‹ Le salon de Madame Necker: d'après des documents tirés des archives de Coppet (volume 2)Chapitre 19 sur 49 · PREMIÈRES RELATIONS · texte numérisé non relu

PREMIÈRES RELATIONS

popularité les attendait, mais où ils n'en risquaient pas moins d'être oubliés, si quelque puissant protecteur ne s'agitait pour les en tirer. Ajoutez à cela que les droits de la propriété Ut^ téraire n'étaient pas aussi solides ni les profita aussi abondants qu'ils le sont de nos jours; que le succès de deux ou trois romans ou pièces de théâtre ne faisait point la fortune d'un écrivain, et que la menace perpétuellement suspendue d'une saisie ou d'une interdiction de vendre donnait toujoursaux libraires ou aux comédiens un prétexte pour payer les auteurs assez maigrement.

La protection de quelque personnage inâuent, pour éviter la Bastille ou pour en sortir, la bourse de quelque grand financier pour y puiser dans les moments difficiles, tel était donc le double appui dont avaient besoin les gens de lettres au xTiii* siècle, et on pourrait aisément compter ceux qui ont eu assez de courage ou de fierté pour s'en passer. Mais quelle bonne fortune de trouver à la fois ce double appui chez un Qnancier dont les talents reconnus, les relations constantes avec le Trésor assuraient déjà le crédit en préparant sa fortune politique I et quel surcroît d'agréments quand la maison de ce financier était tenue par une femme jeune, belle, aimable, sincèrement éprise du culte des

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lettres, et attentive à caresser l'amour-propre de ceux qui itéquentaient son salon ! C'est ainsi qu'on peut expliquer qu'il ait suffi à madame Necker de deux ou trois aunées pour réunir autour d'elle une société qu'une maîtresse de maison moins favorisée par les circonstances aurait consacré sa vie entière à l'assembler. Aussi les appartements de la rue Michel-le-Comte, qui tenaient aux bureaux de la maison de banque, devinrent-ils rapidement trop étroits pour le nouveau genre de vie de madame Necker, et le ménage abandonna ces régions lointaines du Marais pour s'établir rue de Cléry, dans une maison connue sous le nom d'hôtel Leblanc. Cet hôtel, qui était situé au coin de la rue du Fetit- Oarreau et qui, sur les anciens plans de Paris, occupe un emplacement assez vaste, avait appartenu, au commencement du siècle, à ce Claude Leblanc ', secrétaire d'État au département de

1. Claude Leblanc, né en 1669, mort à Versailles en 1728. Après avoir été maître dea reqaétea et intendant d'AuTergne, il fut nommé, en 171S, secrétaire d'État Aa département ds la t^erre. Accusé d'avoir contribué à la faillite de la Jonchère, trésorier de l'extraordinaire des guerres, eo puisant irrégulièremeat dans sa caisse, Leblanc dut donner sa démission ; il lUt mis à la Bastille et la chambre de l'Arsenal tut chargée d'instruire son procès. Mais, l'affaira ayant été renvoyée eu Parlement, Leblanc fut acquitté et il sa vit, en 1726, rappelé au poste de aecréture d'État de

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la guerre, que la haine de madame de Prie > avait fini par foire enfermer à la Bastille. La façade en rotonde était majestueuse; un large escalier avec une rampe en fer d'un très beau travail conduisait aux appartements du premier, dont les plafonds étaient ornés de peintures mythologiques et les murailles décorées d'arabesques et de médaillons. Ce fut là que M. et madame Necker demeurèrent jusqu'au moment où ils s'établirent au Contrôle général, et tinrent un salon d'abord purement littéraire, et auquel ne se mêla que plus tard, pendant et après le passage de M. Necker aux affaires, un élément politique. Le jour que choisit madame Necker pour rassembler habituellement ses amis fiit le vendredi, qu'on lui conseilla d'adopter pour ne pas faire concurrence aux lundis et aux mercredis de madame Oeoffrin, aux mardis d'Helvétiua ', aux jeudis et aux dimanches du baron

la guerre. Il occupait encore ces ftiDctions à sa mort. — Llifltel Leblanc, qui occupait le numéro 27 de la rue de CléTy, a été démoli es 1S4S pour faire place i la rue de Mulhouse.

1. Agnès Bertelot dé Pleneaf, marquise de Prie, née eu 1698, morte en 17S7. Une des causes de la haine qu'elle portait à Claude Leblanc était le seconil mariage que sa niére,avec qui elle était brouillée, avait contracté avec lui.

2. Claude- Adrien H^vétius, né à Paria, en 1715, mort en 1771. Il avait commencé par être fennier-géuéral, ixaia il

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d'Holbach*. Mats, lorsqu'elle donnait k dîner, elle avait soin qu'il y eût toujours quelque plat maigre pour ceux de ses convives (en bien petit nombre sans doute) qui se conformaient aux prescriptions de l'Église. Les vendredis de madame Necker ont été rendus fameux par ces vers de Voltaire :

Vous qui chez la belle Hypatîe * Tous les veadredis raisonnez I>a vertu, de philosophie Et tant d'exemples en donnez..:

renonça & ea charge après avoir épousé mademoiselle âe lignevllle d'une très grande famille de Lorraine. A partir de ce moment, il s'occupa surtout de littérature et de philosophie, n publia en 1758 un Ijïre de l'Esprit qni fut censuré par la Sorbonne et brûlé sur la place pabligue.

1. Paul-Henri Thiry, baron d'Holbach, né en 1723 à Hildeaheim, dans le Falatinat, mort à Paria en 1789. Les dtnere qu'il donniût deux fois par semaine aux encyclopédistes, soit àParis, soit dans son châteaudeGrandval, lui avaient valu le nom de premier maître d'hôtel de la philosophie, que lui décernait l'abbé Oaliani. « On y disait, rapporte l'abbé Morellet dans ses Mémeires, des choses & faire tomber cent fois le tonnerre sur la maison, s'il tambaîtpour cela. *

2. Bypatie, fllle du mathématicien Théon d'Alexandrie, s'était rendue elle-même célèbre par les cours publics de philosophie qu'elle professait à Alexandrie. Mais elle lut massacrée par la populace, l'an 415 de i.-C Elle était née vers 870.

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