‹ Le salon de Madame Necker: d'après des documents tirés des archives de Coppet (volume 2)Chapitre 16 sur 49 · MORT DE MADAME CORCHOS · texte numérisé non relu

MORT DE MADAME CORCHOS

ment exagérés après coup par son imagination, toujours, on le verra, ingéniouse à la tourmenter. Toutes les lettres qu'elle reçut alors rendent, au contraire, témoignage des soins dont elle avait environné sa mère.

1 Je ne suis point surpris, ma chèro cousine, lui écrivait un de 8e3 parents, de l'état violent où mailemoi- ■ selle Reverdi], votre bonne amie, me mande où vous avés été et l'abattement où voua êtes encore quand je ponse & la séparation que la mort a mis entre vous et madame votre cbère mère, et le peu de temps que vous avés eu pour vous y préparer. Je coonois votre sensibilité et ta bonté do votre cœur. Je oonnoissois votre tendresse pour cettemère, votre attachement, le plaisir que vous aviés à la voir contente et & iïùre la douceur de sa vie. Vous étiés sûre de l'amitié l'une de l'autre : il vous sembloit que cotte amitié devoit durer toujours. La voir se rompre, et si subitement, est quelque cbose de déchirant pour un cœur comme le vôtre. Ce sont des arraobements d'entrailles.

' Ce qui est certain, c'est que cette mort inopinée venait encore ajouter aux difficultés de la situation de Suzanne Curchod. La modeste pension de la mère contribuait pour autant que les leçons de la fille & assurer leur subsistance. Cette ressource lui faisait subitement défaut, et elle se voyait réduite pour vivre à l'exercice d'une profession qui lui était devenue odieuse.

1>Q LE SALON DE MADAUE MBCKBR

Ptiit-être la future femme d'un contrôleur général des finances au^ai^elle connu les étreintes delà nfisère, si des amies fidèles n'étaient venues à son aide. Ce fut l'honneur et le charme de sa vie d'inspirer à des âmes d'élite des attachements passionnés auxquels elle savait répondre et dont elle fit la première épreuve dans l'adversité. Parmi ces protecteurs de la jeunesse de Suzanne Curchod, je citerai d'abord une personne dont elle était cependant séparée par toute la distance que peuvent mettre entre deux Femmes le rang et la fortune. La duchesse d'Enville * avait été, comme bien des Françaises, attirée à Genève par le désir de consulter le célèbre Tronchin *, et, retenue sur les bords du lac par l'état de sa santé ou par l'attrait du pays, elle y avait formé un établissement de quelque durée. La duchesse d'Enville était une de ces personnes de l'ancienne société qui se piquaient d'avoir l'esprit libre et

1 I. Marie - Louise - Nicole de la Roche roucauld, née en I71fi, mariée â non cousin Louis -Frédéric de la RochefoucauJd, duc d'Enville ou Anïille, lieutenant général des arméeanaTalesduroi, morte en 1796.

) 2. Théodore Tronchio, né â Genève en 1709, mort en 1781, fut à la fois Tarai et le médecin de Voltaire, qui l'appelait ApoUon-lYonckin. 11 passa de longues années à ■ Parla, oii il ftitle médecin à la mode auprès des femmes et des gens de lettres. Il contribua â populariser en FranM l'inoculation.

LA DUCHESSE b'BNVILLE 91

d'êtreaccessibles aux idées nouvelles. En même temps qu'elle sollicitait, je ne sais trop pourquoi, la bourgeoisie de Genève, elle faisait inoculer ses filles (ce qui passait alors pour signe de grande hardiesse) et s'enfermait avec elles jusqu'à ce que tout danger de contagion fût passé. Dans sa maison, tous les beaux esprits des bords du lac se donnaient rendez-vous. Elle y recevait Voltaire, auquel elle allait rendre visite à Ferney, et secondait avec ardeur ses efforts pour obtenir la réhabilitation des Calas ou la libre rentrée des protestants en France, Aussi est-elle nommée plusieurs fois par lui dans sa correspondance, où il parle « de la grande passion qu'elle a de faire le bien >, La duchesse d'Enville avait tépioigné le désir d'entrer en relations avec mademoiselle Curchod, sur laquelle elle comptait pour former par ia conversation l'esprit de ses enfants, et elle s'était vivement intéressée à la situation malheureuse de la jeune Qlle. Elle avait usé du crédit que son rang élevé lui donnait auprès de i'avoyer de Berne, M, d'Erlach, pour faire augmenter la pension de madame Curchod, et, après ia mort de celle-ci, elle s'était épuisée en efforts pour obtenir la restitution des biens que la famille d'Albert avait possédés en France et dont la confiscatton l'avait privée. En même temps qu'elle

faisait ainsi preuve Tis-à-vis d'une jeune fille pauvre et obscure, qui ne lui était de rien, d'une bonté intelligente et active, elle semblait chercher à lui faire oublier les obligations de la reconnaissance. Je ne puis résister au désir de citer ici (avec ses fautes d'orthographe) un billet de cette aimable femme, qui témoignera à la fois de sa bonté et de cette exquise politesse d'autrefois, dont la préoccupation était d'effacer les distances au lieu de les faire sentir :

