‹ Le salon de Madame Necker: d'après des documents tirés des archives de Coppet (volume 2)Chapitre 9 sur 49 · LA SOCIÉTÉ DE LAUSANNE · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ DE LAUSANNE

iliiits; mais, parmi ces prétendants, il en est un cependant dont la liaison romanesque avec Suzanne Curchod a jeté 'quelque éclat/Je veux parler de Gibbon. Il n'est en effet pas une vie de l'historien anglais, si sommaire qu'elle sott, où l'on ne voie rapporté qu'il tomba amoureux de Suzanne Curchod, pendantson premier séjour à Lausanne, etque, après l'avoir demandée en mariage, il se vit contraint de céder devant l'opposition formelle de son p^re. C'est ainsi que Gibbon lui-même raconte l'histoire dans ses Mémoires. Mais des documents curieux me permettent de compléter cette histoire en rectifiant sur plusieurs points le récit de Gibbon, et je serais étonné si l'on trouvait que sa conduite gagne à être présentée sous son véritable jour.

Oibbon avait seize ans (il était né en 1731, la même année que Suzanne Curchod) lorsque son père l'envoya en pension à Lausanne, chez le révérend ministre Pavilllard, spécialement chargé de lui faire abjurer les erreurs du papisme, auxquelles le jeune Gibbon s'était laissé entraîner durant son séjour à Oxford, et de le ramener dans le sein de l'Église protestante. Soumis pendant les premières années de son séjour à une surveillance sévère. Gibbon, auquel le révérend Pavilliard ne servait chaque mois qu'une pension exiguë, se plaignait fort d'occuper, « dans une rue étroite et sombre, la moins fréquentée d'une ville qui n'est pas belle, et, dans une maison vieille et incommode, une petite chambre mal

bâtie, mal meublée, qui, aux approches de l'hiver, au lieu d'un feu qai fait société, était destinée à recevoir la chaleur invisible d'un poêle ». Ce ne fut qu'au bout de deux années, et après avoir abjuré le catholicisme entre les mains du pasteur Pavilliard avec autant de docilité qu'il ^vait abjuré le protestantisme entre les mains du « father Lewis », que Gibbon, ayant conquis un peu de liberté, fut introduit par la famiile Pavilliard dans le cercle de la société de Lausanne. II avait alors dix.-hult ans et l'on a quelque peine à se figurer ce que pouvait être, à cet âge de la jeunesse et de la grâce, ce petit homme qu'une silhouette bien connue nous représente gras, replet, avec des jambes courtes, et dont le nez se perdait si singulièrement au milieu de deux énormes joues que madame du Deffand, en lui tâtant le visage avec les mains, se croyait victime d'une mystification de mauvais goût. Un portrait de lui à cet âge, que je suis heureux de pouvoir donner, nous aidera cependant à comprendrequels agréments pouvaientcompenser sa laideur :

Je coulerai légèrement aur la figure de M. Q... Il a de beaux chsvous, la main jolie, et l'air d'une personne de condition. Sa physionomie est si spirituelle et singulière, que je ne connois personne qui lui ressemble. Elle a tant d'expression, qu'on y découvre

presque toujours quelque cliQse de nouveau. Ses gestes ■ont si à propos, qu'ils ajoMteat beaucoup h ce qu'il dit. En un mot, c'est une de ces phygionomiea, ai extmoiv binaires, qu'on ne se lasse presque point de l'examiner, de le peindre et de le contrefaire. Il connoît les 'égards que l'on doit aux femmes. Sa politesse est aisée sans être trop familière. Il danse mciJiccrcmeat'. En un mot, je lui connois peu des agrément? qui font le mérite d'un petit maitre. Son esprit varie

Ici le portrait s'arrête, comme si le peintre avait ressenti tout à coup quelque trouble, Peut^ être Suzanne Curchod (car c'est elle qui est l'auteur de ce portrait) avait-elle craint, en continuant, de s'avouer à elle-même l'intérêt trop grand qu'elle prenait au modèle. Ce fut sans doute dans quelque assemblée déjeunes gens et de jeunes filles, peut-être dans quelque réunion de la société du Printemps dont il parle dans ses Mémoires, que Gibbon rencontra pour la première foisSuzanne Curchod. Laissons-le d'abord raconter lui-même cette rencontre et les conséquences qui en découlèrent. Nous verrons ensuite ce qu'il faut prendre et laisser de son récit.

1. < Quant aux taleuts de l'escrime et de la danse, mes succès, il faut bien l'avouer, fureut médioci'ea,» dit Oibbou daua ses Mémoires.

Les attraits personnels de mademoiselle Suzanne Curcbod étoient embellis par les vertus et par les talents de l'esprit... Daus ses courtes visites à quelques-uns de ses parents de Lausanne, l'esprit, la beauté et l'érudition de mademoiselle Curchod furent le sujet des applaudissements univu^els. Les récits d'un, tel prodige éveillèrent ma curiosité. Je la vis et j'aimai. Je la trouvai savante sans pédaalerie, animée dans la conversation, pure dans ses sectiments et élégante dans les manières. La première et soudaine émotion se fortifia par l'habitude et le rapprochement d'une counoissance plus familière. Elle me permit de lui foire deux ou trois visites Chez son père. J'ai passé quelques jours heureux dans les montagnes de la Franche-Comté ' ; ses parents encouragèrent honorablement ma recherche. Dans le ealme de la retraite, les légères vanités de la jeunesse n'agitant plus son cœnr distrait, elle prêta l'oreille è. ta voix de la vérité et de la passion, et je puis me flatter de l'espérance d'avoir fait quelque impression sur un cœur veiv tueux. A Crassier, à Lausanne, je me livrai à l'iUusion du bonheur. Mais, à mon retour en Angleterre, je découvris bientôt que mon père ne voudroit jamais consentir à celte alliance, et que,' sans son consentement, je serois abandonné et sans espérance. A^nrës un combat pénible, je cédai àma destinée. Je soupirai comme amant, j'obéis comme fils. Insensiblement le

1. Le village de Crassier est situé sur les derniéréa pentas du Jura, mais non point dans les muntagnes, ni eu Franche-Comté.

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