BUFFON
ce testament et avant les legs faits par lui à son frère età sa sœur,Buffon avait inscrit ces mots. « Je prie ma très respectable et plus chère amis madame Necker d'agréer le legs que je prends la liberté de lui faire du déjeuner de porcelaine qui m'a été donné par le prince Henri de Prusse. On remettra aussi à madame Necker la boîte sur laquelle etlo a eu la bonté de me donner son portrait. » Ce déjeuner en porcelaine, dont les différentes pièces reproduisent toute l'histoire du Cygne, se rapportait à un souvenir demeuré cher au cœur de fiuffon. Durant un desséjoursqu'elle avait faits à Montbard, madame Necker avait pris un soir un des volumes du grand ouvrage de Buflfon et s'était pin a. lire à haute voix cette histoire du Cygne, qui en est une des pages les plus poétiques et les plus gracieuses '. Buffon avait été ravi d'entendre le charme de sa prose relevé par l'accent d'une voix aimée, et par le legs qu'il priait sa très respectable et plus chère i amie d'agréer, il avait voulu graver cesouvenir .' dans son cœur *. « Sa très respectable et plus '
1. L'hiatolpe du Cygoeserait, à ce qu'il parait, en si'aada partie de l'abbé Beiou, Mais Bulfoa revoyaitle maDusorlt do ses cot1a})orateura et y mettait, quoi qu'oa eu ait dît, )tk touche du géuie.
2. Dana son teatameat, maJaine Necker Chargea saa mari de rendre ce déjeuner de |ioi'ccl:iine au fils ;Ic Buffon,
chère amie t » Ces deux mots, dans lesquels il renfermait à la foi3 l'expression de sa vénération et celle de sa tendresse sont bien la traduction fldële dusentiment queBuffonportaitàmadame Necker. Cet attrait du génie d'un homme pour la vertu d'nne femme est assez rare pour mériter le respect, et un peu d'enflure dans l'expression ne doit pas faire oublier ce que cette relation avait à la fois de touchant et de noble.
ïlais, celui-ci ayant péri aur l'écharaud avant la mort de madame Necker, le legs ne put être exécuté, et le déjeuner de porcelaine se trouve encore aujourd'hui à Coppet, ainsi que la boite surmontée du partrait de madame Kecker.
: Il y a des noms malheureux, des noms que la postérité prend, si j'ose dire, en grippe, et qui ont le privilège de provoquer le sourire ou l'ennui. De ce nombre est celui de Thomas, le vertueux Thomas, comme l'appelaient, non sans une nuance de raillerie, ses contemporains, et j'hésiteraispeut-êtreà marquer la place occupée par lui dans le cercle qui environnait madame Necker, ai ce n'était y laisser un vide trop sensible. Thomas asuccombê sous un mot méchant de Voltaire, le gali-thomas, sous le dédain des encylopèdistes, quineluipardonnaientpasde demeurer étranger à leurs pa3sions sectaires, enfin, ii faut bien le dire, sous le poids de ses propres œuvres en sept volumesin-octavo. Si lourde
D.3l.za..ït,:.OOgle
336 LE GALON DE HADAUB NECKKR
aété sa chute, qu"ily a peut-être quelque témérité à prétendre l'en relever. Comment, en effet, intéresser les enfants d'un siècle qui se pique 1 d'avoirinTenlé la critique àun auteur qui n'a écrit que des éloges et (kire goûter nus lecteurs de Rolla le chantre de ta Pétréide ?Et cependant Thomas mérite d'être étudié comu]e le type le plus élevé de ce qu'on pourrait appeler l'honnête homme en littérature. Â côté des Grimm, des Diderot, et même des Marmontel, c'est une figure qui nous paraît assez effacée, voire un peu ridicule. Mais de leur vivant à tous, il passât pour être doué d'un génie supérieur; ils lo respectaient tout en le raillant un peu, et jamais aucun d'eux ne se serait avisé de 1^1 disputer la première place dans le cœur de madame Necker.
