BUFFON — SA CORRESPONDANCE AVEC MADAME NECKER — SES DERNIERS MO- MENTS
La relation de madame Necker aveoBulFou ' n'est pas un des traits les moins curieux de la vie de cet homme illustre, auquel on s'éiait plu, sur la foi de documents hostiles, trop facilement acceptés, à faire une réputation de dureté et de sécheresse jusqu'au jour où la publication entreprise par son arrière -petit-neveu, M. Nadault de BulTon *, est venue rétablir la vérité sur bien des points méconnus. Lorsque Buffon connut madame Necker, il avait soixante-sept ans.
1- Geortres-Louis Lecleir, comte de Buffon, t'-tait n<^ à Moutbaid en 1707; il mourut eu 1788.
2. Correspondance inédite de Buffon, publiée pai- .sou aiTÎère-petit-ueveu, M. Xadault de Bull'ou, 2 vol. in-S", Hachette.
Depuis cinq ans, il était veuf d'une femme beaucoup plus jeune que lui, dont il s'était épris en la voj-ant, à peine âgée de dix-huit ans, dans le parloir du couvent des ursulines de Montbard, et dont la tendresse, la fidélité,la douceur avaient payé de retour son affection passionnée*. « Cette mort, disait-il, lui avait laissé au cœur une plaie incurable. » Son fils voyageait par ses ordres avant qu'un brevet d'officier, obtenu dans le régiment des gardes françaises, le retînt presque toujours dans des garnisons lointaines-. Buffon vivait donc à Montbard de cette existence solitaire, laborieuse et sevrée de tous les plaisirs (au moins des plaisirs du cœur) dont la régularité majestueuse, si mal à propos raillée, l'aidait peut- être à contenir les élans d'une nature fougueuse. Mais dans ce corps athlétique se cachait un cœur ardent et sensible, et ce cœur tenait en réserve des tendresses qui deman-
1. La comtesse de Buffoa était née Marie-Françoise de Saint-Belin. Son mariage avait eu lieu eu 1752. Elle mourut eu 1769 à l'âge de treute-sept ans.
2. George.?-Louis-Marie Leclerc, chevalier de Buffon, né en 1764, fut d"al)ord officier aux gardes françaises, puis capitaine de remplacement dans le régiment de Chartres. Il avait épousé Marguerite-Françoise de Cepoy, dont il se sépara lorsqu'il eut acquis la certitude qu'elle était devenue la maltresse du duc d'Orléans. Il mourut sur réchafaud en 1794.
daieiit à s'épancher. Peut-être, lorsqu'il se promenait de son pas lent et régulier, durant les quelques heures de repos qu'il s'accordait chaque après-midi, sous l'ombre des allées ou au soleil des terrasses qu'il avait embellies, la peinture des merveilles et la poursuite des secrets de la nature n'occupaient-elles pas entièrement sa pensée, et peut-être les nobles jouissances du génie qui se complaît dans son œuvre ne lui faisaient-elles pas oublier les tristesses d'une vie dépouillée de ces doux et austères devoirs, qui sont pour le commun des hommes l'intérêt, le charme et la loi de la vie. Bufïon vivait depuis cinq ans de cette existence solitaire lorsque, pendant l'un des séjours que ses fonctions d'intendant du Jardin du roi l'obligeaient de faire à Paris, il eut l'occasion de rencontrer madame Necker. Ce fut madame de Marchais qui ménagea la rencontre. « Je vous avoue, lui avait écrit madame Necker, que j'ai la plus grande curiosité de connaître M. de Buffon, et que je serai enchantée de vous devoir ce plaisir entre mille autres. » Madame de Marchais devait probablement elle-même la connaissance de Buffon à son ami M.d'Angevillor, qui était, on s'en souvient, directeur des jardins et bâtiments royaux. Bien que celui-ci en eût assez mal usé avec Buffon en sollicitant à son insu et au détriment de son (ils la survi-
