TH0MA
dance. L'imagination assombrie de Thomas se complaisait à ces pensées sévères, et il trouvait un écho dans celle de madame Necker : t Voilà. donc, lui écrivait-il à propos de la mort de madame Geoffrin, voilà donc le terme de tout!
C'est pour arriver là qu'il faut Caire un voyage souvent pénible à travers les passions, les faiblesses et les ridicules des hommes. » Mais il lijoutait aussitôt : « Heureusement on rencontre quelquefois sur la route des âmes douces et sensibles qui charment l'ennui du voyage. On n'est point à plaindre quand on a aimé quelqu'un, et la vieà ce prix-là vaut lapeine d'être acceptée. > Lorsqu'il envisageait cependant ce terme de tout sur lequel un pressentiment secret de sa fin prématurée ramenait incessamment ses yeux, Thomas ne trouvait point au dedans de luimême cette foi qui animait madame Necker et qui, disait-elle, était assez vive pour anéantir la crainte de la mort. Dans sa sincérité il ne cherchait pas k lui dissimuler les anxiétés qui ' ee mêlaient à ses confuses espérances.
Ma vie s'écoule, lui écrivait-il, et les années se pté~ cipitent avec une grande rapidité. Que je perde le moins de momens qu'il me sera possible, pour aimer ce que je dois aimer, pour vivre du moins avec son image lorsque je ne peux vivre avec elle-même. Plus j'avaDce dans ma carrière et plus la vie me pareil
un soiige. Ce songe est heureux pour moi, puisqu'il m'a fait rencontrer sur la terre cellequi devoit m'inspirer des sentimeDS si doux. Quand il finira, je remercierai le ciel de mo l'avoir donné. Ah ! qui sait ce qui succédera àce rèvesies.traOFdiaaire? Rousseau en mourant contemploit de ses yeux prêts às'éteindre cette belle nature qui lui échappoit. Il regardoit encore ce aoleil, image de l'éternel qui les avoit créés tous deux, et emblème de la vie qu'il alloit perdre. Où Ëst-ii maintenant ? Son â.me prend-elle plaisir à errer autour des peupliers qui couvrent sa cendre î ou son génie ardent et rapide a-t-il été se rejoindre è. la divinité qu'il a peinte quelquefois avec tant de dignité et de grandeur ? Ah ! le pouvoir de la mort estil suflisant pour rapprocher deux êtres que l'indni sépare! L'imagination humaine abandonnée à ellemême so perd et se confond dans ces idées. 11 faut q II ntempie la dignité de la vertu, pour oser ep de quelque espérance, et apercevoir un lien de mmu lication entre Dieu et l'homme. Non, une 4m t 11 que la vôtre ne peut ôtre étrangère k celui q 1 a mée. L'esprit humain dans sa faiblesse a cherche une révélation ; l'image des grandes vertus en est une que Dieu donne à la terre.
Qui V0U3 conuoit, voudrait être immorte), Qui vous imite, ua jour est sur de l'être.
L'impossibilité qu'une aussi belle âme que celle de madame Necker fût anéantie en même temps que sa frêle enveloppe était un argument
BUT lequel Thomas se plaisait a revenir pour réponijre aux incertitudes de sou esprit, en même temps que l'espérance de la retrouver un Jour lui paraissait une des meilleures parts do l'immortalitë :
Oh ! qu'il est doux de croire à cette commuDicatioR des mondes, à ces rapporta invisibles et toujours subgistans lies âmes avec nous ! qu'il est doux de penser que ce %leQC« éternel n'est qu'appai^nt, que la tombe n'est qu'ira passage dans une autre province de l'univeps, qutjceus qui nous ont inspiré des sentimens si chers peuvent encore les entendre, même sans y répondre; queleurâmepeut quelquefois descendre dans la nôtre poury jouir de nos regrets ; que la sensibilité et la vie existent au-delà des limites des sens pour n'âtre plus ni arrêtées, ni bornées, et qu'il y a un port éternel où se rassemblent tou^ les débris de naufrage sur lesquels nous pleurons ! D'après ces douces et consolantes idées, du moins n'avons-nous pas tout perdu ; ceux que nous avons aimés ne sont qu'absens. La vie, partout où elle est, communique et touche & la vie par la pensée. Nosparens, nos amis, enlevés & nos yeux, existent pour nous comme Dieu même, loin de nous par la nature, près de nous par la conscience et le sentiment. Nous sommes sQrs que du cercle où nous sommes, quoy que nous ne puissions en mesurer la circonférence, il y a un point qui aboutit jusqu'à eux.
