MARIAGE
prends pas que ce soit tous qu'on félioite, & moins que ce ne fût comme mon ami. L'argent aera-t-il donc toujours la mesure de l'opinion ? Cela est pitoyable. Celui qui acquiert une femme vertueuse, sàmable et sensible, ne fait-il pas seul une bonne affaire, qu'il soit assis ou non sur des sacs d'argent ? Pauvres humains, quels juges vous dtes ! Mais je ne m'étonne de rien a oetégard. N'y a-t-il pas des insectes qui plac»roieat sur un tas de boue l'autel du bonheur }
Quelque part que madame de Yermenoux eût pu prendre à cette union, la sitnation des deux fiancés vis-à-vis d'elle ne devait pas laisser d'être assez délicate. Peut-être même la vue d'un bonheur auquel elle-même aurait pu prétendre flt-elle naître dans son cœur des regrets qu'elle ne sut pas assez dissimuler. Il tkut qu'il y ait eu quelque complication de cette nature ; car les deux épouz crurent prudent de lui dissimuler le jour clLoisi par eux pour la célébration de leur mariage et ne l'en informèrent qu'après coup, par un petit billet, que madame Necker adressait à madame de Vermenoux aussitôt après la cérémonie :
Mille et mille pardons, madame, pour la petite supercherie dont je viens d'user avec vous; mais mon cœur n'eût pu se résoudre à tout l'attendrissement de nœadieux. Si vous eussiés assisté à la cérémonie, vous m'eusaiés toit oublier que je m'unlssols k l'homme du
monde qui m'sst le plus cher. Je n'aurois ru dans ca lieaquela séparation qu'il m'alloit coûter. Cependant, madame, je l'auroie regardée sous un faux jour, puisque moD mariage ajoutera, s'il eet possible, & l'attachement que je tous ai roué. Je vais adopter tous les sentiments de M. Necker, et nous ne serons jamais mieux unis que dans notre empressement & eostnlnier au bonheur de votre vie. C'est là le sujet de nos conversations. Aidés-Qous à réussir dans nos projeta. Us seront aussi constants que vos vertus et notre reconnaissance. Ma maladie a engagé M. Necker à précipiter notre union. Je viendrai m'escuser demain matin, si mes forces me le permettent. Ah ! quelle amie je vais quitter, et que M. Necker aura de choses & iïûra s'il veut me dédommager I
Une séparation d'avec sa protectrice était ea effet la conséquence du mariage de Suzanne Curchod, et elle quitta la rue GraDge-Batelière, où demeurait madame de Vermenoux, pour s'établir avec son mari au fond du Marais, dans la rue Michel-Ie-Comte, où étaient installés les bureaux de la maison Thelusson et Nedier.
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LES VENDREDIS — HARUONTËL — l'aDUÉ MORELLBT
La rue Michel-le-Comte était alors, comme aujourd'hui, perdue au fond du Marais, entre la rue Saint-Martin et la rue du Temple. Courte, étroite, obscure, elle est maintenant occupée presque tout entière par des marchands de meubles ou des fabricants de bronzes. Il n'y a guère que deuxliôtels, avec leur large porte cintrée, leur cour spacieuse, leurs hautes fenêtres, oùl'imagination puisse rétablirlesbureauxd'une maison de banque auzTUi* siècle. C'estprobablemeot dans une de ces deux maisons que la fille du pasteur de Crassier se vit transplantée, et que, peu Mte encore aux devoirs de sa nouvelle situation, ayant conservé quelque chose de son apparence et de ses manières villageoises, elle
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avouait plus tard avoir éprouvé un singulier embarras en se trouvant maîtresse d'une immense maison, entourée d'uu nombreux domestique, avec un gros livre de ménage à la main, comptant sans cesse sans savoir ce qu'elle faisait. Mais la conscience de son inexpérience n'enlevait rien au sentiment de son bonheur, et, lorsqu'elle écrivait à Moultou, elle n'en signait pas moins « la plus heureuse des femmes et la plus tendre des amies». Dans une lettre qu'elle adressait à une compagne de son enfance, elle entrait avec plus d'abandon dans les détails de sa vie ; Ta t'attends, mon ange, & an tableau âdèla de mon état qui, je le sais, fait une partie essentielle dn tien. J'ai épousé, ma chère, un homme qui est à mes yeux le lus aimable des mortels, et je t'assure que je ne suis pas la seule & en juger ainsi. J'ai eu du penchant pour lui dès que j'ai commencé Alecoanoître, etje te l'auroia dit, si j'eusse été près de toi, miùa je n'osois te l'écrire. A présent, je ne vois plus que mon mari dans toute la nature ; tous mes goûte, tooa mes sentiments se rapportant à lui ; je ne fais cas des autres hommes que selon qu'ils se rapprochent plus ou moins de lui et je ne les compare que pour avoir le plaisir d'apercevoir les différences... Les attentions de mon mari sont incroyables; mais je ne suis sensible h rien qu'à son attachement, et le mien pour Ini a pris tant de force, que je ne vois que lui dans la compagaie la plus agréable et qu'ua homme pour qui j'avoia eu
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quelque goût ne m'étolt qa'ennuyeiix loin de mop cher mari. Telle est ma situation, mon cher cœur, ma vie est entre lea mains de Dieu ; je ne le prie plaa de me l'Ater; jena lui demande pas de me laconserver ; je me remets avec cooflance entra les mains de celui qui m'a conduite avec tant de soins et de bontés.