Thomas connut madame Necker, qui était de quelques années plus jeune que lui, dès les premiers temps de son mariage *. Jusqu'alors, il avait vécu assez péniblement d'une vie de travail constant dont l'austérité ne laissait pas que de provoquer de temps à autre les railleries de ses confrères en littérature; « Frère Thomas, disait Grimm, dans ses Bans et Publications de CÈgîîse philosophique, fait savoir qu'il a coni-
1. AntOLDe Léonard Thomas était néàCleriDODt-FcrraDd ea 1T3Z. Il mourut h Oulline, près de Lyon, en 17^.
posé un essai sur les femmes qui fera un ouvrage considérable.L'Égliseestiraela pureté des mœurs et les vertus du frère ; mais elle craint qu'il ne connaisse pas encore les femmes et elle lui conseille de se lier plus intimement, s'il se peut, avec quelques-unes des héroïnes qu'il présente, pour le plus grand bien de son ouvrage. » La seule femme, en effet, dans l'intimité de laquelle Thomas eût encore vécu était sa mère, qui demeurait avec lui. Rude bourgeoise auvergnato, elle s'était consacrée avec dévouement à l'éducation de dix-sept enfants dont Thomas était un des plus Jeunes ; mais il était rare qu'elle adressât à aucun d'entre eux un mot de tendresse, et son fils disait avec raison que* par ses goûts austères et ses habitudes Spartiates, elle était faite pour être la mère de Léonidas ou de Phocion ». Une santé délicate, une pauvreté honorable, l'avaient tenu àpart du monde que fréquentaient les gens de lettres, en même temps que son imagination ardente, sa nature flëre et senslbie.faisaientde lui un être à part. Il avait donc vécu assez solitaire jusqu'au jour où M. d'Angeviller, avec lequel il était intimement lié, l'introduisit chez madame Necker, Ce jour marque une date et une révolution dans la vie morale et daos les habitudes de Thomas. Il ne tarda pas, en effet, & trouver chez madame Necker, avec unâ admi-
338 LE SA.LON DE HADAUH XliCKER
ration sans bornes pourson génie, dontelle n'était
pas femme à redouterlaformeun peu ampoulée, une inlelligence affectueuse des côtés profonds et tendres de sa nature, à laquelle il avaitmanquéjusque-là d'être comprise. En retour, Thomas rendit à madame Necker un culte assidu, et ce culte se serait peut-être traduit par des hommages trop passionnés, si, dès le début, madame Necker n'y avait mis bon ordre et si elle n'avait contenu l'expression des sentiments de Thomas dans des limites qu'elle ne lui permit jamais de franchir. « Je ne vous dis rien, lui écrivait-il au début de leurs relations, de mes sentiments. Bien que vous les ayez condamnés à n'être que tendres et jamais passionnés, je sens bien qu'auprès de vous ils auront beaucoup de peine à vous obéir. » Mais, quand elle fut bien assurée que Thomas, quoi qu'il pût lui en coûter, s'était rangé à cette obéissance, elle se livra sans scrupuleet avecabandon atout l'attrait qu'elle éprouvait pour une naturedontladroiture, l'élévation, convenaient k la sienne, en même temps qu'elle était assurée de n'être jamais froissée par lui dans ses convictions et ses délicatesses. « Dans tous les temps, lui écrivait-elle au bout de quelques années, j'ai besoin de votre amitié, mais cUo est surtout délicieuse à mon cœur lorsqu'il est accablé sous le poids des inutilités de la vie:
c'est auprès de vous qu'il cherche un asile, c'est auprès de vous qu'il vient ranimer des sentiments et rappeler des principes que l'habitude des idées reçues voudrait en vain affaiblir. Votre conversation est toiyours pour moi cumme le réveil après un songe confus. Je me dis : « Voilà > le beau, ie vrai, l'honaète, et tout le reste » n'est qu'illusion et mensonge. »
Cette amitié s'est épanchée de part et d'autre dans un grand nombre de lettres ; car, bien que Thomas résidât habituellement à Paris, il faisait de fréquents séjours soit à la campagne, où il cherchait le repos qui lui était nécessaire pour travailler, soit dans le Midi. Peut-être serat-on étonné de voir que non seulement dans ces lettres Fhomas se dépouille presque entièrement de la pompe oratoire de ses ouvrages, mais que, de toutes celles que j'ai eu occasion de citer, ce sont peut-être les plus modernes. Ce philosophe, ce rhéteur est, en effet, dans l'intimité un mélancolique, un malade. Il a sur la nature, sur la solitude des enthousiasmes qui rappellent Rousseau, et sur la vie, sur ses tristesses, ses mécomptes, des accents qui semblent animés d'un souffle avant-coureur de Werther. En effet, cette riche époque des dernières années du xviii' siècle n'a pas produit seulement des philosophes insouciants ou des grands sei-