Une âuction considérable et qui m'a fait soufrir de vive douleur m'a empêché de vous témoigner [ilutôt, mademoiaelle, toute la part que je prend au mariieur de votre situation et mon désir extrême de coritribuer à l'adoucir. Je n'ait point encore reçue de réponce de M.d'Erlac, Si vous désirés quo je lui récrive, M. Moultou ou M. Lesage n'ont qu'à me le mander. Je suis très flatté des sentiments qne vous me témoignés; je désire que tous mes amis me le conserve. Mes enfants me chargent de vous assurés du vif intérêt qu'elle prennent à vos mal'heurs. Parlés quelquefois de moi avec le ministre et le philosophe, je serait très fàchéo d'en être oublié. Soyés persuadés, mademoiselle, que personne n'est plus parfaitement que moi voire très humble et très obéissante servante,

La Rochefoucauld d'Envillb.

L'affectueuse protection de la duchesse d'En-

ville ne fut pas le seul appui que Suzanne Curchod rencontra dans ces années difficiles de sa jeunesse. Elle" leur dut également d'acquérir (chose rare et précieuse dans la vie d'une femme) un ami véritable. J'ai déjà prononcé le nom du ministre Moultou, bien connu des lecteurs de Rousseau et de Voltaire pour avoir eu la rare bonne fortune de demeurer l'ami de l'un et d'entretenir des relations cordiales avec l'autre. Fils d'un réfugié français du Midi, Moultouavait épousé une des filles de M. Cayla, négociant de Genève et ami du pèrede Suzanne Curcbod.LesfiUesdeM.Cayla étaient liées avec Suzanne Curciiod d'une étroite amitié, et l'entrée de Moultou dans cette famille respectable ne tarda pas à l'associer à cette intimité. Pour dire toute la vérité, je crois que, sans doute avant son mariage, Moultou n'avait pas été tout à feit insensible à la beauté de Suzanne Curchod et que l'affection âdèle qu'il conserva toute sa vie pour elle n'avait fait que succéder à un autre sentiment. « Je vous ai beaucoup aimée, mademoiselle, lui écrivait-il un jour, je vous .aime encore; je vous aimerai vraisemblablement toujours ; mais cette amitié qui fera mon bonheur, ne peut plus contribuer au vôtre. » Et dans une autre lettre :

c II faut, ma chèreamie, que je m'explique une fois avec vous, et cette explication devpoit être inutile.

04 LB BA.LOM HB MA.DA.HB NBCKBB

Vous avés toujours cru quo j'avoia pour quelqu'un au monde plaa d'amitié que pour vous. Oh! que vous avés mal lu dans mon cœur! D'autres sentiments pourront vous avoir trompée ; mais ces sentiments que j'ignore, que je dois ignorer, que je it ois laisser ignorer à toute la terre, à ceux-là surtout qui me les auroient Inspirés, ce» sentiments qui pouvoient faire le malheur de ma vie, en ont fait le plus grand charme quand je les ai vus sous les couleurs de l'amitié. Brûlés donc ma lettre et ne soyés plus injustes. Vous avés dans mon cœur des droits aussi inviolables que saints. Je serai toujours le mâme pour vous, et la mort même ne finira pas, je l'espère, une amitié qui aura fait, dans tous les temps, l'une des plus grandes douceurs de ma vie. >

Celle que Moultou appelle dans cette lettre « sa chère amie » ne demeurait pas en reste avec lui de protestations affectueuses. Leur correspondance, qui a duré près de trente ans et que la mort de Moultou a seule interrompue, étonnerait par la vivacité avec laquelle s'exprime leur affection mutuelle, si ce ton n'était celui du siècle, et si l'habitude n'eût pas été alors de prêter aux sentiments les plus honnêtes et les plus droits le langage d'une passion un peu ampoulée. Dans les premiers temps de leur attachement, Suzanne Curchod avait fait paraître dans un recueil suisse « un portrait de son ami », que M. Necker a inséré dans la publication des