Ne pensez-vous pm, comme moi, que de toutes les idées de l'homme celle de la mort est pent-éire la
354 LE SALOM DE MAKAIIE NECKER
plus active et la plus étendue ï A peine elle battre k notre esprit, qo'elle nous entr^ne dans les idâes dn temps, de l'espace, de l'éternité, do fini et de llofinL Elle nous jette dans les prorondenra de la natnre di- Tioe dont noua cherchons à deviner les desseins et vers laquelle nong tendons toutes nos pensées, comme ceux qui sont prête à être engloutis par la mer tendent leurs bras vers le rivage. L'idée de la vie nous arrête sur les objets qui frappent nos sens et pour ainsi dire sur la surface de l'existence ; l'idée de la znort nous ouvre le monde de la pensée, de r&me, d'une existence plus profonde et plus inctranue. Elle nous Mi parcourir les deoz, les mondes, Dieu même, pour y trouver un abri contre la destmetion qui nous menace. 11 y a eu des âmes sur la terre qui ont dûûdre naître le dogme de l'immortalité. Filles étoienl trop grandes poar qu'on pbt les confondre avec ce qui doit périr. Le soupçon même qu'elles pouvoient cesser d'être un jour eût semblé accuser la Divinité, et l'homme ne pouvoit sép^uvr de l'idée de Dieu ce qni loi ressemble, car les vertus sublimes sont-elles autre chose que les idées divines elle»mêmes mises en actions et qui viennent se repr^ senter sur laierre? 11 eût suffi de vous coonoitre pour concevoir et adopter sur l'homme ces grandes idées. Je lesentoisquanttj'avoialelmnheurdfl vivre avec vous, je le sens encore en vous lisant et en me rappelant dans la solitude tout ce que j'ay vu; car votre vie entière m'est présente, et toutes vos années remplissent les jours et les momens que je passe loin de vous. Voire tendre amitié adoucit le sentiment dv mes
peines. De toutes les consotatîoD» c'est ta plus douce at celle qui pénètre le plus h l'&me quand elle est blessée ■.
C'était des côtes de Provence que Thomas adressait h madame Necker cette lettre où s'épanchait son âme blessée. Le mauvais état de sa santé le força, en effet, à passer dans le Midi, loin de madame Necker, les dernières années de sa vie. Elle ne devait point voir exaucer le vœu qu'elle formait lorsqu'elle lui écrivait : J'aime à penser dans mes rêves romanesques qu'on m'élèvera un monument parmi les beaux arbres de Saint-Ouen. Vous en ferez l'inscription et dan^ vos promenades solitaires vous le regarderez. Insensiblement alors mon idée viendra se présenter à votre imagination. Mes défauts seront effacés par la mort; vous direz : Elle n'est plus pour moi, et elle eut pour moi la plus tendre amitié. C'est ici que cette Âme trop tendre déposoit dans mon sein ses pensées et ses sentiments. Rien ne l'afflige plus àprésênt, maiselle ne peut changer de nature, et elle doit jouir de mes regrets. » À peine âgé de cinquante ans, Thomas mourut iiOuUins, près de Lyon, dans la maison de campagne de l'archevêque, U. de
Il Cette lettre communiquée par M. Necker a été publiée après 1% mort de Thomas dans la collection complète de ■ça œuvres.
