reposer sur la vôtre ; qu'au milieu de cette tristesse involontaire attachée à des contraintes de tout genre, au milieu de cette secrète anxiété que nos réflexions font naître, quand on se dit : Qui suis-je ? Où vais-je ? D'où suis-je tiré? je puisse m'assurer au moins que j'ai I. 20

sur cette terre si mobile ua asile invariable au fond de votre cœur.

Et Thomas lui répondait en s'efforçant de la rattacher à la vie par la pensée des heureux qu'elle faisait autour d'elle :

J'ai vu avec bien de la peine, lui écrivait-il, que vous n'êtes point heureuse, que votre santé vous afflige, et que vous sentez plus vivement les peines que les douceurs de la vie. Est-ce donc à vous à penser ainsi ; vous qui n'êtes environnée que de personnes qui vous aiment, vous qui faites le bonheur de tous ceux qui vous connoissent ? Aimez du moins la vie pour le bien que vous faites, pour tous les malheureux que vous soulagés. Aimés-la pour les amis les plus tendres et pour tous ceux qui ne seroieat rien si vous u'étiés plus.

Ce penchant commun à la tristesse les conduisait fréquemment à s'entretenir de sujets plus graves, et sur ce point madame Necker se trouvait encore en sympathie avec son ami. Bien ipio Thomas n'eût pas la fermeté des croyances chr.iliennes de madame Necker, il partageait cependant avec elle ce déisme attendri qui était au xviii' siècle la foi des âmes religieuses. Dieu, l'àme, la mort, l'éternité, ces graves questions revenaient incessamment dans leur correspon-

dance. L'imagination assombrie de Thomas se complaisait à ces pensées sévères, et il trouvait un écho dans celle de madame Necker : « Yoilà donc, lui écrivait-il à propos de là mort de madame Geoifrin, voilà donc le terme de tout ! C'est pour arriver là qu'il faut faire un voj'age souvent pénible à travers les passions, les faiblesses et les ridicules des hommes. » Mais il ajoutait aussitôt ; « Heureusement on rencontre quelquefois sur la route des âmes douces et sensibles qui charment l'ennui du voyage. On n'est point à plaindre quand on a aimé quelqu'un, et la vieà ce prix-là vaut la peine d'être acceptée. » Lorsqu'il envisageait cependant ce terme de tout sur lequel un pressentiment secret de sa fin prématurée ramenait incessamment ses yeux, Thomas ne trouvait point au dedans de luimême cette foi qui animait madame Necker et qui, disait-elle, était assez vive pour anéantir la crainte de la mort. Dans sa sincérité il ne cherchait pas à lui dissimuler les anxiétés qui se mêlaient à ses confuses espérances.

Ma vie s'écoule, lui écrivait-il, et les années se précipitent avec une grande rapidité. Que je perde le moins de momens qu'il me sera possible, pour ailier ce que je dois aimer, pour vivre du moins avec sou image lorsque je ne peux vivre avec elle-même. Plus j'avance dans ma carrière et plus la vie me paroît

un songe. Ce songe est heureux pour moi, puisqu'il m'a fait rencontrer sur la terre celle qui devoit m'insjili'er des sentimens si doux. Quand il finira, je remercierai le ciel de me l'avoir donné. Ah ! qui sait ce qui succédera à ce rêve si extraordinaire? Rousseau en mourant contemploit de ses yeux prêts à s'éteindre cette belle nature qui lui échappoit. Il regardoit encore ce soleil, image de l'éternel qui les avoit créés tous deux, et emblème de la vie qu'il alloit perdre. Où est-il maintenant ? Son âme prend-elle plaisir h errer autour des peupliers qui couvrent sa cendre ? ou son génie ardent et rapide a-t-il été se rejoindre à la divinité qu'il a peinte quelquefois avec tant de dignité et de grandeur ? Ah! le pouvoir de la mort estil suffisant pour rapprocher deux êtres que l'infini sépare ! L'imagination humaine abandonnée à ellemême se perd et se confond dans ces idées. Il faut qu'elle contemple la dignité de la vertu, pour oser reprendre quelque espérance, et apercevoir un lien de communication entre Dieu et l'homme. Non, une âme telle que la vôtre ne peut être étrangère à celui qui l'a formée. L'esprit humain dans sa faiblesse a cherché une révélation ; l'image des grandes vertus en est une que Dieu donne à la terre.