840 LE SALON I>B HADAUE NBCKBB
gneurs débauchés qui menaient gaiement les funérailles d'une société dont cependant ils n'avaient point tant à se plaindre et qui jouissaient des ivresses de la vie sans porter leurs regards au delà ; elle a engendré aussi quelques hommes qui, pressentant la ruine de l'ordre de choses qui les environnait, cherchaient d'un œil anxieux à pénétrer les obscurités de l'avenir et qui, croyant assister aux derniers soupirs de la dernière des religions, se demandaient avec inquiétude à quelle source l'humanité puiserait désormais ses consolations et ses espérances. Ceux-là partagaient les pressentiments de Buffon s'écriant ; « Je sens venir un grand mouvement et je ne vois personne pour le diriger ; » ou les tristesses de Ducis ', le meilleur ami de Thomas, lorsqu'il disait : « Notre plus grand bonheur n'est jamais qu'un malheur consolé. » Ilssontbien nos précurseursetnos pères; car, au lieu de s'étourdir dans l'insouciance de leur temps, ils comparaient comme nous l'âugoisse des questions à l'obscurité des réponses, et ils sentaient déjà peser sur eux le poids des pro-
1. Jean-François Ducia, né à Versailles en 1733, mort en 1816. Sa coirespondancej qui coutieut un assez grand nombre de lettres adressées à ThomBB, a été récemment publiée. Voir, sur Ducis, Sainte-Beuve, Nouveaux Lumlà, T. IV.
blêmes qui Iroublent notre siècle. Thomas était, quoi qu'on eu puisse penser, au nombre de ces ancêtres d'Oberraann et de Renë. Quelquesunes de ses lettres vont nous le montrer sous cette face assurément peu connue, en même temps qu'elles nous feront pénétrer (spectacle toujours digne d'intérêt) dans l'intimité de deux nobles âmes. Je commencerai par celle-ci, qui date des premières années de leurs relations et que Thomas écrivait à madame Necker de Saint- Germain en Laye, où il avait loué une petite maison pour y passer l'été avec sa mère et sa
Samedy, à six heures.
Il est matin, et sûrement vous n'êtes poiut encore levée. Peut-être quelque songe vous rappelle en ce moment, oulesidées agréables que vous avéseuesia veille, ou les idées agréables que vous avés données. Pour moi, après avoir liasse une nuit tranquille. Je viens de m'éveiller en pensant à voua. Je vous écris près d'une fenêtre qui donne sur mon petit jardin rustique; le soleil levant m'envoie quelques rayons. J'ay sous les yeux des espaliers qui me promettent des li'uits pour cet automne, et j'entends dans un jardin voisin le bruit d'une bècbe qu i ouvre la terre. L'homme travaille et la nature se réveille ; c'est pour moi un jour de plus où je penserai à volrearailiéelàmonbonheur. Oui, cette amitié fait et fera le charme de ma vie. J'y
trouve & la fols ce qui élève l'âme et ce qui la console. La mienne est plus tranquille et plus calme depuis que je suis à la campagne. Je m'y suis pourtant fort ennuyé les premiers jours. J'y ai porté des chagrins qui me BODt sensibles, et la solitude qui, à la longue, calme les peines, les irrite d'abord. Ëloignéo de ce qui peut la distraire, l'âme pèse plus sur elle-mâme, mais la réflexion vient, et ce qu'on appelle philosophie est enflu de quelque secours. Loin de toutes ces misères de société on sent mieux que ce sont des misères. Les grands objets effacent les petits. En pensant aux amis qu'on a, on se console de ceux qu'on n'a pas ; on pardonne à l'indifférence et même â la fausse amitié, plus cruelle cent fois que l'indifférence même. Pourquoi vous parlé-je encore de tout ceci ? Je voua en ai trop fatiguée peut-être; mais l'amitié, etlavOtre surtout, est indulgente. D'ailleurs, en vous en parlant, je sens mieux tout ce que vous êtes, par ce que les autres ne sont pas. 11 n'y a pas de jour ici où je ne vous aye regrettée, où je n'eusse désiré vous voir et causer avec vous. Je n'ay pas fait de promenade que vous n'eussiez embellie pour moi. Je vous cherchois, mais vous étiez toujours â quatre lieues de moi. Oui, j'aime à être près de vous, à respirer le même air, à conuoitre vos idées, â partager vos sentimens. Si c'est un mal, je sens que je ne mo corrigerai pas sitôt.