356 LE SALON t>B HADAUB NECKER
Montazet . 11 mourut entre les bras de son ami Ducis, non sans tourner sans doute, même à cette heure solennelle, une pensée de tendresse et de regret vers l'amie qui avait tenu tant de place dans sa vie ; il mourut comme elle aurait voulu le voir mourir, demandant à la religion le dernier mot des problèmes qui avaient agité son Piprit et la confirmation des espérances qui avaient soutenu son cœur. La douleur de madame Neeker fut profonde et les lettres qui lui furent adressées de tous côtés en portent témoignage. « Une amitié de vingt ans, un cœur comme le vôtre 1 lui écrivait Moultou. Âh 1 j'ai senti toute l'amertume de votre douleur. Ses ouvrages feront respecter sa mémoire, et l'amitié que vous eûtes pour lui dira qu'il leur était encore supérieur. » D'un commun accord, on la considérait comme cbargée de veiller aux soins de ia gloire de son ami et c'était à elle que Saint-Lamberi, chargé de recevoir à l'Académie le successeur de Thomas, s'adressait pour rassembler les matériaux de son discours : « Je ne songeois pas, madame, à vous prier de vous occuper en ce moment du soin de rassembler les traits qui caractérisent M.Thomas. Jecrois que votre âme souf-
1. Antoine Malviu de Montazet, né en 1712, [Qt successi' vement évéque d'Autun et ai'clievéïiue de Lyon. It mourut en 1788. 11 avait ità re^u de l'Académie Frap^ai^ en 1 757,
UjL.:e..ïG00'^le
THOUA.S 357
friroit trop d'une pareille occupation. Mais j'ai pensé qu'il y aurait un temps où elle vous seroit douce et où elle ôteroit àvos regrets leur plus grande amertume. » C'était h elle également que l6S amis de Thomas soumettaient les différents projets de répitaphe que, selon la coutume du temps, ils comptaient faire graver sur sa tombe. Parmi ces êpitaphes, il y en avait une qui était Ëiite pour plaire & madame Necker et qui, après les éloges d'usage, se terminait ainsi :
Amicitiw aerviens, bc pie moriena, »teniitat«in occupaïit.
L'amitié, la religion, l'éternité c'étaient bien les graves sujets qui, dans cette relation d'une nature si particulière, avaient occupé leurs âmes et en lisant ces mots sur la tombe de son ami, madame Necker aurait pu croire qu'elle entendait encore un écho de leurs conversations sous les tilleuls de Saint-Ouen.
Quelle était donc la véritable nature de cette femme qui, malgré la réputation de froideur et de sévérité qu'on lui a faite, avait le don d'inspirer des sentiments si vifs et si profonds, qui. jeune fllie, avait recueilli ces hommages frivoles dont le souvenir demeure cependant cher k la mémoire d'une femme, qui, dans un âge plus mûr, inspirait un égal enthousiasme à la ten-
358 LE SALOM DE MADAUE NBCEEK
dresse de madame d'Houdetot, au génie de Buffon, à la sévérité de Thomas, et qui, épouse pas- j sionnèe autant que chérie, trouvait cependant le moyen de faire à d'autres dans son «sur une place aussi large 1 Jusqu'à présent je me suis complu surtout à décrire le cercle brillant dont elle était environnée et je ne l'ai peinte en quelque sorte que de proâl dans ses rapports avec des hommes qui étaient assurément bons juges en fait de mérites et de grâces; mais si l'on trouve, comme je le voudrais, que cette figure ne manque ni d'originalité ni d'attrait, peut-être qu'il est temps d'essayer un portrait de face et de montrer en particulier, à l'aide de quelques documents intimes, ce qu'elle était dans la vie de chaque jour et comment elle s'acquittait de ces devoirs dont l'humble accomplissement Eût la gloire et la douceur de la vie des femmes. On i verra quelles ardeurs se cachaient sous cette apparence un peu compassée, et je serais étonné si les agitations de sa nature et la vivacité de ses sentiments, ne faisaient pas reconnaître en elle la véritable mère de sa fille.