‹ Le salon de Madame Necker: d'après des documents tirés des archives de Coppet (volume 2)Chapitre 13 sur 49 · VERS A MADEMOISELLE · texte numérisé non relu

VERS A MADEMOISELLE

TAt ou tard il faut aimer.

C'est en vain qa'on façonas ;

Tout néohit eoua l'amour

Il n'exempte personne^

CarOib... a snçcombé en cajonr

Aux attraits d'une beauté Qui parm; les douceurs d'un tranquil silenee Régnoit enr un fauteuil une heureuse indolence (f)

Implacable pudeur, règne sur mes désira, Intimide ma vois, mes yeux et mes soupirs.

Puisque de mon teint abattu la sensible pâleur Vous dira moa amonr sans blesser ma pudeur.

Car je p&lis,JeA^nus, quand ma douleur mortelle Me reproche fn secret que J'aime une cruelle.

Je fais grâce à mes lecteurs des antres couplets (il n'y en a pas moins de huit), qui sont tous aussi élégants et aussi corrects, et je ne crois

1. Dans cette pièce de vers. Gibbon ne fait en réalité (gne couvre ensemble, sans en respecter la mesure, des rers de Bensei'ade, de Boileau, et d'autres encore.

pas qu'ils trouvent dans ces vers un accent beaucoup plus passionné que dans les lettres. Sur quel ton Suzanne Curchod répondait-ello aux épîtres et aux vers de ce singulier amoureux î Les archives de Coppet ne contiennent aucune trace des lettres qu'elle dut nécessairement adresser à Gibbon durant cette première période de leurs relations. Bien que, d'après les lettres mêmes de Gibbon, elle paraisse lui avoir répondu sur un ton enjoué et plutôt railleur, il n'est cependant pas douteux qu'elle ne fût disposée à payer de retour des sentiments dont elle s'exagérait singulièrement l'ardeur. Gibbon n'a pas cédé à l'illusion d'une aveugle fatuité en croyant qu'il avait produit « une légère impression sur un cœur vertueux ». D'ailleurs, quel cœur de vingt ans, vertueux ou non, peut écouter longtemps le langage de l'amour (lors même que ce langage ne sonnerait pas tout à fait juste) et y demeurer insensible ? Aussi, vers la fin du séjour de Gibbon à Lausanne, son en-r gagement avec Suzanne Curchod était-il sinon publiquement avoué par la jeune flUe, du moins à demi agréé par ses parents, et pleinement accepté par elle. Cependant, dès cette première période, qui est généralement celle de l'illusion, Suzanne Curchod paraît avoir éprouvé une sorte de pressentiment de la destinée qui l'attendait.

A peine leur eneagement était-il conclu, qu'elle avait déjà lieu de mettre en douta la solidité des sentiments de Gibbon, et qu'elle lui adressait une lettre dont je n'ai mallieureusement pas l'original, mais dont les termes se laissent facilement deviner par la réponse de Gibbon.

Mademoiselle,

Je suis parti avec quelques amis, le 4 janvier, pour aller voir la fSte des roia & Fribourg. Nous y sommes Testée quelque temps, eux pour un bal, moi par compkùsance. Nous avons poussé Jusqu'à Berne, où nous sommes restés jusqu'à la âa du mois, toitjonrs comptant partir le lendemain et tottjonrs retenus par des amis of&cieux. J'arrive icile 3 de ce mois, je trouve une de vos lettres d'une date bien reculée. Je me prépare à vous répondre lorsque je reçois de votre part une nouvelle lettre où Je me vois traita comme leplus Iftcbe des bommes. Car, à travers de la modération de vos expressions, j'entrevois votre foçon de penser ; je ne la blâme point. Ella seroit Juste si vos soupçons étoient fondés. Voilà ma justiScation. Je n'y ai point mis d'art parce qu'elle n'en a pas besoin, et parce que, quoique vous en pensiez, il n'est pas de mon caractère. Msù»& mon tour, mademoiselle, que dois-je penser de la dernière pbrase de votre lettre I Un naturel plus soupçonneux que le mien pourroit presque conclure que l'on attend avec impatience l'aveu de mon iadiffërenoe et qu'on sera WAé de ne le pas recevoir. Je crains que oe soupçon ne vous offense etj'ai tenté de

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l'effacer; mais vous me demandez ilo la sincérité et je n'ai pas voulu quitter le ton de la nature pour celui de l'affectation.