Parlés moi un peu de ce que vous faites. Pour moi, j'écris, je lis, je me promène, je monte à cheval. Je parcours souvent une belle et grande forât. Les vastes forêls sont pour moi un des beaux oljets de la nature. Je trouve qu'elles reposent et agrandissent
l'i-ne. On peut voua parler ce langage. Votre imagination sent la nature et Totra esprit BQauroit la l>eindre, Quoy que je i^sse bien charmé de recevoir une lettre de tous, ne vous gânés pas cependant pour m'écrire. Ne m'ccrlvés même pas si vous voulés. Ne scais-je pas que vous avés quelque amitié pour moi î Votre silence m'en serait encore une nouvelle preuve. Non, mon cœur ne veut calculer qu'avec ceux qui calculent tout et ne sentent rien.
Recevés les hommages d'nn attachement égal h mon tendre respect, et offres, je vous prie, les mêmes sentimens k M. Necker de ma part. Ils seront mieux reçus ai voua les présentez voua-mâme.
A Saiat-Oermaia, £1 ma; 176S.
Cette maison rustique au soleil levant, les espaliers garnis de fruits, le jardinier qui bêcho la terre, « l'homme qui travaille et la nature qui se réveille», « les forêts qui reposent et qui agrandtssentl'âme », n'est-ce pas un petit tableau à la Rousseau oui la Bernardin de Saint-Pierreî On trouverait dans beaucoup de lettres de Thomas des traits semblables. Mais, comme tous ceux qui avaient à cette époque le goût de la nature etde la solitude, comme Rousseau, comme Bernardin de Saint-Pierre, Thomas avait dans le caractère un coin de sauvagerie et de morosité. Aussi faisait-il assez maussade figure dans le salon de madame Necker ; parfois U demeu-
344 LS SALON DB HASAHB NECKES
rait silencieux, sévère, témoignant par son attitude que les propos qui se tenaient devant lui n'avaient point son approt)ation ou que les interlocuteurs ne lui plaisaient pas. Voici comment il se justifiait ensuite auprès de madame Necker:
Pourquoi me voler les quatre pages où vous me grondiés 1 pourquoi les déchirer, puisque vous avés biea voulu vous y occuper de moi ? C'est te cas de dire comme dans Molière : JevetixqueVonniei)aite,moi! Les coups de ceux qu'on aime valent mieux, dit-on, que les caresses des autres. Eli ! quels éloges, quels tristes panégyriques de l'univers entier me âatteroient autant que le mal mâme que vous vouilriés bien me dire de moi ? Ce mal, c'est encore de l'intérêt, c'est de l'amitié, c'est quelque chose de vous. En amitié comme en amour, un peu d'orage vaut cent fois mieux que l'oubli : quand vous n'aurés rien de mieux à, faire, écrives moi pour me gronder. Le sujet est riche et ne TOUS manquera point sitôt. Parlés moi de cette sensibilité inquiète, qui redouteroit votre indifTérence comme le plus grand malheur, et pour qui, dans ce genre, la crainte, mâme la plus ridicule, est encore une crainte. Parlés moi du tort affreux que j'ai de ne pouvoir estimer beaucoup de monde quand je vous fù vue, de devenir difficile sur les caractères en les comparant au votre, do ne pas goûter l'esprit de beaucoup de femmes d'esprit quand j'ai conversé quelque temps avec vous. Reprochés moi le travers odieux de ne pouvoir sourire au milieu de vingt personnes qui vousentourent et me séparent de vous, de ne pouvoir
D.3l.iec.ïG00<^le
iàa
THO'UAS 345
lea écouter avec patience quand vous vous taisez, de De pas cbercber h leur plaire quand elles m'ennuyent : ne me ménagés point, et tachés, ai vous le poiivés, de me guérir de toutes mes erreurs. Surtout persuadés moi qu'il fÏLut que je vous aime beaucoup moins ; car, je TOUS en avertis, beaucoup de mesdéfautstiennentà ce vice-l&. Ab ! comme dans l'iadifiTérence on est content de tout le monde! comme on est calme, tranquille eb toujours Ctoidement égal ! comme on a le bonheur denertencomparer, de ne rien voir! comme les lieux, les tems et les personnes, tout se ressemble I La vei^ dure de vos tlUenls n'en est pas moins belle, que ce soitM. d'Angevilleretvous, ou un paysan de Saint- Ouen qui se promène sous leur ombre. Dans leur végétation tranquille, ils ne changent pas ; mais ft force de soins et d'anaéesj'y pourrai peut-être parvenir. En attendant, permettes que je sente avec transport tout ce qui vous intéressa, tout ce qui vous touche, tout oc qui tient &votreamitié, dont je m'honore et qui me donne pour le moins autant de plaisir que d'orgueil Ce vendredi, 29 mai IT78.
