U. Necker venait de quitter le ministâre
BUPFON 313
que par mes gémissemens sur les donleurs atroces que vous Avàs souffert, le cœur en presse et l'esprit en écharpe. La stupeur succedoit aux sentimeas trop Tifs dontj'étoia affecté; je craignois (helaa avec raison) le retocr de cea cruels accès de nerfs, et quoique Totre dernière lettre me rassure l'esprit mon cœur tremble toujours. — J'auroiS voulu voler auprès de vous, et je serois en effet arrivé des le 12 de septembre si le ciol et la terre ne s'y étoient opposés... je suis désolé do ce surcroit de déjay et d'absence forcée. Je vous le repète, chère amie que j'adore, je voudrois être auprès de voua, je le voudrois par ce double motif; je suis fâché de vous entendre dire que vous abandonnés à la voracité du temps ou à son inconstance vos liaisons, vos goûts et vos penchans. Oh ! ma noble et trop vertueuse, trop courageuse amie, les affections profondes que vous êtes sure de luy deorber sont en effet le fonds de notre bien ; mais les goûts et len penchans en sont le reveau ; et le bonheur consiste à ne rien perdre de ce dont on a jouï. Et quelle personne au monde mérite plus que vous d'êlre parlïtitement heureuse? qui jamais eut plus de droit à ia recoQDoissaDce de touttes les âmes sensibles? qui ne vous éleveroit pas des autels si tout le monde vous connoissoit comme moi? Je me trompe ici pEir trop de sentiment, car vous en avéa en effet des autels dans le cœur de tous les gens honâtes, et te mien a de plus que les autres le désir ardent de vous voir jouir ea paix et en santé de tout ce que vous avés acquis par vos hautes vertus ; il a de plus un sentiment qui tient â votre personne; je ne pouvois me représenter cetta I. 18
mfùgreur, cette perte de votre embonpoint d'albâtre sans pleurer de désespoir ; ce n'est doac pas votre âme seule qae j'aime; vous serésassœ généreuse pour' me pardonner cet aveu, j'en ai pour garand les vœux ■ que voua avez ta bonté de faire pour la conservation de mon triste corps.
Hontbard, ce 1" octobre 17S1.
Je reprends pour vous dire après avoir relu et baisé vos lettres que comme vous avés trop de vertu, vous avés aussi trop d'esprit. Que d'ingénieuaes images, quelle tournure charmante dans votre dernière lettre et sur des choses désagréables quel vernis de beauté ! quel fond de bonté! qaeje vous dois donc aimer; mais au3Si combien donc je vous aime! chaque jour je vous . vois plus aimable et tons les jours également spirituelle et sensible; les miens voua sont consacrés, et tous ensemble ne m'acquiteront pas de ce que je dois à la tendresse de ma divine amie. C'est en le liiy protestant que j'ose l'embrasser.
Madame Mecker, comme oa peut le penser, n'était point insensible h l'expression des sentimens de Buffon. Ce qui brillait d'ua certain éclat littéraire avait toujours eu beaucoup de prestige à ses yeux. Mais qu'étaient-ce que les hommages d'un Marmontel, d'un Orimm, ou même d'un Diderot, auprès de ceux d'un homme avec lequel Voltaire acceptait sans trop de mauvaise grâce de partager « le temple de Mé-
BDFFON 315
moire, » suivant un vers célèbre de Lebrun ' : Partage avec Buffoa le temple âe Mémoire. Le culte public que Bufioa rendait à madame Necker l'enveloppait en quelque aorte dans cette gloire :
de ButTon illustre et digne amie, Voua dont il m'a taaté l'âme et les a^mena,
lui disait le même Lebrun (qui était bien le poète qu'il fallait à tous deux), et elle devait singulièrement jouir de voir ainsi leurs deux noms associés. Aussi donnait-elle à BufiTon une large place dans ses préoccupations et dans sa vie. Ce nom illustre revient à chaque page des cinq volumes de Pensées et Mélanges qui après la mort de madame Necker ont été extraits de ses journaux Intimes. On voit que la pensée de Buffon était toujours présente à son imagination et qu'il était à ses yeux la plus haute expression de l'humanité. « M, de Buftoo, disait- ' elle, est inimitable en tout, et cependant il doit en tout servir de modèle. » Les moindres opi-
1. Ponce-Denis Êcouchard Lebrun, qu'on appelle parfois Lebrun -Pindare pour le distinguer de son homonyme Pierre Lebrun, né à Paris, en 1727, mort en ISOT. Lea odes de Lebrun sont ai^ourd'hui moins goûtées que ses épigrammes. Voir, sur Lebrun, Sainle-Beure, Causeries du Lunai. I. V.
