‹ Le salon de Madame Necker: d'après des documents tirés des archives de Coppet (volume 2)Chapitre 35 sur 49 · LA MARQUISE DU DEFFAND · texte numérisé non relu

LA MARQUISE DU DEFFAND

que Voltaire l'oubliât et que madame du DelTand fût seule honorée de ses envois :

Vous m'avez fait épronver, monsiem', lai éerivsntelle, tous les toarmens de la jalousie et j'avois besoin de vos nonveltea bontés pour n'être pas tout & fait malheureuse. Quand madame du DefFand reçoit vos ouvrages, elle s'en vante et ne les donne Jamais, car elle veut autant que possible nous ravir la lumière qu'elle n'a plus.

Malgré ses tourments, madame Necker voulut, peut-être pour être agréable à Voltaire, entrer en relations avec sa rivale, et, la présentation faite, elle écrivait k Ferney :

J'ai Mi connoissance avec madame du Deffand ; c'étoit votre correspondance et votre opinion qui exeitoientma curiosité. Madame du DefTandest encore très brillante ; elle supplée au sens qu'elle n'a pins par la vivacité de ses passions ; elle est heureuse, elle est gaye, car elle ne voit les choses que par vos yeux.

On sait ce qu'il fiiut penser de la gaieté de madame du Deffaud depuis qu'on connaît les lettres où ce pauvre cœur inassouvi épanchait les ardeurs et les amertumes de sa dernière passion. Aussi ce jugement sur son caractère ferait-il peu d'honneur à la sagacité de madame Necker s'il fallait y voir autre chose qu'un compliment

à l'adresse de Voltaire, C'est ainsi qu'elle lui écrivait encore, à propos de vers qu'il avait adressés à madame du Deffand et où il lui offrait plaisamment de l'épouser :

Les stances que vous adressez & votre bergère, madame du Deffand, ont toute la fleur du printemps ; c'est chanter les malheurs de la vieUlesse avec la voix du rossignol; mais, ai vous me demandez mon avis, je vous avouerai que votre mariage avec madame du Deffand ne me paroit pas assorti ; elle est aveugle et l'on sçait qu'Apollon est le dieu de la lumière. Cette dame cependant accepte la proposition avec transport. Ne la prenez pas au mot, je vous conjure. Il faut que voua soyez un être seul, sans rapports comme sans exemple et sans modèle. Le seul nom de madame Voltaire seroit une satyre, à moins que vous n'euasiez épousé Minerve, et encore i'accuseroit-on de trop de présomption.

Voici comment, de son côté, madame du Deffand expliquait à Walpole • le désir que les Necker avaient éprouvé de nouer connaissance avec elle :

1. Horace Walpole, troisième fila du ministre Robert Walpole, né à Houghton en 1718, mort en 1797 ; auteur du Château d'Otrante et de plusieurs autres ouvrages. S» correspondance publiée après sa mort a fait surtout aa réputation, à laquelle n'a pas nui cependant, en France du moins, l'atrectloD passionnée de madame du Deffand.

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Je ferai demain un souper où j'enverrai volontiora quelque autre à ma place: c'est à Saint-Ouen, chez M. et madame Necker : ils ont voulu me connoitre parce qu'on m'a dtmné auprès d'eux la réputatioD d'uQ bel esprit qui n'aimoit point les beaux esprits. Cela leur paroît une rareté digne de curiosité. Eh bien, j'ai été assez sotte pour faire cette connoissance, et quand je m'interroge pourquoi, je rougis de découvrir que c'est la honte de l'ennui et que je suis soq- Teat aussi imbécile que GribouiUe, qui se jette dans l'eau de peur de la pluie.

L'ennui, cet inexorable ennui que la pauvre marquise promenait non point par les mers, comme Byron et les grands ennuyés de notre eiècle, mais par les salons, et qu'elle craignait de rencontrer encore dans les lieux où elle allait pour le fuir, un instant elle crut que la société des Necker l'aiderait à y échapper. En effet, les deux seules lettres de la main de madame du Deffand (ou plutôt de celle de Wiart, son secrétaire) que j'aie trouvées dans les papiers de madame Necker, témoignent du goût très vif que lui avait inspiré d'abord le ménage. La première n'est, à vrai dire, qu'un simple billet d'invitation adressé à M. Necker, mais très aimable et très empressé :

Ce mercredy à huit heures.