Toutefois, la tournure ud peu caustique de son esprit m laissait pas que de subsister au milieu de son enthousiasme coiyugal,et, dans une lettre àta belle-sœur de Moultou, à cette Cïotlion chérie, loin de laquelle jadis elle croyait ne pas pouvoir passer sa vie, elle trace du caractère de son mari ce portrait railleur :
Fignres-toi le plus mauvais plaisant de l'univers, si heureusement enchanta de sa aupërioritë, qu'il ne s'aperçoit pas de ta mienne; si convaincu de sa pénétration, qu'il se laisse attraper sans cesse; si persuadé qu'il rénnit tous tes talents dans le pins haut point de perfection ; qu'il ne daigne pas chercher ailleurs des modèles ; jamfùa étonne de la petitesse d'autrui, parce qu'il l'est toujours de sa propre grandeur ; se comparant sans cesse & ce qui l'entoure pour avoir le plaisir de ne point trouver de comparaison ; confondant les genad'esprit avec lesMtes parce qu'il se croit toujours sur une montagne dont la hauteur met de niveau tous les olyeta inférieurs; préférant cependant les sota, parce, dit-il, qu'ils font un contraste plus frappant avec mon sublime génie ; d'ailleurs, aussi capricieux
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qu'une Jolie femme et plus curieux qu'elle. J'ai lieu de me flatter cependant que le remède innocent quecette lettre lui fera aTaler(elle écrivait sous les yeux de M. Necker) le guérira pour quelque temps de cette insupportable maladie. ,
C'est avec la même plume alerte et spirituelle que madame Neclier exerçait sa verve en faisani part à Moultou de ses premières impressions sui Paris et la société qu'elle y voyait. Au premiei abord, et alors qu'elle demeurait encore avec madame de Vermenoux, ces impressions sont loin d'être favorables, et la sévérité de ses jugements est manifestement empreinte du parti pris d'une étrangère résolue à ne point se laisser éblouir. La conduit-on à l'Opéra, elle y a du plaisir, mais point d'étonnement. Lui écriiron de Suisse pour lui demander des nouvelles littéraires ou des relations intéressantes, elle n'en saurait donner, car elle n'entend parler que d'habits ou d'équipages, et elle ne voit que des folies ennuyeuses. Encore si elles étaient séduisantes l La plupart des beaux esprits lui paraissent de fades et mauvais plaisanta, dont aucun n'est ' digue d'être comparé avec son ami. Quant aux Françaises, leur âme ne semble occupée qu'à imaginer de nouveaux moyens de décorer son enveloppe. Cependant Paris exerça peu à pou sur elle ce charme pénétrant du mourement ot
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de l'exquts en tout genre dont il est bien peu d'esprits assez austères pour se défendre, et, dans la sévérité précipitée des jugements qu'elle avait prétendu porter quinzejours après son arrivée sur les mœurs de Paris et le caractère de ses habitants, elle reconnaissait bientôt, avec bonne grâce, un travers national : < C'est, disait^elle, la maladie de tous les Suisses enchantés d'être dans une grande ville et d'en médire ; nous nous plaçons à une fonëtre d'un quatrième étage, et, avec un crayon et du papier, nous faisons des notes numérotées sur les mœurs des passants qui traversent la rue. » Enfin, après plusieurs années de séjour, elle rendait complètement les armes, et, dans une des lettres à madame de Branles * que le comte Qolowkin a publiées, elle portait sur Paris ce jugement un et un peu recherché d'expression qui tr=aduira, s'ils sont sincères, celui de bien des étrangers :
1: Etiannette ChaTanne avait âpousâ, en 17S4, M. Clavel de Branles, jurisconsulte distingué et veraiflcateor à l'occasioa. Elle-même faisait dea vers et écrivit une tragédie de Caton (sans doute une traduction du Calon d'Âddisoo) que madame Necker s'efforça plus turd, mais sans succès, de faire représenter à Paris. M. et madame de Branles demeuraient à Lausanne. La correspondanco de Voltaire, édition Beiicbot, contient up assez grand nombre de lettres adressées par lui à M. de Branles.