316 LE SALON DE MADAMB NEfîRBR
nions de Butfon, les ju^menta littéraires qu'il portait sur ses contemporains et ses rivaux, ses pensées sur le styie, sur la composition, dont quelques-unes paraissent singulièrement justes et profondes, ont été recueillies par elle avec un soin religieux. Buffon, âe son côté, en la voyant si attentive aux soins de sa gloire, ne lui dissimulait pas la haute opinion qu'il avait conçue de lui-même. Lorsque, pour dédommager Buffon de l'affTont qu'on lui avait fait en disposant de sa survivance, le roi eut permis qu'on élevât de son vivant sa statue au jardin du roi, la question se posa de savoir quelle inscription il oonvenait de mettre sur le socle de cette statue, œuvre de Pajou. Celle qu'on avait aàoptée d'abord: Naturam amplectiiur omnem, ayant inspiré h un mauvais plaisant ce r;ommentaire:« Qui trop embrasse mal étreint, » Lebrun avait proposé ces deux vers :
BuffoQ vit dana ce marbre. A ces traita pleins de feu, Vois-je de la nature, ou le peintre, ou le dieu I
Mais on avait décidé qu'une inscription latine était préférable, et, au lendemain d'une soirée
ok les termes de cette épigraphe avaient été discutés chez madame Necker, BufFon prenait son parti d'y travailler lui-même :
Vous avéa, ma noble amie,si fort exalté mon amour-
BUFFOW 317
propre hier soir, que j'ai rêvé cette nuit ces deus
vers pour le portrait :
BufToui 03 iaaigne videns mirabere. Quid si Virtutea, nec non prfecordia candida noris I Gela n'est pas bien bon ; cependant je préfererois ce
latin àla phrase tirée de mes ouvrages. Bonjour, mon
adorable amie; depuis vingt-quatre heures je n'ai
pas cessé de penser & vous.
Mais quelques jours de réflexion lui faisaient apercevoir que ces vers n'étaient pas irréprochables, car il écrivait encore à madame Necker:
Au Jardin du Roy, ce 11 féTrier.
Peu content des derniers vers latins que j'ai envoyés à ma noble amie, j'en ai rêvé quatre autres qui me paraissent moins mauvais, mais que je soumets à son jugement, mille fois plus exquis et plus sûr que le mien :
Jngenio aublimi, menteque diviniore lutima Natur» vict» penetraHa scrutans Buffoaus verbo terram et cœlos patefecit, Feliïl nara potuit rerum digaoscere causas.
Il faut croire que le jugement de madame Necker n'avait pas été très favorable à ces fruits de la muse de son illustre ami (bien que, dès le lendemain, il se fût empressé d'en corriger les fautes de quantité à l'aide d'un dictionnaire), car elle lui suggérait, à la place de cette
épigraphe, une inscription qu'elle-même avait composée, et Buffon lui répondait aussitôt:
Ma noble amie, ce que vous rencontrés vaut mieux que ce que j'imagine et puisque vous voalés louer l'éloquence et le génie, il faut substituer Totre épigraphe à la mieano :
Cedite, Romani acriptores, cedite, Graii ' Nostro BufTonio cui mens divinlor atque Ob Magaa soaaturum. , , .
et finir à ces mots. Je n'ai point du tout de regret de mes deus vers dans lesquels j'aurois voulu exprimer mes sentimens d'adoration pour vous. Le cœur devroit parler toutes les langues,' mais le latin ne m'a pas oi)éi et ces sentimens sont si profonds qu'il me serait même impossible do les traduire en fhtn^is.