Qui vous coanoit, voudroit être immortel, Qui vous imite, uu jour est sur de l'être.

L'impossibilité qu'une aussi belle âme que celle de madame Necker fût anéantie en même temps que sa frêle enveloppe était un argument

sur lequel Thomas se plaisait à revenir pour répondre aux incertitudes de son esprit, on même temps que l'espérance de la retrouver un jour lui paraissait une des meilleures parts de l'immortalité :

Oh ! qu'il est doux de croire à cette communication, des mondes, à ces rapports invisibles et toujours subsistans des âmes avec nous ! qu'il est doux de penser que ce silence éternel n'est qu'apparent, que la tombe n'est qu'un passage dans une autre province de l'univers, que ceux qui nous ont inspiré des sentimens si chers peuvent encore les entendre, même sans y répondre ; que leir àmepeut quelquefois descendre dans la nôtre pour y jouir de nos regrets ; que la sensibilité et la vie existent au-delà des limites des sens pour n'être plus ni arrêtées, ni bornées, et qu'il y a un port éternel où se rassemblent tous les débris de naufrage sur lesquels nous pleurons ! D'après ces douces et consolantes idées, du moins n'avons-nous pas tout perdu; ceux que nous avons aimés ne sont qu'absens. La vie, partout où elle est, communique et touche à la vie par la pensée. Nos parens, nos amis, enlevés à nos yeux, existent pour nous comme Dieu même, loin de nous par la nature, près de nous par la conscience et le sentiment. No.is sommes sûrs que du cercle où nous sommes, quoy que nous ne puissions en mesurer la circonférence, il y a un point qui aboutit jusqu'à eux.

Ne pensez-vous pas, comme moi, que de toutes les idées de l'homme celle de la mort est peut-être la

plus active et la plii-s étendue ? A peine elle s'oflre à noire esprit, qu'elle nous entraîne dans les idées du temps, de l'espace, de l'éternité, du fini et de l'inflai. Elle nous jette dans les profondeurs de la nature divine dont nous cherchons à deviner les desseins et vers laquelle nous tendons toutes nos pensées, comme ceux qui sont prêts à être engloutis par la mer tendent leurs bras vers le rivage. L'idée de la vie nous arrête sur les objets qui frappent nos sens et pour ainsi dire sur la surface de l'existence ; l'idée de la mort nous ouvre le monde de la pensée, de l'âme, d'une existence plus profonde et plus inconnue. Elle iious fait parcourir les cieux, les mondes, Dieu même, pour y trouver un abri contre la destruction qui nous menace. Il y a eu des âmes sur la teire qui ont dû faire naître le dogme de l'immortalité. Telles étoient trop grandes pour qu'on pût les confondre avec ce qui doit périr. Le soupçon même qu'elles pouvoient cesser d'être un jour eût semblé accuser la Divinité, et l'homme ne pouvoit séparer de l'idée de Dieu ce qui lui ressemble, car les verius sublimes sont-elles autre chose que les idées divines elleimêmes mises en actions et qui viennent se représenter sur la terre ? Il eût suffi de vous connoitre pour concevoir et adopter sur l'homme ces grandes idée.^-. Je le sentois quandj'avois le bonheur do vivre avec vous, je le sens encore en vous lisant et en me rappelant dans la solitude tout ce que j'ay vu; car votre \ie entière m'est présente, et toutes vos années remplissent les jours et les momens que je passe loin de vous. Votre tendre amitié adoucit le sentiment de mes

peines. De toutes les consolationa c'est la plus douce et celle qui pénètre le plus à rame quaad elle est blessée ^

C'étail des côtes de Provence que Thomas adressait à madame Necker cette lettre où s'épanchait son âme blessée. Le mauvais état de sa santé le força, en effet, à passer dans le Midi, loin de madame Necker, les dernières années de sa vie. Elle ne devait point voir exaucer le vœu qu'elle formait lorsqu'elle lui écrivait : J'aime à penser dans mes rêves romanesques qu'on m'élèvera un monument parmi les beaux arbres de Saint-Ouen. Vous en ferez l'inscription et dans vos promenades solitaires vous le regarderez. Insensiblement alors mon idée viendra se présenter à votre imagination. Mes défauts seront effacés par la mort; vous direz : Elle n'est plus pour moi, et elle eut pour moi la plus tendre amitié. C'est ici que cette âme trop tendre déposoit dans mon sein ses pensées et ses sentiments. Rien ne l'afflige plus à présent, mais elle ne peut changer de nature, et elle doit jouir de mes regrets. » A peine âgé de cinquante ans, Thomas mourut à Oullins, près de Lyon, dans la maison de campagne de l'archevêque, M. de

1. Cette lettre commuuiquée par M. Necker a été publiée après la mort de Thomas dans la collection complète de ses œuvres.