Comment avez-vous pu douter un instant de mon amour et de ma fidélité î N'avez-voua pas lu ceat fois danslefond demonâmeî K'yavez-vous pas vu une passion aussi pure qu'elle étoitvive?N'avez-vou3 pas ' senti que votre image tiendroit à jamais la première place dans ce cœur que vous méprisez aujourd'hui et qu'aumilieu desplaisirs, des honneurs et des richesses, saDs vous je nejouiroisderien!

Pendant que vous donniez une libre carrière & vos soupçoDS, la fortune travailloitpour moi, je n'ose dire pour nous. J'ai trouvé une lettre de mon père qui m'attendoit depuis quinze jours, il me permet de retourner en Angleterre. J'y cours dès que j'entends les zéphirs. Il est vrai que, par un destiQ qui n'est qu'A moi, je vois uaitre l'orage du milieu du calme. Lalettrtf de mon père est si tendre, si affectionnée. 11 tait paroitre tant d'empressement de me revoir. 11 s'étend avec tant de faste sur les prcyeta qu'il a con^u pour moi, que Je vois naître une foule d'obstacles k mon bonheur d'une toute autre nature et d'une toute autre' Sbrte que ceux de l'inégalité deforMine qui se présentoient seuls à mon esprit auparavant.

La condition que le principe le plus noble vousaengagé d'exiger et que le motif le plus tendre m'a porlé & accepter avec plaisir, celle d'établir ma demeure dans ce pays, sera difficilement écoutée d'un père dont il choquera également la tendresse et l'ambition. Cependant je ne désespère pas de la vaincre. L'amour

mq rendra éloqntnt. Il voudra mon bonheur, et s'il la reut il ne songera pas à m'éloigner de vcus. Ma philosophie, disons mieux, mon tempérament me rend insensible anx richesses. Les honneurs ne sont rien pour qui n'est pas ambitieux. Sijemeconnois,Je n'ai jamais ressenti les atteintes de cette passion funesto. L'amouF des études ûtisoit ma seule passion jusqu'au temps où vous m'avez iiiit sentir que lecœur avoitses besoins aussi bien que l'esprit, qu'ils consistoient dans un amour réciproque. J'ai appris à lùmer, vous ne m'avez pas interdit l'espérance. Quel sort plus heureux pour moi que de pouvoir voir arriver ce temps où je pourrois vous répéta à chaque instant combien je TOUS aime et vous entendre dire quelquefois que je n'aimois pas une ingrate.

11 me reste encore quelque espace : j'ai essayé de le remplir par quelque chose d'un peu moins sérieux, mais mon cœur est trop serré. Je ne puis que vous répéter que je suis et serai toujours avec une considération toute particulière,

Mademoiselle,

Votre très humble et très obéissant serviteur, B. Gibbon.

Lausanne, 9 février.

Peut-être le ton de cette apologie ne sufflt-il pas à détruire les soupçons de Suzanne Curchod, car elle crut prudent de conserver copie (le la réponse qu'elle adressa à Gibbon. C'est ainsi que je puis eu donner le texte.

NBCKER

Vous assurer quej'ai receu votre lettre sans pl^ir, ce soroit sans ^oute donner des marques d'une pruderie presque aussi ridicule qu'affectée. Il est vrai que j'avoia imaginé que, soit caprice, soit raison de votre part, vous aviés changé les sentiments que je vous connoissoia contre des idées peut-être aussi convenables iivotre fortune que funestes à votre bonheur. Ce dernier trait m'étoil moias suggéré par nn amonrpropre excessif que par le juste sentiment du prix d'an cœur dont vous vous sériés privé par votre propre faute; je dis par votre propre faute, car ai vous l'abandonnés en faveur de votre devoir, je ne crois pas absolument que vous devés le regretter, puisque moimSme je vous mépriseroîs presque autant que je vous estime si vous étiés capable de rien faire, je ne dis pas contre les ordres d'un père si tendre (car je ne m'y prêterois jamais), mais seulement, ai vous vous contentiés d'arracher une permission qui nelaisseroit pas de répandre l'amertume sur ses vieux jours et peutêtre de faire descendre ses cheveux blancs avec douleur dans le sépulchre. Et d'ailleurs que deviendroisje si de justes remorda venoient à vous tourmenter et à vous ftiire repentir cruellement du parti que vona auriés pris. Mon Dieul que je ne me trouve jamais daas des circonstances aussi cruelles !