Ce n'était pas seulement dans l'intérêt de sa propre gloire que Buffon s'escrimait, un peu péniblement comme on le voit, en vers latins. La pensée de célébrer en styie lapidaire les grâces et les vertus de son incomparable amie n'ëcliauffait pas moins son imagination. Madame Necker avait fait peindre son portrait, en miniature, sur une petite boîte en émail pour le donner à Buffon, et Buffon avait composé, pour
1, Ce premier vers eat tiré de Properce, qui l'avait. composé avant la publicatioa de CÉnéide.
BUFPOM 319
être graves à l'entour, en lettres d'or, les vers suivants :
Angelica fecid et fcrmoso corpore Necker Mentis et iogenii virtntea exhibet onmen.
Mais l'éloge ne tardait pas à lui paraître in- BufUsant, et qd matin il écrivait à madame Necber, du Jardin du roi :
Il avril 1786.
Ce mardy, cinq heures du matin. Nuit plus catme que les précédentes pendant laquelle j'ai rêvé trois vers que je veux [Conter aoz deux premiers qui sont autour du portrait de mon adorable Eunie :
Fuîget enlni Necker, miaeris auxilia et opoe Suppeditaoa, fulget tradens hospitia aana .lEgrotis, nec non captiTia oatia paadeaa.
Madame Necker, qui était elle-même souffrante à ce moment, écrivait à Buffon pour le remercier de ses vers, et, comme elle annonçait l'intention de lui faire visite, Buffon s'empressait de lui répondre :
Ce 13 avril 17S6, au Jardin dn Roy.
La ntiit a été bonne et le rhume est fort diminué. J*aurois fort désiré que mou adorable amie m'eût dit uQ mot de sa santé. Je la supplie de ne pas se donner la peine de venir. Mes vers ne méritent pas un remerciement. Je viens de tes &ire copier et j'ai changé
le dernier. J'en ai fait aussi quatre en fhtn^ai:
Ce visage angélique a^ec un beau coraage Annonceat de Necker et l'àme et le génie.
De la divinité vive et adèle image , Tu sus aux maltieureuK rendre ou donner la vie.
Buffon, on le sait, n'aimait pas beaucoup la poésie. Selon lui (et ce jugement est pent-ètre plus profond qu'on ne pense) le plus bel éloge qu'on pût faire d'une pièce de vers était de dire : « C'est beau comme de la belle prose. » Mais il était lui-même trop connaisseur en belle prose pour se faire illusion sur le mérite de ses vers, et il ne faut voir, dans ceux que j'ai cités, qu'un monument curieux do son orgueil, de sa tendresse et do sa bonliomie.
Durant les heures que Buifou et madame Necker passaient à converser ensemble soit en se promenant dans la longue ailée d'arbres qui traversait le Jardin du Roi, soit assis par les belles soirées d'été sur les fraîches terrasses de Saint- Ouen, il y avait un sujet que la nature élevée et méditative de leurs deux esprits ramenait souvent entre eus et sur lequel ils avaient quelque peine à s'entendre. Plus d'une discussion s'est engagée sur la question de savoir quelles étaient les véritables opinions religieuses de Buffon. On sait qu'il avait le parti pris de ne pas s'exposer
aux censures de la Sorbonne, et qu'après avoir "publié, en 1730, sa théorie de la Terre, il s'empressa, sur les observations qui lui furent faites par la faculté de théologie, de publier une réponse où il déclarait expressément « n'avoir eu aucune intention de contredire le texte de l'Écriture et croire très fermement tout ce qui y étoit rapporté sur la création, soit dans l'ordre des temps, soit sur les circonstances des folts». Mais, sans attacher plus de créance qu'il ne faut à ce propos que lui attribue formellement Hérault de Séchelles ' : « J'ai toujours nommé le Créateur, mais il n'y a qu'à ôter ce mot et à mettre à la place la puissance do la nature, ■» on ne Saurait cependant méconnaître que, si les mots de Dieu, de créateur du monde, d'auteur des choses reviennent fréquemment sous sa plume, ces mots paraissent n'avoir dans sa pensée d'autre portée que celle d'une forme de langageun peu conventionnelle. Lorsque, avec cette vue de l'esprit dont il s'enorgueillissait à bon droit, il promène sur les révolutions de l'uni-
1. Jean-Marie Hérault de Séohelles, aé à Paris en 1760, est surtout célèbre par le sinistre rôle qu'il a joué durant la Révolution. 11 fut jugé et exécuté avec les dantouiatea en 1794. Sa Visite à Buffon, — publiée au lendemain da la mort de Buffon, contient d'intéressants détails, rafiléj- à dea assertions qui paraissent calomnieuses.
