MOULTOU — MADAME DE VERMENOUX
DÉPART POUR PARIS — H. MP.CKER — UAKIASB
Revenons maintenant de quelques pas en arrière, au temps où la jeunesse de Suzanne Curchod, d'abord si heureuse, fut traversée par de si cruelles épreuves. Pendant les années d'anxieuse attente que les hésitations et l'infidélité de Gibbon lui avaient Imposées, tons les malheurs étaient venus fondre sur elle. Au mois de janvier 1"Ï6», son père était mort brusquement. Elle ne perdait pas seulement en lui le docte précepteur de sa jeunesse ; les modestes émoluments que. M. Curchod touchait comme pasteur de Crassier étaient à peu près la seule ressource de la fomille. Sa mort réduisait sa femme et sa fille h une condition voisine de l'indigence. Il fallait quitter le presbytère de Cras-
sier, dont un nouvel occupant allait venir s'emparer, et pourvoir désormais k leur entretien sur la modeste pension attribuée à la veuve de l'ancien past«ur. Cette situation pénible inspira & Suzanne Curchod un parti énergique : ce fut de demander un gagne-pain à ces ressources d'une instruction solide qui ne lui avaient guère servi jusque-là qu'à captiver les suffrages des hommes. La présidente de l'académie de la Poudrière se résolut à donner des leçons. D'après une tradition qui a cours encore dans le pays de Vaud, mais dont je ne trouve aucune trace dans les papiers de Ooppet, ce serait, montée sur un petit âne (j'incline à croire qu'en tout cas, c'était plutôt le vieux cheval Grison) qu'elle se rendait chez ses élèves lorsqu'elles habitaient les environs de LausaAne.
Suzanne Curchod était fière et susceptible.
Peut-être les familles du quartier de Bourg ne ménageaient-elles pas assez l'amour-proprc de l'institutrice qu'elles avaient reçue autrefois comme amie; peut-être ce nouveau genre de vie qu'elle avait adopté sous le coup d'une impérieuse nécessitéluiparaissait-llplusditncileàsupporter qu'elle ne se l'était imaginé à l'avance; mais, s'il faut en croire son propre témoignage, l'influence de ces épreuves répétées n'aurait pas laissé que d'altérer sensiblement son caraelère et la dou-
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ceur de ses rapports avec sa mère. Après trois années de cette existence précaire, madame Curcbod mourait elle-même, emportée par une maladie aig:ué. Cette mort plongeait Suzanne Curchod dans un désespoir d'autant plus profond, qu'elle se reprochait d'avoir, par les inégalités de son humeur, troublé la paix des derniers jours de aa mère. Bien des années après, dans un des journaux où elle avait coutume d'épancher les sentiments de son cœur, elle traduisait, dans le langage passionné qui lui était propre, toute i'amertune de ses remords :
Oh ! ma mère, toi dont l'ftme pure et sensible erre sans douto autour de moi, image chérie, sans cesse présente à mon cœur désolé, toi qui me donnas l'exemple de tous les sacrifices, pourquoi suis-je rentrée dans cette ingrate patrie dont tu t'étois arrachée? tu ftis 'victime (lu tonatisme, je le suis d'une stupide insensibilité; on a blessé profondément ce cœur qui t'adoroit. En vain je voudrois confier mes peines ; qui m'entendra? Je cherche à te rappeller dans l'illusion du sommeil, je crois te voir, je is parle ; mon âme s'épanche dans ton sein ; le sein d'une mère, où eat-il? Ah ! Dieu, je cherche à me tromper, il me semble que ces lignesque je trace iront jusqu'à toi ;oh ! ma mère, ne r^ettepastonenfant;ilaétécoupable envers toi, mais combien peu de temps et que de larmes, que do tendresse, que de sentiments, que de transports ont racheté ces instants d'humeur ! Je t'a'i prends toi-
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mémo A témoin, ai-je eu le plus léger tort avant d'avoir quitié cette solitude ou j'ai passé mon enfance? et pendant ces trois années encore où mon caractère s'était altéré, je n'ai pas cessé un instant de t'adorer ; pardonne donc, fais grâce ; l'Être suprême pardonne à c.eux qui l'ont offensé. Dix-sept ans de remords dévorants n'ont-ils point expié mes fautes ? Vois ces larmes qne je répands par torrents, reçois ton enfant, ne l'éloigné pas de toi, il implore ta pitié ; bêlas ! ton ombre est son asile sur la terre, il lui semble que cette ombre invisible fermera seule ses yeux. Regarde toute ma conduite : ç'ai-je pas fait tout ce que tu m'avois ordonné ! Non, je n'ai jamais offensé ce Dieu que nous adorons qu'en toi seule, et ces accès d'hnmcur même, hélas ! je les avois contre toi, parce que tu éfols la source de toute ma félicité sur ta terre ; je m'en prenois à toi de toutes les contrariétés de ma vie, parce que de toi seule dépendoit mon bonheur; mais, qu'elle qu'ait été la cause de ces propos d'humeur si criminels, puisqu'ils s'adressoient & toi, mon ange tutélaire, ne fixe plus ton attention sur des mouvements où le cœur n'eut jamais de part, vois mon désespoir après ta perte, vois cet eunui de la vie qui m'a dévoré et qui me dévore encore ; les barbares, en me reprocbant ces instants de ma vie où l'espoir de soutenir ta vieillesse me donna la force de fouler aux pieds des dégotlts de tout genre, ils n'ont pas su toutes les playes qu'ils alloient rouvrir.
Je crois que les torts dont Suzanne Curchod pouvait avoir à se repentir étaient singulière-