Tant que j'aurois cru qu'il ne s'agissoit que d'abandonner en ma ftiveur des vues d'ambition peut-être contraire à vos idées ou une augmentation de fortune qui vous est si peu nécessaire, la conilance avec laquelle je me repose sur les soins d'une Providence tendre et bienl^isante, bien plus que mon amour-

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propre, aurolt d& ma faire espérer que tous ne ragretieriéa jamaia la perte de ces avantages. Mais TOUS avés touché senaiblement uq sentimeat qui m'est coonti, et je ne me sens point en état de voua faire oublier que tous auriés violé en ma feveur les droits de la nature et de la tendresse, en un mot ceux du devoir. Je ne vois pas comment, si vous ne trouvés quelque espèce de palliatif, vous oseriés proposer & un père tendre et aflbctionné, et à qui vous devés tant, soit par ce qu'il a iïiit pour vous précédemment, soit par ce qu'il se propose de foire à l'avenir, je ne vois pas comment, dis-je, vous oseriés avouer que votre dessein est de le quitter, à l'&ge où il est, pour vivre avec une étrangère dont la supériorité sur tant d'autres femmes que vous pourries épouser n'existe peut-être que dans votre imagination et à qui vous ne devés ancune espèce de reconnoissance.

Je n'avois pas cru un moment que voua imaginiés que j'attendisse avec impatience l'aveu de votre indifférence. Cette idée apparemment étoit trop loin de mon cœur pour qu'elle se présentât i. mon esprit.

Adieu, monsieur.

Ainsi, par un juste sentiment de sa dignité, la jeune fille repoussait d'avance l'idée d'un mariage qui aurait lieu malgré la volonté du père de Gibbon ou même sans son entier consentement. Mais, en même temps, elle ne paraissait pas admettre que cette soumission de Gibbon à la volonté paternelle piit rompre le lien qui

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unissait leurs deux cœurs, et elle mettait sa confiance dans quelque espèce de palliatif, pensant avec raison qu'un obstacle de cette nature , (le père de Gibbon était en effet très âgé) ne| pouvait pas être éternel. Quelques mois après | cet échange de lettres, c'est-à-dire au prin- , temps de 1758, Gibbon partait pour retourner en Angleterre. Si nous nous en tenions maintenant au récit des Mémoires de Gibbon, ce récit nous donnerait à croire que, dès son retour en Angleterre, ilaurait,parobéissance filiale, rompu le lien qui l'attachait à Suzanne Curchod, et que, après avoirvécu quelque temps dans la douleur, il se serait consolé en apprenant que la « demoiselle > avait pris son parti assez légèrement de cette infidélité. On va voir combien ce récit est contraire à la réalité des faits et combien Gibbon a sciemment calomnié celle qu'il avait abandonnée.

Pendant les quatre premières années qui suivirent son retour en Angleterre, je ne trouve d'autre signe de vie donné par Gibbon à sa fiancée que l'envoi de son premier ouvrage, VEssat sur l'étude de la littérature, avec une épître dédicatoire que je ne publierai pas à cause de son peu d'intérêt, et dont le ton froid et embarrassé aurait dû, ce semble, commencer à ouvrir les yeux de la jeune flUe. Pen-

(lant ces quatre années, bien qu'il eût déjà tourné ses desseins d'un tout autre côté (ainsi que cela résulte de ses Mémoires), il accepta d'elle une âdélité doat son cœur n'était déjà plus digne. Ce ne fut qu'au milieu de l'année 1762 qu'il se dégagea par une lettre, au désespoir affecté de. laquelle je ne crois pas qu'on puisse beaucoup se tromper.