32i rs SALON de uadahe keckbr
vers un regard pénétrant dont quelques erreurs no doivent pas faire oublier la sagacité ; lorsque (suivant une métaphore hardie), à cette question que Dieu adressait autrefois à Job : « Où étais-tu lorsque je jetais les fondements du monde.? » il semble répondre : « J'y étais ! » il semble aussi, à travers la réserve prudente de son langage, qu'il ne sente pas la nécessité d'une puissance intelligente et directrice et que, pour expliquer ces évolutions successives, il lui suf- •flsede cette force de la nature dont il parlait avec une éloquence si chaleureuse et si cifiivain- ^^«i»cue : « C'est, disait-il, une puissance vive, immense, qui embrasse tout, qui anime tout... C'est en même temps la cause et l'effet, le mode et la substance, le dessein et l'ouvrage... un ouvrier sans cesse actif qui sait tout employer, qui, travaillant d'après soi-même, toujours sur le même fonds, bien loin de l'épuiser, le rend inépuisable ; le temps, l'espace et la matière sont ses moyens, l'univers son objet, le mouvement et la vie, son but. » Il lui manque, en un mot, ce que Sainte-Beuve (le Sainte-Beuve de 1834) dans l'étude sagace qu'il lui a consacrée appelait si bien « le rayon, l'humble désir qui appelle la bénédiction d'en haut sur l'humaine sueur et lui fait demander le pain quotidien ». D'un autre c<J<é, on savait, et les documents publiés par
M. Nadault de Buffoii n'ont fait que compléter d'autres témoignages, que Buffon n'a jamais cessé de se conformeraux pratiques extérieures du culte et qu'au moment de sa mort, dans la plénitude de son intelligence, sans prassion d'aucune sorte, il a oon seulement accepté, mais réclamé avec afdeur les secours de l'Église. Il y'a quelque chose qui répugne profondément à croire que cette haute nature se soit abaissée jusqu'à jouer toute sa vie une longue comédie, et que la ferveur religieuse témoignée par lui à sa dernière heure n'ait été qu'un calcul destiné à • assurer le repos dé sa sépulture. N'y »-t-il pas là un de ces problèmes sur le seuil desquels on devrait s'arrêter î De quel droit .en effet pénétrer , dans les profondeurs d'une conscience peut-être combattue pour y donner le dernier mot aux résistances de l'esprit ou aux soumissions de la volonté î Mais Invincible est la tentation qui, dans ces temps de doute, conduit à demander aux grandes intelligences ce qu'elles ont pensé de ces terribles problèmes qui sont au fond de toutes nos querelles. Aussi n'ai-je pu m'em-' ' pêcher de chercher si, dans cette correspondance intime, les véritables sentiments de Buffon ne se trahiraient pas par quelque endroit. Ces hautes questions parafesent avoir été soulevée^ entre Buffon et madame Necker dès la premi^
334 i,« SALON DB MAI)A^EE NECKER
année de leurs relations '. «Je vous proteste, madame, lui écrivait Buffon, de retour à Montbard, que je m'estimerois moi-même davantage si je pouvais penser en tout aussi bien que vous et M. Necker; mais la première de toutes les religions est de garder chacun la sienne, et le plus grand de tous le& bonheurs est de la croire la meilleure. Je n'en ai pas moins eu un plaisir délicieux dans ces conversations où nous n'étions pas tout à fait d'accord, et vous reconnoîtrez, madame, par mon empressement k chercher les occasions de vous faire ma cour, la sincérité des sentiments que je vous ai voués. * Le souvenir de ces discussions était probablement encore présent à la pensée de Buffon lorsque, quelques mois après, il lui adressait les lignes suivantes :
Montbard, eu Bourgogne, ce V,* juillet 1774.