Crassier ou aux terrasses de Lausanne. Elle se trouvait, d'ailleurs, dans une de ces situations pénibles od lesjustessusceptlbiliiésdela dignité rendent plus sensibles les peines de la vie. Bien" qu'elle continuâtde donner des leçons au dehors et qu'elle s'efforçât de reconn^tre l'hospitalité qu'elle recevait en tenant lieu d'institutrice aux enfants de Moultou, elle sentait bien que cette situation un peu subalterne dans une famille amienepouvaitéternellement durer et elle cherchait, avec l'aide de ses amis eux-mêmes, le moyen d'y mettre un terme. Elle avait deux partis à prendre : celui d'accepter dans quelque (Emilie étrangère une place de demoiselle de compagnie ; ou celui, qui lui coûtait bien davantage, d'écouter quelqu'une des propositions de mariage, qui, à l'honneur de ses compatriotes, continuaient à ne pas lui faire défaut. Sa correspondance de cette époque nous la montre en proie aux plus vives anxiétés. Tantôt elle s'informe des conditions d'existence qui sont faites aux demoiselles de compagnie en AJIemagne ou en Angleterre, et elle est à la veille de partir pour l'un ou l'autre de ces deux pays. Tantôt elle paraîl sur le point d'écouter les propositions d'un brave avocat d'Yverdon, dont elle a fait la connaissance dans un séjour à Neuchatel, et qui la supplie de « prononcer en sa laveur un

et lui proposa bientôt de l'emmener aveo elle à Paris. A certains points de vue, l'oSre était la plu8 séduisante que la jeune fille eût encore reçue. Quitter, pour quelques années au moins, un pays qui ne lui rappelait que de tristes souvenirs, aller à Paris, ce centre brillant d'activité et de lumière, était pour l'ancienne présidente de l'académie de la Poudrière une perspective assurément des plus attrayantes. Mais il répugnait singulièrement à sa fierté d'accepter cette situation équivoque, et il fallut, pour triompher de ses hésitations, tout le despotisme que Moultou (à en croire son pprtrait) portait dans l'amitié. Elle ne devait pas avoir lieu de regretter cette détermination, et je ne crois même pas qu'il soit exact, ainsi qu'on l'a écrit, qu'elle ait eu à souffrir des hauteurs du caractère delà damf». L'auteur d'une Vie de Bonstetten, M. Steinlen, raconte que, mademoiselle Cur^ chod ayant fait une révérence un peu gauche en entrant dans le salon de madame de Vermenoux, celleTci lui dit en présence de Bonstetten ' :

1. Charles-Victor de BoQsletteu, né à Berne le 3 Bep(embre lT45i mort à Oenève le 3 février 1832, auteur de nombreui ouvrages, entre autres du Voyage aur la scène des six derniers livres de l'Enéide. Voir sur Bonstetten, outre la vie de M. Steinlcu, . lea études de Samte-Beuve : Conteries du Ltoidi T. XIV.

100 LE SALON DE MADAME NRCKIîa

la nourriture; mais ses frais de toilette demeuraient à sa charge. Elle n'avait pas tardé à s'apercevoir que les robes qui étaient de mise à Genève ou à Lausanne ne pouvaient suffire à Paris, et que la nécessité de suivre le train de vie demadame de Vermenoux allait l'engager dans des dépenses dont le montant dépasserait singulièrement les quatre cents livres de rente qui étaient toute sa fortune.

Loin d'économiser chez madame deVermenoux, écrivait-elle à Moultou, je crains de me trouver fort en arrière; quoiqu'elle m'accable de présents, elle ne laisse pas de me faire faire une dépense trop (brie pourmes minées revenus. Depuis quinze jours que j'ai quitté Qenëve, j'ai déjà dépensé plus de douze louis on robes, en chapeaux, elc... Il est vrai qu'il n'a pas tenu qu'à elle de se charger de toute ma dépense presque indispensable daas une ville comme celle-cy;mais il y auroitune bassesse infime à le permettre, et j'aimerois mieux vivre dans le coin d'an désert que d'abuser ainsi de la générosité de cette aimable femme, en sorte que j'ai pris le parti de jouer la riche avec elle pour éviter ses profusions.

Et quelques jours après ;

Je me trouve dans le plus grand embarras. Je ne puis, comme vous le dites fort bien, quitter madame Mo V^'rmenoux sans m'acquitter de toutes les obllgationa que je lui ai, et, pour cela, il ftiut qtieje me marie par

JACQUES NIÎCKER 101

force contre toutes mes inclinations. Je ne sauroia y penser, mais je le préfère encore au rôle que je joue ,■ ici où l'oD me fait ruiner pour des choses qui me font pitié.