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Venez vivre quelque temps avec nous, madame, et TOUS serez moins surprise de l'illusion qa'i nous fait préférer Paris à tout autre séjour; peut-être même la partagerea-voug. 11 est certain qu'on peut et qu'on ioÀ être pins heureux ailleurs ; mais il fiiut pour -cela ne pas conniùtre un enchantement qai, sans fiûre le bonheur, empoisonne à jamais tous tes autres genres de via. Nous ressemblons & ces gounnanda, dont le palais blasé est dégoûté de tous les aliments et ne peut cependant revenir & des mets simples et salutaires; la flnesse du goflt est prodigieusement perfectionnée tant pour le corps que pour l'esprit et nous réalisons au moral et au physique l'histoire du sybarite que le pli d'une feuille de rose empêchait de dormir.
Lorsque madame Necker s'avouait ainsi vaincue par le charme de Paris, il y avait déjà longtemps que sa maison était devenue le centre d'un cercle littéraire dont l'éclat faisait pâlir celui qu'au prix de tant d'efforts et de prudence, avaitâni par rassembler madame Geoffrin, Trois ou quatre années avaient suffi pour assurer le succès d'une entreprise à laquelle madame Necker s'était consacrée dès le lendemain de son mariage, avec l'ardeur raisonnée qu'elle savait mettre aux choses lorsque sa volonté était d'accord avec sa conscience. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire pour expliquer cette ardeur d'y voir, ainsi que l'ont fait les ennemis de madame Necker, un dessein d'ambition longuement pour-
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Buiri et ane suite de combinaisons profondes pour porter son mari au pouvoir, en lui assurant l'appui des gens de lettres. Pour comprendre son mobile, il suffit de se rappeler ce goût passionné pour les choses de l'esprit qui avait occupé sa jeunesse et auquel elle n'avait renoncé que sous le coup de la nécessita. Lorsqu'elle avait accepté de suivre madame de Vermenous h Paris, une des raisons qu'elle se donnait à elle-même dans quelques réflexions jetées sur le papier, c'était la facilité qu'elle aurait de partager son temps entre « la lecture, la correspondance, les plaisirs bruyants et l'amitié; rien de plus gracieux, ajoutait-elle, qu'un pareil gei^re de vie ». Il n'y a donc rien d'étonnant qu'une fois maîtresse de son temps et de ses actions, elle ait cherché à réaliser ce genre de vie gracieux que rêvait sa jeunesse. Sou mari s'y prêta de bonne grâce, avec peu d'inclination toutefois, et l'indifférence distraite avec laquelle il assistait aux conversations qui se tenaient lui a été assez souvent reprochée pour le laver du . soupçon d'un ambitieux calcul.
Ce n'est pas cependant que la grande fortune de M. Necker et sa bourse toujours ouverte ne fussent pour beaucoup dans le succès si rapide de l'entreprise sociale et littéraire tentée par sa femme. Il y avait déjà longtemps que les gens
de lettres aTaient commencé de recourir h la protection dès financiers, et, lorsque Corneille dédiait Cinna au fermier général Montoron ', il est permis de voir dans cette dédicace moins un hommage littéraire qu'une sollicitation discrète. Mais cette protection leur était devenue d'autant plus nécessaire que, plus hardis, plus nombreux, moins soutenus par leur génie, ils avaient cessé, comme leurs ancêtres au XTn* siècle, de tourner leurs regards vers le roi et la cour pour s'enrôler au service d'une puissance naissante dont ils s'efforçaient d'assurer le triomphe : l'opinion publique. Comme l'opinion publique n'avait point alors de représentation légale, c'était par la vois des gens de lettres qu'elle s'exprimait, et ils étaient d'autant plus disposés à croire à l'infaillibilité de cette souveraine nouvelle qu'eux-mêmes préparaient et dictaient ses arrêts. A ta vérité, l'appui qu'elle leur prêtait dans les circonstances difficiles n'était pas toujours très solide, et la Bastille était souvent au bout de la carrière périlleuse qu'ils couraient à son service, la Bastille dont, pour eux, les cachots étaient des chambrettes assez commodes, au sortir desquelles un regain de
1. Montoron n'est guère connu dans It^istoii'e que par cette dédicace. La Biographie ttniverselU ne (ait même pas mention de son nom.