vance de sa charge, cependant BufTon n'avait pas rompu toute relation avec lui. Aladame de Marchais put donc les réunir à souper tous les quatre, et de cette rencontre na(|uit une relation qui dura quatorze années et qui embellit d'un dernier rayon la vieillesse de BufFon, en même temps qu'elle fit goûter à madame Necker tout ce qu'il y a de flatteur pour une femme dans l'hommage enthousiaste d'un grand génie. Buffon, en effet, s'était épris, pour elle, en quelque sorte à première vue, d'une affection à la fois respectueuse et passionnée dont plus de quatrevingts lettres attestent la constance et la vivacité croissante. On a pu dire, en parlant de ces lettres de Buffon à madame Necker, dont quelques-unes ont déjà été publiées par M. Nadault de Buffon, qu'elles révèlent chez celui qui les a écrites l'absence totale du sentiment du ridicule. A prendre en effet les choses par un certain côté, mais qui serait, je crois, un peu mesquin, on pourrait être tenté de sourire en lisant ces lettres, d'un ton constamment emphatique, où Buffon appelle tour à tour madame Necker sa noble, sa grande, sa sublime, sa première amie, et où il épuise, pour exprimer son enthousiasme, toute la série des métaphores qu'il peut tirer des trois règnes de la nature. Mais, si l'on veut bien ne pas s'arrêter à cette impression un peu superficielle, il
est impossible de ne pas être touché en voyant un homme comme Buffon s'é] ancher en témoignages de tendresse et de reconnaissance vis-àvis d'une femme plus jeune que lui de trente ans, comparer avec humilité la nature morale de madame Necker avec la sienne, et dans ses relations avec elle oublier la distance que mettait entre eux ce noble génie dont il était si fier. Je choisirai, parmi les lettres de Buflbn à madame Necker qui n'ont point encore été publiées, quelques-unes de celles oir ses sentiments se sont exprimés avec le plus de chaleur, et on ne laissera pas, je l'espère, que d'être ému par la profondeur et la vivacité de l'affection qui se révèle sous leur forme un peu solennelle.
MoutharcI, le 23 juillet 1779.
Ma Irè^ respecîablc amie, J'ai inis congé avec bien du regret ; j'avois la larme à l'œil en vous quittant tons deux, et cet attendrissement s'est souvent renouvelle depuis sans s'être attiédi, car c'est pour la vie que je me suis dévoué et à l'une et à l'autre; je m'en fais une gloire et j'y attache mon bonheur. J'aurois pu et peut-être dû vous l'écrire; mais je fais pende ces du sentiment en récit, et souvent ceux qui en ont le moins ont le plus de paroles. Je vais vous consulter: croies- vous, ange de mes lumières (car vous les avés souvent rectifiées), croies- vous que le sentiment puisse s'exprimer autre-
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ment que par les faits ? Le papier, ce me semble, ne peut recevoir l'empreinte de ce qui se grave au fond du cœur, on n'y trace que le produit de l'esprit et non les sensations de l'âme ; je l'éprouve en voulant vous peindre celles qui me sont le plus chères, et vousmême, ma belle et noble amie, vous qui êtes mon guide et mon modèle en sentimens, avés-vous jamais pu rendre autrement que par de grandes actions les sublimes élans de cette tendresse divine qui fait le fond de vos vertus et qui se répand par votre bienfaisance sur l'humanité tout entière ? et même en amitié, n'est-ce pas encore par les faits que vous vous exprimés? m'avés- vous jamais dit autant que vous avés fait pour moi? Mais pourrais-je à mon tour faire quelque chose pour vous ? Jai beau tenir mémoire de vos bienfaits, de vos insignes bontés, de vos attentions particulières, je ne vois nul moiende m'acquitter que dans votre propre cœur auquel je voudrois joindre le mien, mon adorable amie.
Bien que madame Xecker répondît avec exactitude à toutes les lettrées de BufFon, cependant celui-ci mettait une sorte de discrétion à solliciter d'elle des témoignages trop fréquents de son aifection. Mais, lorsqu'il avait gardé le silence quelques mois, ce silence lui paraissait trop pénible, et il prenait la plume pour le rompre :
Moatbard,ce 9 février 1781.