Fort heureusement pour elle cette pénible nécessité de se marier par force contre son inclination devait lui être épargnée, et une heureuse rencontre décida de sa destinée. Avant que son séjour sur les bords du lac de Genève l'eût mise en relation avec Suzanne Curchod, madame de Vermenoux avait reçu àPa ris les hommages d'un Genevois qui, après avoir été assez longtemps employé dans les bureaux de son compatriote Vernet, venait cependant d'ouvrir (en partie avec des fonds avancés par son ancien patron) une importante njaison de banque connue sous le nom de la maison Thelusson et Necker, Jacques Necker était flls de spectàble ' Louis-Frédcric Necker ' professeur de droit, originaire ') de Custrin, et reçu bourgeois de Genève gratis [ '{-^

1. On donnait It Genève la qualiflcatioa de sociable à ceux <|ui avaient embrassé certaines profeasiona libérales, entre autres celle de pasteur, de professeur, de médecin, et encore celle d'apothicaire, environné à Genève d'une cousidérstion particulière.

S. Louis-Frédéric Necker, né à Custrin en 1686, mort à Genève en 17GS, avait épousé une Gauthier, qui, par tes Grtllntin et le? Tudert, famille de iiifujjiés français, descendait uUo-niùmc de Jacques Cœur.

le 28 janvier 1726, « en considération, disent les procès verbaux du Magnifique Petit Conseil, de son mérite personnel et de la manière dont il exerce sa profession, qui est très utile au public. » Un peu épais de sa personne, mais d'une physionomieagrêableetfine.avecdebeauxyeux, Jacques Necker donnait déjà, par sa conversation, l'impression d'une certaine supériorité intellectuelle à ceux qui causaient avec lui, bien qu'il n'eût encore d'autre renom que celui d'un financier habile. Aussi madame de Vermenoux n'avait-elle pu se décider à repousser de prime abord une recherche qui flattait sa vanité féminine, tout en ne pouvant non plus se résoudre à renoncer au rang aristocratique qu'elle devait à son premier mariage pour devenir la femme d'un financier. Elle avait en conséquence ajourné sa réponse définitive au retour du séjour qu'elle comptait faire à Genève. Le prétendant, ainsi tenu en suspens, s'empressa, dès que madame de Vermenoux fut arrivée à Paris, de venir s'informer de son sort. Ce fut donc comme aspirant à la main de madame de Vermenoux que Suzanne Curchod vit pour la première fois M. Necker.

Je suis très contente de Neclter (écrit-elle a Moultoii) pour l'esprit et pour le caractère, et je suis bien trompée ou la dame le voit avec eomplaisaiice;mais jn lui a fait haïr l'Iiymen, ef, quand je lui en ai pari :

PRËLIMlNAIItBS 103

olle m'a répondu qu'on ne pouvoitêtre son amie oi, lui conseillerde se marier. Cependaiit,si le peraonuago avoit aulatit detaet que d'esprit, je doute qu'elle persévérât dans sa résolution. Vous comprenez qu'elle m'a tout dit et que j'ai joué l'ignorante.

Cette lettre porte la date du mois de juillet 1 764, Que se passa-t-il dans les mois suivants î Fut-ce (ainsi que le dit dans ses Mémoires la baronne d'Oberkirch ', fort malveillante, il est vrai, pour les Necker), madame de Vermenous ellemême qui conçut l'idée, pour se débarrasser de son adorateur, de lui faire épouser sa demoiselle de compagnie, en disant : « Us s'ennuieront tant ensemble, que cela leur fera une occupation. » Fut-ce, au contraire, les rebuts de la dame et les attraits rie la jeune fille qui commencèrent à opérer ce changement auquel madame de VermenouK se serait ensuite prêtée ÏIl y alàun de cespetits romans intimes sur lesquels il est toujours difficile de savoir exactement la

1, Henriette-Louise de WaldnerFreundstein, née au château de Schweigausen en haute Alsace, morte eu 1803. l-ile avait épousé le baron Siegfried d'Oberkirch et accompagna le comte et la comtesse du Nord (le grand-duc Paul, depuis Paul itt, et la graade-duchesae Dorothée) dans leur voyage à Paris, Elle a laissé des Mémoires qui contiennent des détails intéressants sur la cour de Louis XVI et([ui ont été publiés enlS5S par le comte de MouLbrison, sou petit-Als.