Mademoiselle,

Jenôpuiscommsncer! Cependant il lefîint. Je prends la plume, je la quitte, jô la reprânde. Vous sentez à ce début ce que je vais dire. Ëpnrgnez-moi le reste. Oui,mademoiselle,jedoia renoncer à voua pour jamais! L'arrât est porté, mon cœur en gémit, mais devant mon devoir, tout doit se taire.

Arrivé en Angleterre, mon goût et mon intérSt me conseillolenit également de travailler à m'acquérir la tendresse de mon père et à dissiper tous les nuages qui me l'avoient dérobé pendant quelqae temps. Je me flatte d'avoir réussi : toute sa conduite, les attentions les plus délicates, les bienfaits les plus solides m'en ont convaincu. J'ai saisi le moment où il m'assuroit que tontes ses idées alloîent me rendre beureuz pour lui demander la permission de m'otfrir a cette femme avec qui tous les pays, tous les États me seroient d'un bonbeurégal,et sans qui ils ma seroient tous a charge. Voici sa réponse :< Épousez votre éfmniïére, vous êtes indépendant. Mais souvenez-vous avant de le faire que vous Ates fils et citoyen. > U s'étendit ensuite sur la

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eruau t é de l'abandomier et Je le mettre avant son tompa dans le tombeau, sur lal&cboté ([u'il y auroit de fouler aux pieds tout ce que je dévoia à ma patrie. Je mi retirai tt tua chambre, j demeurai deus heures ; je n'essaierai pas de tous peindre mon état ; j'en sortis pour dire à mon père que je lui sacriflois tout le bonheur de ma vie.

Puisaioz-vous, mademoiselle, être plus heureuse que je n'espère d'être jamais ? Ce sera toigours ma prière, ce sera même ma consolation. Que ne puis-je y contribuer que ^ar mes vœux ! Je tremble d'apprendre votre sort, cependant ne me le laissez pas ignorer. Ce sera ponrmoi un moment bien crueL Assurez M. et madame Curchod de mon respect, de mon estime et de mes regre te. Adieu,mademoiselle. Je me rappelerai toujours mademoiselle Curchod comme la plus digne et la plus charmante des femmes ; qu'elle n'oublie pas entièrement un homme qoine méritoit pas le désespoir auquel il est en proie.

Adieu, mademoiselle, cette lettrçâolt vous paroitre étrange & tous égards, elle est l'imagede mon &me.

Je voua ai écrit deux fois en route, à un village de Lorraine et deMaêstricht, etunefoisdeLondreajvoua ne les avez pas reçu ; je ue sais pas si je dois espérer que celle-ci vous parvienne. J'ai l'honneur d'être, avec des sentiments qui font le tourment de ma vie et une estime que rien ne peut altérer,

Mademoiselle,

Votre très humble et très obéis!<ant serviteur, Gibbon.

Burïtoo, ,24 août 1762.

Quelle réponse Suzanne Gurchod flt-elle à cette lettre? Je l'ignore, mais il ne paraît pas qu'elle en ait conçu sur-lé-champ le ressentiment qu'on pourrait croire. Elle se souvenait sans doute qu'eUe-même avait déclaré à Gibbon ne pas vouloir d'un mariage conclu contre la ■volonté paternelle, et peut-être, trompée par ces protestations, mit-elle son espérance dans la durée d'un amour auquel elle continuait de croire. Elle dut être coniirmée dans cette espérance, en apprenant, au printemps de l"î63(c'estàr-dire quelques mois après avoir reçu cette lettre), que Gibbon venait d'arriver à Lausanne,

auel avait pu être le dessein de Gibbon en entreprenant ce voyage inutile, qui devait fatalement le remettre en présence de celle qu'il avait abandonnée ? Dans le récit de son second séjour à Lausanne, qui tient plusieurs pages de ses Mémoires, il ne parle pas plus de Suzanne Curchod que si elle eiàt quitté le pays. Ce silence est d'autant plus singulier que la rupture complète ne date que de cette rencontre, qui acheva d'éclairer la jeune flile aveuglée. J'ignore si elle se trouva par hasard en présence de Gibbon et si l'accueil qu'elle en reçut fit tomber le bandeau qui couvrait ses yeux, ou si elle fut au contraire avertie par le peu d'empressement qu'il mit à rechercher une entrevue ; mais, peu de jours