M , de Buffon a l'honneur d'envoyer à madame Necker un petit écrit qu'il n'a pas publié et que probablement il ne publiera pas, mais qu'il soumet bien volontiers isonjugement en lui dâmandaatnéaiuuoiiis indulgence et vérité. Il prend la liberté de lui offrir ses respectueux hommages et tous les seotimens de sa haute estime.
1. Lalettred'oùje tire ce fragmant a déjà âté publiés pai' M. Nudault de Buffoo.
BOFFON 326
Le petit écrit que BufTon adressait à madame Necker est un opuscule de quelques pages où il s'efforce de concilier le récit de la Genèse avec sa propre théorie de la formation du globe. Ces quelques pages ont été plus tard insérées par lui dans ses Époques de la nature. Madame Necker ne serait donc pas demeurée tout a fait étrangère à cette tentative de conciliation dont la pensée première aurait été inspirée à Bu (Ton par le désir d'apaiser dans l'âme de sa noble amie les scrupules qu'elle éprouvait à admirer la hardiesse de ses hypothèses. Si ce fut là son but, il y réussit pleinement, car cette conciliation, qui ne nous pariût aujourd'hui qu'à moitié satisfaisante, rassura cependant madame Necker.
Ja conserverai précieusement, lui écrivait-elle, le
présent inestimable dont vous me croyez digne. C'est un modèle du respect qu'on doit avoir pour tes idées reçues quand elles sont utiles. J'y verrai comment on peut sacritler l'orgueil et l'opini&treté du génie en l'obligeant à user de ses forces contre ses propres opinions quand elles peuvent être dangereuses, et je ne serai jamais humiliée en iïiisant devant vous les aveux d'une àme honnête qui cherche un appui dans ie ciel, comme un sentiment dans le cœur de ses amis.
Mais cette concession que Ijuffon faisait aux
326 LS 8AL0N DE UAbAUG NECKElt
opinions reçues ne suffisait pas pour éteindre entre madame Necker et lui toute controverse. J'en trouve la preuvedans une lettre postérieure de quelques années, où Bufîon fait allusion à ses dissentiments avec elle sur un sujet bien autrement grave que les évolutions successives du globe, sur l'existence même et la survivance de l'âme. Celui qui a écrit après saint Paul et après Racine une si belle page sur l'homo duplex, l'homme double que chacun sent au dedans de soi, ne paraît pas dans cette lettre très persuadé que de ces deux hommes l'un soit formé d'un principe et puisse compter sur un avenir distincts de l'autre. Je citerai en entier cette lettre deux lois curieuse parce qu'on y trouve réunies l'expression des hèsilations de Buffon sur ce point capital de toute croyance philosophique et celle d'une tendresse dont les années ne faisaient qu'accroître l'ardeur :
Je no vons verrai donc qu'à mon retour a Paris, f Ah ! mou adorable amie, que ce prolongemeat d'absence est cruel & mon cœur ! Je comptais fermement que, de Lyon à Paris, voua ne prendriés pas d'autre route que celle de Moatbard, et je ne me console de m'ètre trompe qu'en pensant que vous y comptiês aussi et que cela n'a paa dépendu de votre volonté ; je vous adore si sincèrement que Je crois être sûr que Tous m'en Eavéâ gré, je vous aimerai toute ma vie, et
tnâme dans l'antre et pour l'éternité, ai, comme je le désire, votre opinion est meilleure que la mienne. Avec quelle finesse de tact, avec quelle grâce vous me donnez une leçon de philosophie dans votre dernière lettre ! Elle contient en quatre pages plus d'un volume de sublime morale ; chaque ligne est un aziAiue, et toiyours le sentiment exquis précède la profonde pensée ; oui, divine personne, vous êtes tout esprit et tout àme ; plus le corps est affaibli, plus votre tête a de force ; les deux substances sont bien distinctes chez vous, tandis que chez moi elles n'en font qu'une ; Je sens les facultés de l'esprit décroitre avec celles du corps, et voilà le fondement de la différence de nos opinions; la tendresse de cœur est la seule qui me paroisse augmenter an lieu de diminuer. Car je vous aime d'autant plus que je languis ou souffre davantage, mais je ne puis vous l'exprimer avec la même énergie. Mon pauvre individu surchargé par l'âge, affaibli par une incommodité habituelle, se consume encore en mouvemens forcés pour des procès, des affiùres malheureuses et surtout par les regrets d'une aussi longue absence et mes inquiétudes sur votre ganté qui m'est plus chère que la mienne. Votre tendre amitié fait toute la douceur de ma vie, je no serai pas heureux tant que vous ne vous porterez pas ' bien, tant que je ne vous verrai pas : combien de sentimens n'aurai-je pas à vous offrir, sans compter ceux de la reconnaissance pour les secours d'argent que j'aurois accepté si j'en avoisen besoin, mais j'ai reçu et placé dans une terre la dot de ma belle-fille ; je Tiens de vendre les meubles du château de celte terre.