Montazet i. Il mourut entre les bras de son ami Ducis. non sans tourner sans doute, même à cette heure solennelle, une pensée de tendresse et de regret vers l'amie qui avait tenu tant de place dans sa vie ; il mourut comme elle aurait voulu le voir mourir, demandant à la religion le dernier mot des problèmes qui avaient agité son esprit et la confirmation des espérances qui avaient soutenu son cœur. La douleur de madame Necker fut profonde et les lettres qui lui furent adressées de tous côtés en portent témoignage. «Une amitié de vingt ans, un cœur comme le vôtre ! lui écrivait Moultou. Ah ! j'ai senti toute l'amertume de votre douleur. Ses ouvrages feront respecter sa mémoire, et l'amitié quevous eûtes pour lui dira qu'il leur était encore supérieur. » D'un commun accord, on la considérait comme chargée de veiller aux soins de la gloire de son ami et c'était à elle que Saint-Laraber't, chargé de recevoir à l'Académie le successeur de Thomas, s'adressait pour rassembler les matériaux de son discours : « .Je np songeois pas, madame, à vous prier devons occuper en ce moment du soin de rassembler les traits qui caractérisent M.Thomas. Jecrois que votre âme souf-

1. Antoine Malviu de Montazet, né eu 1712, fut successivenieut évdmie d'Autun et archevè jue de Lyon. Il mourut eu 1788. 11 avait été reçu de l'Académie Frauçai.<e en 1757.

friroit trop d'une pareille occupation. Mais j'ai pensé qu'il y aurait un temps où elle vous seroit douce et où elle ôteroit à vos regrets leur plus grande amertume.» C'était à elle également que les amis de Thomas soumettaient les différents projets de Tépitaplie que, selon la coutume du temps, ils comptaient faire graver sur sa tombe. Parmi ces êpitaphes, il y en avait une qui était faite pour plaire à madame Necker et qui, après les éloges d'usage, se terminait ainsi :

Amicitise serviens, ac pie moriens, seternitatem occupavit.

L'amitié, la religion, l'éternité c'étaient bien les graves sujets qui, dans cette relation d'une nature si particulière, avaient occupé leurs âmes et en lisant ces mots sur la tombe de son ami, madame Necker aurait pu croire qu'elle entendait encore un écho de leurs conversations sous les tilleuls de Saint-Ouen.

Quelle était donc la véritable nature de cette femme qui, malgré la réputation de froideur et de sévérité q-u'on lui a faite, avait le don d'inspirer des sentiments si vifs et si profonds, qui, jeune fllle, avait recueilli ces hommages frivoles dont le souvenir demeure cependant cher à la mémoire d'une femme, qui, dans un âge plus mùr, inspirait un égal enthousiasme à la ien-

dresse de madame d'IIoudetot, au génie de Buffoii, à la sévérité de Thomas, et qui, épouse passionnée autant que chérie, trouvait cependant le moyen de faire à d'autres dans son cœur une place aussi large? Jusqu'à présent je me suis complu surtout à décrire le cercle brillant dont elle était environnée et je ne l'ai peinte en quelque sorte que de profil dans ses rapports avec des hommes qui étaient assurément bons juges en fait de mérites et de grâces; mais si l'on trouve, comme je le voudrais, que cette figure ne manque ni d'originalité ni d'attrait, peut-être qu'il est temps d'essayer un portrait de face et de montrer en particulier, à l'aide de quelques documents intimes, ce qu'elle était dans la vie de chaque jour et comment elle s'acquittait de ces devoirs dont l'humble accomplissement fait la gloire et la douceur de la vie des femmes. On verra quelles ardeurs se cachaient sous cette apparence un peu compassée, et je serais étonné si les agitations de sa nature et la vivacité de ses sentiments, ne faisaient pas reconnaître en elle la véritable mère de sa fille.

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