\ A mesure que l'intimité s'accroît, Thomas exprime plus librement k madame Necker la cha-' leur de ses sentiments. « Votre Âme, lui dit-il,' est nécessaire à la mienne: partout ailleurs elle est errante ; elle ne se retrouve elle-même et ne se repose qu'auprès de vous. » Plus librement aussi, il lui couQe ses tristesses, ses mécomptes,
'346 LB SALON DE UAi>A.UB NBCKBR
et le regret que laisse aux ambitions de sa jeanesse le rôle trop effacé à sofl gré qu'il a joué « sur cette scène cruelle et passagère qui s'appelle la vie ». Parfois, comme s'il avait senti ce que sa réputation avait d'éphémère, il regrettait de s'être consacré aux lettres, de n'avoir pas cherché davantage le bonheur et de n'avoir pas laissé aller sa vie « à une pente insensible et douce qui lui aurait permis de recueillir surson chemin les plaisirs tranquilles qu'offre l'amitié », Il aimait alors se figurer ce qu'aurait été cette vie s'il avait connu madame Necker dans une autre situation et dans un autre pays;
Il [suit que je vous fasse part d'un songe ou d'uD rêve délicieux que j'ay fait quelquefois, et que j'aime souvent tx me roprésenter. Si dans le temps quevousétiés daus voire patrie, lorsque dans une campagne tranquille, dans une maison retirée et solitaire, entre les plus respectables parens vous culiiviéa en paix par la réflexion et par l'étude cette raisouque nous admirons aujourd'hui et cette âme si élevée et sisensible.j'avois pu par liazard voyager de ce côté, si j'avois pu vous connoitre, il me semble que dans ce moment votre patrie seroit devenue la mienne. Je n'aurois pas voulu la quitter ; je seraia resté dans l'heureux désert où vous avoit placée la nature ; mon âme se seroit formée auprès de la vûtre; mon esprit tous les jours se iseroit éclairé de vos lumières. Je n'aurois riendésir^, rien regretté ; une foule importune ne seroit jamais venue vous
Thomas 347
ftiTiicher & moi et mesler ses insipides lieux- communs au cliarme de nos entretiens. Mon bonheur eût été de jouir du votre, et dans cette solitude oubliant le reste de l'univers, tous les jours auprès de vous n'auroient été qu'un moment. Voilà le roman de ma vie, roman qui ne m'étoit pas destiné. Vous déviés être plus heureuse, vous déviés du moins avoir un bonheur qui a plus d'éclat. Je souhaite que ce bonheur ne soit pas trop inquiet, et que pour le suivre il n'exige pas trop d'activité de vous. L'activité n'est un bien qu'autant qu'elle exerce tes forces et ne les épuiSe pas. Pour moi qui suis né avec des passions ardentoset un corps foible, moi que tous les objets tourmentent et fatiguent, je auis souvent obligé d'avoir recours A l'unifonnité et i la vie calme de la campagne. J'oublie auprès de la nature ce Pa.ri3 qui y ressemble si peu; maiajenepuis oublier ce qui m'intéresse et ce quo j'aime. Je substitue des souvenirs à ce que je n'ai plus et je jouis de mes regrets, ne pouvant jouir de ce qui les cause.