328 LB SALON DE HADAUB NECKCR
ila m'étt^ent inutiles, et j'en eu tiré onze mille livres ; ainsi j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut pour la Tte d'anachorète que je mène ici. — Voilà un beau cadeau du prince Henry en porcelaine avecdescuillièrea d'or; vous lirez et me renverrez sa lettre qui est ingénieuse et sensible. Adieu, mon adorable amie; pardonnes ma très mauvaise écriture '.
Cette lettre est sans date; mais, ai l'aHustoD au cabaret de porcelaine qui fut envoyé h Buffon par le prince Henri de Prusse, l'année qui suivit le voyage de ce prince en France, ne la rattachait à l'année 1783, il suffirait du tremblement de récriture et de l'allusion quefait Buffon àses infirmités croissantes pour montrer qu'elle se rapporte aux dernières années de sa vie. Buffon était en effet atteint de la pierre, et chaque année cette douloureuse matadio rendait pour lui plus pénible le voyage périodique qu'il faisait de Montbard à Paris. Pour adoucir les souffrances que lui causaient les cahots du chemin, madame Necker avait fait fabriquer et lui avait envoyé de Paris une voiture dont la suspension particulière était destinéeà adoucir les secousses
1. Il Ëtait aaaei. rare que Buffon écrivit de sa propre main et il se servait ordinairement de celle d'un aecrétatre. Cependant presque toutes'les lettres que J'ai citées, saus doute à cause de letiv caractère intime, sont de son écriture.
BlIFFOM 329
de la route. Ce fut dans cette voiture que Buffon fit son dernier voyage au commencement de l'année 1788. Mais bientôt ses souffrances croissantes lie lui laissËrent plus d'illusion sur l'approche de sa fin. Un jour, par un chaud aprèsmidi du mois d'avril, il voulut faire une dernière et mélancolique promenade à travers ce Jardin du Roi auquel il avait consacré tant de soins. Enveloppé defourrures et appuyé sur deux laquais, i] parcourut la longue allée d'arbres qu'il avait si souvent montée et redescendue en compagnie de madame Necker, et en rentrant il se coucha pour ne plus se relever. Dès qu'il se sentit mortellement atteint, il fit mettre sur une table voisine de son lit la petite boîte que madame Necker lui avait donnée surmontée de son portrait, et il ne cessait de tourner ses regards vers cette image chérie. C'était le moment où l'ouvrage de M- Necker sur l'Importance des opinions religieuses faisait grand bruit à Paris. Buffon se fit lire à haute vois ce livre, et il trouva encore assez de force pour dicter à son fils une lettre oîi il chargeait madame Necker d'exprimer & son 'mari les transports d'admiration que cette lecture lui avait causés ; le jeune Bufl'on ajoutait ensuite : < J'ai présenté la plume à papa, et il a encore eu la force de signer. Il m'a fait appeler après dîner et m'a dicté sans hésiter et sans ba-
330 I.S SALON DE MAHAME neckbr
lancer. 11 y a seize jours qu'il est malade, et vous avez vu vous-même hier au soir son état. Mes larmes coulent si abondamment que je ne puis continuer. » En effet, au bas de cette lettre, on ne peut voir sans émotion, tracé en caractères à la fois distincts et tremblants, le nom, l'illustre nom de Buffon.