On ne peut être plus contrarié que je le fua hier; je

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prévis vng excuses et vooB eûtes tort ; à neuf henrea et (letnte il ne resta plus chez moy que madame Mirepoix ', M. et madame de Beauvau, et mon évéque; nous vous regretames beaucoup, et moy je ne me console pas den'avoir point eu l'honneur de voîi* madame Necker ; je compte sur vooa demain jeudy; si madame Necker youloit venir nu peu de bonne beure c' est-il-dire sur les six ou sept heures, elle ne trouveroit personne. Je la prie de croire sinay que vous, que tout ce qui me prive de vous voir l'an et l'antre me déplût iDÛniment.

La seconde, qui est plas intéressante, fiit écrite par madame du Deffand à madame Necker à la

1. Aoue-Mar^ârite-Oabrielle 3e Craon, (soeur du pn ace de BeaoTau, dont il est question dans cette mSme lettre et que noua relrooTerons plus tard) avait épousé en premières noces Jacques-Henri de Lorraine, prince de Lisiû, et en secondes noces, Charles-Pierre -Gaston de Levis, maréchal héréditaire de la foi, marquis et depuis duc de UirepOLX, maréchal de France. Montesquieu, qui était fort admirateur de la maréchale, l'a peinte dans ces

Sam SB mOTiIreT, sans se caclier, Blls ae plsil âhàa la pr&irie ; Bile y pourrait flair sa vie Si l'oBil ne venait 1» chercher.

S. Il ent assez difilclle de dire quel est le prélat que madame du DetTand désigne ici comme son évéçue. Un de oeuT qu'elle TOjiùt le plus fréquemment était son neveu, rarclievt!i|ue de Toulouse.

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suite d'une discussion qui s'était élevée entre elles sur le point de savoir si nos premiers jugements sur les personnes, quand ils sont justes, noQS sont dictés par la connaissance des convenances du monde ou par an instinct irréfléchi. Madame du Deffand tenait naturellement ponr l'instinct, madame Necker pQur les convenances, et leur altercation fut assez vive pour qne madame Au Deffand jugeât nécessaire d'adresser le lendemain à madame Necker la lettre suivante :

J'ay réfléchis, madame, surnotre dernière conversation ; je crains qu'elle n'ayt pas élé de votre goQt; la vivacité quej'y ay apporté jpo«sa îesbotttes âesconvenances. Je me âate que vous avéa démdlée que la cause en étoit le peu d'habitude que j'ay pour les discussiona, et peut-être aussi mon peu de lumière. Ce que je pensois et que je u'ay peut-être pas bien expliqué, c'est que les premières impresaions qu'on reçois et les premiers Jugemens qu'on portent peuvent âtre justes, et qu'ils ne partent pas delà connoissance des convenances, mais d'un sentiment vif et prompt dont on seroit embarrassé de rendre raison.

Toute vieille queje suis, madame, c'est ainsy que je juge; n'en soyez pas moins sensible, je vous prie, ft mon amitié ; que la vAtre n'en soit point diminuée, et ne me tenez point rigueur sur la connolssanœ des convenances. Si mes sentlmens sont semblables & ceux d'un enfant, ils n'en sont que plussinoères; qu'ils ne vous en soient pas moins agréables, madame. Ce Inndy, 12 décembre.

Madame du Deffand trouva d'abord quelques distractions dans cette société nouvelle; aussi écrivait-elle à la duchesse de Choiseul :

Je ne croyois pas que je connoîtrois jamais me»dames Necker et de Marchais. Je les vois souvent et je m'en trouve bien. Ces femmes sont aimables; elles ne sont pointsottea, ni insipides. Elles sont plus faites pour laaociété que la plus part des dames du grand monde. Jepréfère ce qui écarte l'ennui à ce qui est du bel air.

Et,dansuneautrelettreàWalpole:«CeM.Necker est un fort honnête homme; il a beaucoup d'esprit, mais il met trop de métaphysique dans tout ce qu'il écrit... Dans la société, il est fort naturel et fort gai; il a beaucoup de firanchise, il parle peu, est souvent distrait. Je soupe une fois par semaine à sa campagne, qui est à Salnt- Ouen. Sa femme a de l'esprit et du mérite ; sa société ordinaire sont des gens de lettres, qui, comme tous savez, ne m'aiment point; c'est un peu malgré eux qu'elle s'est liée avec moi.

Mais bientôt madame du DeSand retrouvera & Sainl^Ouen son inexorable ennemi l'ennui, et elle s'en prendra d'abord un peu à elle-même: « Je as l'autre jour, écrit-elle à l'abbé Barthélémy', un souper chez les Necker: je me trouvois

1, Jean^acques Barthélémy, né à Cassis, en Provence, en 1716, mort en 1795, auteur du Voyage di* jeune AnacharaU.

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