vérité. Quoi qu'il en soit, une chose est certaine : c'est qu'au bout de quelques mois, la situation était bien changée. Dans ane nouvelle lettre que Suzanne Curchod adresse à Moultou au ' commencement d'octobre, elle n'essaye point de lui dissimuler l'agitation que lui cause la recherche évidente de M. Necker, qui cependant venait de partir pour Genève sans s'être ouvertement déclaré. Après s'être excusée vis-à-vis de son ami d'avoir manqué de confiance en lui par cette délicate conjoncture, elle poursuivait en disant :

Mes soupçons ont été les vôtres, mais ils n'ont commencé que deux jours après le départ de M. N. et ils ont fini d'abord après. J'étois bien sOrque, s'ils avoient quelque fonilement, ils ne vous échapperoient pas et qne vous agiriéa comme vora l'avés fait; mais, ai au contraire ils étoient chymériques, quel ridicule ne me donné-je point auprès de vous, et peut-âti'e quel chagrin ne voua causerois-je paa en voyant échouer cette affaire. Car, mon cher ami, il ne fautpointnous flatter là-deasus, elle ne réussira jamais. Si quelque choseaurait pu le décider, c'auroit été assurément la conduite que vous avés tenue, car on ne peut avoir plus de flnease, de dextérité. 11 semble quo vous ayés été inspiré sur le caractère de cet homme, et vous êtea absorbé par la douleur... Non, je ne l'oublierai jamais. Malgré cela, mon cher ami, Necker est trop soumis à l'empire du publicpour obéir à uneseule voix

PRÉLIMINAIRES HS>

C'est pour lui un gouvornoraont dcmocratiqne où te grand nombre décide, e{ c'est ainsi qu'il seramalhoureux toute sa vie, 11 faut avouer que vos Genevois sont bleu injustes, et je n'ai jamais cru que le plus grand effort de vertu dont je fusse capable dût être regardé comme avilissant. Je parle de ces leçons ; personne ne sait tout ce qu'elles ont cotilé & ma Ûeeté- Mais qu'importe, si j'ai l'approbation de mon cœur et la vôtre?

Ce qui, dans cette nouvelle et brillante perspective, paraissait surtout séduire Suzanne Curchod, c'était la possibilité d'un rapprocheraenl avec ses chers amis de Genève.

Voici mon plan, écrivait-elle encore quelciues jours après à Moiiltou. Je suivrai exactement celui que vous m'avés indiqué; mais sans un miracle je désespère du succès. S'il avoit lieu cependant, je n'aiirciis pas do repos que je ne vous eusse attiré ici. Il faut vous l'avouer : Je no passerai jamais mes jours loin de Go- Ihon (mademoiselle Cayla, belle-sœur de Moultou), je suis trop faible pour cela, et, si elle ne vient pas me joindre, je ne négligerai rien pour me rappi'ocher d'elle ; c'est un de mes plus chers souhaits. Mais, si notre brillante chimère s'évanouit, j'épouse Correvon (c'est le nom de l'avocat d'Yverdon) l'été prochain. li ne cesse de me persécuter, et tous mes parents avec lui. Il me permettra de passer deux mois chez vous toutes les années, et ma vie aura ainsi quelques adoucissements... Gardés-moi le secret sur tout ce que contient cette

lettre, mais montrés-la ama.Got!ion; j'attomirai de lui écrire après l'arrivée deNecker, afin qu'elle puisse vous instruire du résultat de l'entrevue.

M. Necker revint, en effet, de Genève, et Suzanne Curchod put s'apercevoir qu'elle lui avait fait injure en présumant qu'il pût, comme ilansun gouvernement démocratique, soumettre son propre jugement à l'influence du plus grand nombre. Assez peu de temps après son retour, elle reçut, en effet, de lui une lettre par laquelle il lui demandait une entrevue particulière, en lui laissant sans doute deviner de quel objet il comptait l'entretenir- Je n'ai pas retrouvé l'original de cette lettre, mais seulement celui de la réponse, écrite d'une main un peu tremblante, que M. Necker avait précieusement conservéfl et qui est ainsi conçue :

i) faut donc vous écrire, monsieur, ce que je n'aurois osé vous dire. Si votre bonheur dépend de rues sentiments ja crains bien que vous n'ayez été heureux avant de le désirer '. Je resterai chez moi toute la soirée et je fermerai ma porte.

Lanouvelle que Suzanne Curchod allait épou-

1. Dana une petite nouvelle intitulée ; les Suites d'une teule faute, qu'il écrivit à la sollioilatioa fie maiiame àe Staii], U. Necker a raU cette phrase daus la bouche de l'héroïue.

D.3l.za..i:G00glc

Page 1