Lorsque madame Necker connut que l'état de Buffon était désespéré, salendressen'hésltapas. Ellequitla sapropremaisonet vint s'installer au Jardin du Roi- « Que de bonté I lui ditBuffon en la voyant entrer. Vous venez me voir mourir.
Quelspectaclepourun cosursensible !»Elle s'installa à son chevet, qu'elle ne devaitplusquitter et, surmontant les répugnances d'une nature faible et nerveuse, elle assista cinq jours durant à son agonie, quifut affreuse. Lorsque l'excès de la souttrance baignait d'une sueur froide tout le corps de Buffon, c'était la main de madame Necker qui essuyait son front et elle lui rendait les soins Intimes qu'une fllle aurait pu rendre à son père. Parfois, lorsque ses terribles spasmes lui laissaient quelque repos et lorsque madame Necker s'approchait de son lit pour lui rendre quelque service, Buffon lui prenait les mains et lui disait : « Je vous trouve encore charmante dans un moment où l'on ne trouve plus rien de c^rmant. » Mftdame Necker a laissé de cettç
BtJFFON 331
agonie un récit simple, sobre, pathétique comme tout ce qui est profondément senti '. Dans ce récit, écrit jour par jour, on devine que ce qui préoccupe surtout madame Neciter, ce sont les sentiments que Butfon exprimera au moment de sa mort. Elle a passé sous silence les témoignages de reconnaissance qu'il lui prodiguait ; mais elle note les moindres circonstances qui attestent que c'est dans la plénitude de son intelligence et de sa liberté que Buflon a parlé et agi. . Aussi ce dut être une grande joie pour son âme pieuse que de l'entendre d'une voix: forte et claire prononcer ces mots : « Je déclare que je meurs dans la religion oiijesuisné et atteste publiquement que je crois en Jésus-Christ, descendu du ciel sur la terre pour le salut des hommes; je demande qu'il daigne veiller sur mol et me protéger, et je déclare publiqiiement que j'y crois. » Elle donne ensuite des preuves de l'impatience avec laquelle Buffon, craignant toujours d'expirer dans quelque convulsion de souffrance, demandait qu'on lui administrât les sacrements. Puis, après avoirracontéavec quelle ferveur il les reçut, elle ajoute :
« Ce terrible spasme de la mort s'est calmé en
1. On bvuTerace récit â la An du eecond volume 4e la publication de U> NudauU ûg Bi^lToa,
partie ; mais il lui est resté uae suffocatiou excessive. La respiration étoit fréquente et gêaée. Puis le pouls a diminué graduellement, sa bouche est demeurée ouverte : les extrémités se refrot dissoient, 11 a serré plusieurs fois la main de mademoiselle Blesaeau * (et sans doute aussi celle de madame Necker). La respiration devint presque insensible, et, à minuit quarante minutes, ii a rendu le dernier soupir. >
Madame Necker futplusieursjours àse reinettrede l'émotion que ces tristes scènes lui avaient causèe,et elle dut aller chercher un peu de repos et de calme à Saint-Ouen. Le souvenir de cette agonie fut longtemps présent à sa pensée ; et Buffon était déjà mort depuis plusieurs mois qu'elle écrivait dans son journal : « M. de Buffon, dans les derniers jours de sa vie, disoit encore des choses fort tendres qui sembloient sortir du fond de son tombeau. Le spectacle de ses douleurs sera présenta jamaisàmon cœuretàma pensée. 11 m'a montré jusqu'au néant des grands talents. L'homme n'est rien : Dieu est tout, et c'est dans son sein qu'il faut chercher un asile contre sa propre pensée. »
Madame Necker trouva dans le testament do Buffon l'expression concise mais touchante de la tendresse qu'il lui portait. Presque en tête de
1. Mademoiselle Blesseau était depuis longues anaées la gouvemante de BufTon.