Ma noble amie, vous dont les jours peuvent être
comptés par vos bienfaits, vous que j'aime et j'estime beaucoup plus que moi-même, accordés-moi quelquesuns de ces iastans qui font tout mon bonheur; après deux mois de silence, mon cœur a besoin d'effusinn ; la tendre amitié veut, comme l'amour, jouir de temps en temps. Votre lettre du 14 décembre est toujours sous mes yeux, j'en jouis encore pleinement, et cependant je vous en demande une autre qui suffira pour me faire vivre heureux jusqu'à mon retour. La discrétion devient cruelle lorsqu'on la porte à l'excès, et néanmoins c'est par discrétion que je ne vous écris qu'à de si longs Intervalles ou seulement lorsque vos bontés en font naître l'occasion. Aujourd'hui même je reçois une lettre de M. d'Angeviller qui me pénètre en me faisant sentir tout ce que je dois à votre amitié. Permettés-moi de la copier ici parce que je crois pouvoir être garant de ce qu'elle coi>tient et que j'aime à présenter à la plus noble des âmes les sentimens
d'un cœur reconnoissant
Recevés mes actions de grâce avec celles de mon ami; toute ma tendresse et tout mon dévouement vous sont dus depuis longtemps et acquis à jamais, ma très illustre auiie.
Parfois la vivacité des sentiments qu'il éprouvait jjour madame Necker dictait à BulTon des dissertations d'une nature assez délicate qu'il s'excusait d'écrire de la même plume avec laquelle il avait écrit Vllistoire naiurcUe.
Ce 18 juillet 1781.
J'ai joui trop délicieusemeat de votre lettre, mon adorable amie, pour différer plus longtemps de partager ces délices de mon cœur ; je n'ai pu me lasser de la lire et relire; les hautes pensées et les sentimens profonds s'y trouvent à chaque ligne et sont exprimés d'une manière si noble et si touchante que non-seulement j'en suis pénétré, mais échauffé, exalté au point que j'en ai pris une idée plus élevée de la nature de l'amitié. Ah dieux! ce n'est point un sentiment sans feu, c'est au contraire une vraie chaleur deTàme, une émotion, un mouvement plus doux, mais aussi vif que celui de toute autre passion ; c'est une jouissance sans trouble, un bonheur encore plus qu'un plaisir; c'est une communication d'existence plus pure et néanmoins plus réelle que celle du sentiment d'amour; l'union des âmes est une pénétration, celle des corps n'est que de simple contact (pardonnez, bonne amie, ces expressions physiques, je suis dans ma vieille tour de negromancien, je vous écris avec la môme petite plume et du même caractère que j'ai écrit V Histoire naturelle; vous excuserez donc les deffauts de l'écriture et les libertés d'expression en faveur de ma situation) ; mais pour l'union intime de deux âmes ne faut-il pas qu'elles soient de niveau, et puis-je me flatter que la mienne s'élève jamais aussi haut que la vôtre ? Je le crois quelquefois parce que je le désire, parce que vous êtes mon modèle, parce que je vous aime et respecte au delà de tout ce que j'ai jamais aimé. Je me le persuaderois encore plus,
ma tendre et noble amie, en vous voiant passer comme moi sur les choses majeures et dans les circonstances les plus épineuses delà vie. Mais combien, grande amie, n'ètes-vous pas au-dessus de moi, au-dessus de tout le monde par le calme qie je vous ai vue conserver au m'iieu du plus grand trouble ? Votre lettre de ce moment me paroîtra toujours un monument divin de la plus haute fermeté d'âme*. Continués à communiquer à notre grand homme cette même tranquillité qui léroit son bonheur; se souciant peu ou point du tout d'avoir plus de Jortune, n'a-t-il pas assez de gloire? et cependant il jieut encore en acquérir tranquillement.en mettant par écrit ses idées et ses vues; il faut persuader à sa grande âme qu'il doit ce bienlai t à la postérité. Mais, ma généreuse amie, à mesure que mon cœur s'échauffe, mes yeux se lassent ; je ne puis continuer d'écrire, et je cesse sans cesser de vous adorer.
L'émotion que causaient à Buffon les cruelles souffrances nerveuses de madame Necker lui arrachait aussi des témoignages d'intérêt dont elle aurait probablement réprimé la trop vive expression chez tout autre que chez un vieillard de soixante-quatorze ans.
Depuis votre lettre du 20 aoîit, ma très chère et tendre amie, j'ai perdu mon bonheur; après les larmes qu'elle m'a fait répandre, je ne pou vois y répondre