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après rarrivée de OQiboii i Lausanne, elle lui écrivit une lettre dont l'accent pathétique montre qu'elle était bien du siècle de Julie. Quelques personnes s'étonneront peut-être de me voir publier, des lettres aussi intimes et aussi passionnées que celle-ci et d'autres encore ; mais je dirai tout de suite avec franchise qu'à mes yeux ce n'est point faire tort à la mémoire d'une femme que de la montrer capable de passion, lorsque la passion ne l'a jamais entraînée à l'ombre d'une défaillance, et je crois que Suzanne Curchod excitera plus d'intérêt si je parviens à montrer que, loin d'être la personne troiàe et compassée qu'on se figure, elle était capable de sentir et de souffrir. Voici cette lettre, écrite de aenève, où elle demeurait alors et que Gibbon dut recevoir bien peu de jours après son arrivée & liausanne.

Monsieur, Je rougis de la démarche que je jai3,je voadrois vous la caoberi/evoudrois me la cacher à moi-même. Est^ il possible, grand Dieu ! qu'un cœur innocent s'avilisse à ce point f Quelle humiliation! j'ai eu des chagrins plus aflteus, mais auounquej'aye septi plus vivement. N'importe, je suis emportée malgré moi-mâme. Je dois cet effort & mon repos ; si je perds l'occasion qui se présente, il n'est plus de calme pour moi : al-je pu le goftter, dès l'instant que mon ccear ingénieux & sa

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tourmenter n'a cru voir dans les marquas de votrv froideur que la preuve de votre délicatesse. Depuis cinq ans entiers, je sacrifie à cette ehituère par une conduite unique et inconceraUe ; enfin mon esprit, tout romanesque qu'il est, vient d'être convaincu de son erreur ; je vous demande à genoux de dissuader un cœur insensé; signez l'aveu complet de votre indifférence, et mon &me s'arrangera k son état, la certitude produira la tranquillité après laquelle je soupire. Vous seriez le plus méprisable de toiu les hommes ai tous me refusez cet acte de û-ancliise, et ce Dieu qui voit mon coeur, et qui m'aime sans doute, quoiqu'il me ù£sa souffrir les plus rudes épreuves, ce Dieu, djs-je, vous punira malgré mes prières, s'il y a la moindre déguisement dans votre réponse, ou si par votre silence vous vous &ites un jouet de mon repos. Si TOUS dévoiliez juuais mon indigne démarche & qui que ce soit au monde, Hit-ce même au plus cher de mes amis, l'horreurde ma punition fera juger de ma faute, je la regarderai comme un crima tUfreus dont jo n'ai pas eonnu l'atrocité ; je sens à/^k qu'elle est mie bassesse qui outrage ma modestie, ma con~ duite passée et mes sentiments aotueK Genève, ce 30°" may.

La suscriptien de cette lettre porte : if. Gibbon^ gentilhomme anglais, cTiez M. de Mezery, à Lausanne. Le cachet en cire noire en a été rompu, et tout me porte à croire que ce n'est pas un brouillon, mus l'original rendu sans doute par

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Gibbon. Ce dut être après l'avoir recouvré que Suzanne Curchod écrivit au bas de la dernière page ces mots pathétiques qui montrent à quel point le souvenir d'avoir écrit cette lettre faisait souffrir son orgueil. A thinking soulispunîsfiment enough. and every Ihought draws blood. (Une âme qui pense est une punition suffisante, et chaque pensée la fait saigner.)

Quelle fut la réponse de Gibbon I Sans doute cette réponse paraissait à Suzanne Curchod trop cruelle à relire, car elle ne l'a point conservée. Une seconde lettre qu'elle adressait cinq jours après à Gibbon va nous montrer au reste quelle en était la teneur :

Monsieur, Cinq ans d'absence n'avoientpu produire le changement que Je viens d'éprouver; il seroit àsouhaiter pour moi que vous m'eussiez écrit plus Wt ou que votre pénultième lettre eût été conçue dans un autre style. Le sentiment exalté et appuie par l'apparence de la vertu peut bire commettre de grondes folies, vous auriez dû m'en épargner cinq ou six irréparables et qui décident mon sortpourcette vie. Ce propos ne vous semblera ni tendre ni délicat; je le crois comme vous; depuis longtemps j'avoia oublié mon amour-propre, et je suis charmée de m'en retrouver assezpour sentir vivement ce que je vous reproche;