L'imagination de Thomas, naturellement portée à la mélancolie, ne lui présentait pas toujours des rêveries aussi agréables. Comme toutes les natures à la fois nerveuses et sensibles, il était envalii parfois par la tristesse, par le découragement, par le dégoût de ses occupations habituelles. Il souffrait alors des barrières que la société, les convenances éleyaient entre madame Necker et lui, et il s'étonnait que quelqu'un
318 LB SALON DR UADAMB NECEBR
pût passer sa vie auprès d'elle et désirer encore autre chose :
Je ne suis plus à Saint-Ouea, madame, c'est-à-dire dans une maison charmante au milieu d'un beau parc, sur une magnifique terrasse, vis-à-vis d'un bras de rivière qui entoure une grande île sur laquelle les yeus se reposent. Je ne vous entends plus, je ne vous vois plus au milieu de tout cela ; j'habite une petite maison champêtre, un petit janlin, une petite chambre; j'y fiiia peu de choses, mais je m'occupe devons et je Tève & vous. Cela seul m'embellit la saison et le lieu où je suis. Je cherche en vain & travailler, à penser, à me rendre une ardeur et une activité que je n'ay plus. On ne se ressuscite pas comme on veut. Le czar, la poésie, les ouvrages d'imagination, tout cel:^ m'intéresse peu. J'ai presque le malheur de survivre àmea goQts. Je me vois sans espérances, comme sans désirs, condamné & une espèce de néant. Je ne scais à quoi tient cet état, si c'est maladie, fièvre, dégoût^ paresse; maisj'ay souvent de ces attaques. Je préfère un moment près devousà quinze siècles de cette prospérité dont vous me partes ai souvent et que vous me faites oublier si vite. J'irai vous rejoindre à la fin delà semaine. J'irai retrouver la sensibilité et l'esprit, la naïveté avec laflnease, l'esprit d'observation avec l'indulgence de caractère, toutes les grâces qui touchent ettoutes les vertus qui élèvent. Ab! que faites-vous dans Paris! Vous y êtes égarée, vous y êtes perdue. Votre âme à chaque instant dément tout ce qui vous environne, et deux ou trois âmes isolées éparses sont
dignes de tous sentir et de vous coniioitre. Vous repoussés les autres; elles n'osent vous approcher. Qu'est-ce qui a le courage d'être humilié vingt foia par jour! Quoy il y a quelqu'un pour qui vous vives, pour qui vous respinés, et à qui vous ne suffises pas, et qui a encore besoin que l'univers exisf a autour de lui ! Logés dans un désert, et soyéa y même pour un autre que moi, j'aurai encore du plaisir à y être seul témoin devotre bonheur. J'ay déjà été dans cette situation, et elle a été une des plus douces de ma vie. Il faudra l'oublier, et revenir vous voir dans la foule, dans te monde, à des dîners, à des soupers. J'entendrai des dissertations, des contes, des riens, etje penserai dans ces moroens à tout ce que vous ne dires pas. Recovés mes plus tendres respects, et placés pour moi deux ou trois souvenirs à travers les distraclionsquivous entourent.
Madame Necker, dont la nature était également portée à la tristesse et qui ressentait vivement les moindres peines de la vie. prenait de son côté Thomas pour confident de ses accès de mélancolie et de lassitude :
Que mon àme, lui écrivait-elle, puisse se repsser sur la votre ; qu'au milieu de cette tristesse involontaire attachée à des contraintes de tout genre, au milieu de cette secrète anxiété que nos réflexions font naître, quand on se dit : Q;iisuis-je?Où vals-jeîD'où suis-je tiré? je puisse m'assurer au moins que j'ai
3&Ù LE SALON DE UAbllfÉ NBCKÏB
sur cette terre si mobile nn aàle iavariable an fond de votre cœur.
Et Thomas lui répondait en s'efforçanf de la rattacher à la vie par la pensée des heureux qu'elle faisait autour d'elle :
J'ai TU avec bien de la peine, lui écriTait-il, que TOUS n'étea point heureuse, que votre santé vous afflige, et que vous sentez plus vivement les peines que les douceurs de la via. Est-ce donc à vous à peuser ainsi; vous qui n'êtes environnée que de personnes qui TOUS aiment, vous qui f^tes le bonheur de tous ceux qui vous connoissent 1 Aimez du moins la vie pour le bien que vous faites, pour tous les malheureux que vous soulagés. Aimés-la pour les amis les plus tendres et pour tous ceux qui ne serolent rien si voua n'étiés plus.
Ce penchant commun à la tristesse les conduisait fréquemment à s'entretenir de sujets plus graves, et sur ce point madame Necker se trouvait encore en sympathie avec son ami. Bien que Thomas n'eût pas la fermeté des croyances chrétiennes de madame Necker, il partageait cependant avec elle ce déisme attendri qui était au XVIII* siècle ta foi des âmes religieuses. Dieu, l'âme, la mort, l'éternité, ces graves questions revenaient incessamment .dans leur correspon-