LA SOCIÉTÉ DE LAUSANNE S
Thèmire, Céladon, Nizance, Sylvandre. Suzanne Curchod avait éti nommée présidente de l'Académie sous lenomdeThémire, et quelques prescriptions des statuts rédigés par son ordre rappellent un peu ceux des cours d'amour du moyen fige et de la renaissance. J'y relève en effet tes articles suivants:
c Afin de faire régner une douce union parmi nons, los cavaliers porteront lea couleurs des dames qui leur plairont le mieux, et les dames de même. Lorsqu'on changera de couleurs, on sera obligé d'exposer devant l'Académie les raisons de ce changement; elle décidera de leur solidité.
V 11 esf permis aux dames d'escamoter aux cavaliers leurs couleurs, rubans ou autres choses, et les cavaliers jouiront du même privilège.
> Si l'amour veut occuper lea cosurs des membres de l'Académie, on n'exige point qu'ils se fassent de violence pour lui en fermer l'entrée ou l'eu chasser. Mais, la légèreté étant une qualité aussi utile qu'argréable, elle pourra leur conseiller de ne point se piquer d'une constance trop héroïque. »
Le titre de chevalier de l'Académie des Eaux (c'est ainsi que signaient ses membres) imposait quelques obligations plus sérieuses que de choisir les couleurs d'une darae. C'était d'abord, pour chaque candidat, d'adresser aux. académiciens, sea futurs collègues, un véridique por-
trait de lui-même au physique et au moral, après lecture duquel il était procéda au suffrage ; c'était ensuite de défrayer de temps à autre les séances de l'Académie par l'envoi de quelques pièces de vers ou de quelque dissertation en prose. La présidente se conformait la première à cette obligation en adressant à l'Académie des essais dont plus tard elle appréciait assez justement la valeur en écrivant sur le cahier qui en renfermait la copie: « 11 y a des pensées fines et justes, mais beaucoup de tortillage. » Quant aux pièces de vers, odes et élégies, il est presque superflu de dire qu'elles étaient toutes invariablement adressées à la présidente Thémire et destinées à célébrer les douceurs que ses sujets goûtaient sous son sceptre et dans son temple. Pour diriger vers ce temple les pas des nouveaux venus, une véritable carte de Tendre avait été dressée. Le temple de Thémire était situé dans une île de peu d'étendue, au milieu de la mer orageuse du Sentiment, près du vaste empire de V Amour, et l'on n'y pouvait arriver I qoe par le sentier escarpé de YEstime sincère. I qui serpente au travers des précipices de YOr- Igtieillettse Prospérité et de la Brillante Ambu tion.
£n plus des travaux qu'elle imposait ù ses membres, l'Académie tenait des séances plé-
LA SOClfiT& DE LAUSANNE 31
nières. Tantôt on y délibérait sur le projet d'établir an droit des gens entre femmes, « en considérant le cœur des hommes, ainsi que le nouveau monde, comme une terre inculte et sauvage », et OQ démontrait la nécessité de rédiger ce nouveau code « par les désordres que cause la non-existence du droit de propriété entre les femmes quant à leurs principaux biens, qui sont les cœurs des hommes ». Tantôt on cherchait ensemble la réponse à quelques questions subtiles, dont il semble que, sous la présidence d'une jeune fille, la discussion, seule devait être assez d élicate : « Le mystère rend-il réellement par lui-même l'amour plus doux 1 » « Peut-il y avoir une amitié du même genre entre un homme et une femme qu'entre deux hommes ou deux femmes } » < Quel est le plaisir le plus délicatî » Il est vrai qu'à cette question l'Académie delà Poudrière répondait à l'unanimité : « Celui de rendre parfaitement heureuse une personne très malheureuse, sans y être obligé par aucune raison 1 »
11 me semble que ces documents, soigneusement classés depuis un siècle dans des cartons dont ils n'étaient pas sortis, nous font apercevoir une personne assez différente de celle que nous croyions connidtre ; un peu pédante et bel esprit peut-être, mais vive, enjouée, séduisante.
et, s'il faut tout dire, assez coquette. Je me ferais cependant scrupule de charger cette respectable mémoire d'une imputation aussi grave:
un peu de coquetterie à vingt ans, si eUe-mêmo à cette époque n'avait souffert de bonne grâce qu'on lui adressât ce reproche. Un ami plus âgé qu'elle, qui s'était chargé du rôle toujours délicat de l'informer des critiques que sa conduite pouvait soulever, se croyait obligé de lui écrire : « Les hommes mêmes trouvent que vous affichez trop clairement l'enyie de leur plaire. Ils sont bien persuadés, il est vrai, que toutes les femmes ont les mêmes prétentions ; mais ils aiment qu'on leur fasse perdre de vue cette vérité par des façons et des propos qui aient l'air de ne pas y toucher, » Elle-même avouait avec ingénuité < que la louange qui partait des hommes était celle qui la touchoit le plus », et malgré les dires de son austère censeur, il ne me semble pas que les hommes eussent beaucoup de peine à lui pardonner ce crime.
Le nombre est grand eu effet des pièces de vers firançaisou latins où sesattraits sont célébrés sous les noms variés de Sapho, de Thémire, de Suzanne, de Suzette, ainsi que des déclarations et des lettres qui se terminaient par une offre de mariage. Je n'aurai pas l'indiscrétion inutile de publier la liste de ces prétendants écon-
^iGoo^^lc