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pardonnez cependant et ne versez aucune larme eur la rigueur de mon sort : mea parents ne sont plus, que m'importe la fortune ? d'ailleurs, ce n'est point à tous que je l'ai sacrifiée, mais à an être factice qui n'existera jamais que dans une tâte romaneaquement féléa, telle que la mienne; car, dès lemoment que votre lettre m'a dcsabusde, vous êtes rentré pour moi dans la classe de tous les autres hommes, et, après avoir été le seul que j'ai jamais pu aimer, vous êtes devenu un de ceux pour qui j'aurois le moins de penchant, parce que vous ressemblez le moins à ma chymëre céladonique ; enfin il ne tient qu'à vons de me dédommager : Suivez le plan que vous me tracez, joignez votre attachement & celui que mes amis me témoignent, vous me trouverez aussi confianta aussi tendre et en même temps aussi indifférente que je le suis pour eux; croyez-moi, moiisienr, ce n'est point le dépit qui s'exprime ainsi; et ai j'ajoute cette dernière épithëte (quelque vraye qu'elle soit), c'est uniquement pour voua persuader que mon cœursauvera le vâtre ; ma conduite et mes sentiments ont mérité votre estime et votre amitié, je conte sur l'une et sur l'autre; qu'à l'avenir donc il ne soi tplua question de notre ancienne histoire; jo vais la terminer par quelques propos nécessairea. Ce pays m'est devenu odieux depuis les pertes que j'ai faites ; d'ailleurs, les bontés de mes amis m'engagent à le quitter, je ne puis ni les accepter sans bas- 8esse,ni les refuser sans ingratitude; je contoisde passer en Angleterre, l'on m'a fait quelques ofh^es à cet égard, mais l'on peint si diversement la position de demoiselle de compagnie, et les mœurs de votre na-

tion, que je balance encor entre Londres et une cour d'Allemagne ; tous pouvez me décider, monsieur, je conte autant sur votre pénétration que sur votre goftt.

Dans le temps que votre ouvrage parut, j'avois couché sur le papier les idées qu'il m'avoit fait naître, jo m'hazarde à vous les envoyer comme la première marque de mon amitié; il netiendra pas à moi devons en donner d'autres, je voudrois vous en assurer de bouclie, et que voua vinssiez à Genève justifier J'éloge que j'ai fait de vous.

L'on m'écrit quedivers Anglois quittent Paria pour se rendre à Môtiers * ; si c'est ce but qui vous amène dans ma patrie ot que vous vouliez une lettre pour Rousseau, je vous prie de me l'écrire, mes meilleurs amis soutenant avec lui tes relations lea plus étroites, enun mot.'Vous m'obligerez infiniment si vous mettez à quelque épreuve l'estime sincère que j'ai pour TOUS, et mon admiration pour vos talents.

Oettève, ce 4" juin 1763.

Malgré la juste amertume dont cette lettre est empreinte, on remarquera cependant que Suzanne Curchod évite de prononcer quelqu'une de ces paroles qui brisent à tous jamais les liens. Elle propose à Gibbon de transformer en une amitié solide leur- engagement d'autrefois, et

1, Motiers-Trsvers, -petit village de Suisse, situé daoa le Val-de-Travers, à vingt-deux kilomètres de Neufchâtel et célèbre pai- le séjour qu'y Ht Rouaaeau. C'est de là qu'il écrivit \es Lettres de la Montagne,

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elle lui demande conseil pour la conduite de son exialence à venir. J'incline à croire qu'à ce moment elle n'avait pas encore perdu toute espérance de reconquérir ce cœur infldële, et que son espérance se rattachait à cette visite à Rousseau dont elle offrait à Gibbon de lui feciliter les moyens. Un des amis les plus dévoués de Suzanne Curchod.le pasteur Moultou(dontlenom reviendra plus d'une fois dans ces études), qui était en même temps étroitement lié avec Rousseau, avait en effet conçu le dessein d'employer Rousseau à agir sur l'esprit de Gibbon. Voici en quels termes il exposait son plan k Suzanne Curchod :

... R, donc reçut hier une lettre de Paris, de madame la marquise de Vernei, dans laquelle cettedame dit qu'une foule d'Anglais alloll partir de Paris pour Mûtiers. Si M. Gibbon, ajoute-t-elle, est du ncnnàre,^ recevès le bien, car c'est un homme d'un très grand mérite et fort instruit. Sur cela (pardonnes le moy, chère Belle) je fis votre histoira à Rousseau et cette histoire l'intéressa fort ; car d^a il vousaimoit, âtde plus il aime fort tout ce qui est un peu romanesque. 11 me promit que, si Gibbon venoit, il ne manqueroit pas de lui parler de vous, et de lui en parler d'une manière très avantageuse ; ai les hommes étoient aussi constants que les femmes, mais toutes les femmes no vous ressemblent pa? . Adieu,ma chère mademoiselle. Je vous aimii autant quo je voua respecte; si

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VOUS me répondes, que voire lettre soit simple et bien, queje puisse la montrera R. Envoyés votre lettre àmon père qui la mettra dans uue des siennes et l'affranchira.

Suzanne Curchod ne faisait point objection au projet de Moultou, et, quelques jours après, elle receTait encore de lui la lettre suivante:

Chère amie, je vous conjure de ne pas vous toniv menter ; vous me déchirés le cœur. Si cet homme est digne de vous, il revieudra & vous ; si c'est un m^ chant, laissés le, sa perte ne vaut pas un seul de vos regrets. J'irai à Lausanne et je ne le verrai point. Comme je suis plus de sang- froid que vous, croies que îepuis mieuxjugerdece qui convient. Mais j'ay parlé très fortement de cela a Rousseau ; je viens de luy en écrire encore. Il est fort humain, fort prévenu pour vous ; il fera donc beaucoup mieux que moi, et cela n'aura point de conséquence. Voici l'extrait de lalettre que je lui écris* :

• Vous devéa avoir reçu deux lettres pour moi de mademoiselle Curchod et de M. Lesage. Mon père m'écrit qu'il vous les a envoyées décachetées, sans doute pour que voua les lisiés. Que je plains cette pauvre mademoiselle Curchod ! Gibbon qu'elle aime, auquel elle a sacrifié, je le sais, de très grands partis,

1. Celle lettre, que Moulfou écrivit en effet à Rousseau, se t rouve au tome l" de la publication intitulée : Rousseau,

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est arriTé ft Lansanne, mais îroiA, inaensible, anssl guéri de son ancienne passion que mademoisellô C. est loin de l'être. Elle m'a écrit une lettre qui m'» déchiré le cœur. Vous qui connoissés les douleurs de l'ôme, voua la plaindrés sans doute, mais vous pouvés lui âtre utile, et voas ne négligerés rien pour cela. Un Anglois qui se croit amoureux de cette flUe charmante et qui n'est mdme pas capable de connoitre l'amour, a cherché b. prévenir contre elle Gibbon, en lui donnant toute sorte de ridicule. Aies dont la bonté de lui parler d'elle comme d'une fille célèbre à Qenève par son savoir et par son esprit et plus encor par ses vertus. Je vous jure, mon respectable ami, que Je ne cannois rien d'aussi pur, d'aussi céleste que cette àme, et, puisque je voudrois l'en voier pour toujours en Angleterre, vous ilevés croire que je la juge sans prévention. Au reste, un tel éloge de votre part ne peut filre que d'un très grand poids, et d'ailleurs il est sans conséquence. Vous dtes censé ignorer tout ce qui s'est passé entre elle et M. Gibbon. On m'a dit qu'il partoit incessamment pour vous aller voir. »

Voilà, chère mademoiselle, ce qne j'ai écrit à Rousseau. Soj'ez sûre de lui. Il a de la vertu plus qu'aucun homme. J'^oute & la fin de ma lettre : < Boiyonr, trôa respectable ami : aimés moi, et n'oubliés pas madenu^ selle Curchod. >

Cependant Gibbon, après un silence de trois semaines, adressait à Suzanne Curchod cette

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