‹ Le salon de Madame TruphotChapitre 6 sur 8 · LK SALON 1)K MADAME TI{ITI»H()T W · texte numérisé non relu

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lions (le classe ou crindividu de chacun des douze niend)res composant la machine sybilline à éjaculer les verdicts. La liste j<énérale le renseiij^nait exactement, d'autre part, sur la position sociale des bimanes occasionnellement graves qu'il lui tallait déterminer. Avait-il devant lui, par exemple, comme ce jour-là, trois ronds-de-cuir au masque bovin et gloriliés par les palmes, cinq rentiers dont le ventre plein (Temphase dénonçait le brio des déglutitions et la prépotence des viscères intérieurs, mi architecte dont la moue improuvait la fade ordonnance de la salle, deux officiersretraités, alcooliques, vénériens ou anencépha- \es, g eus hircosa, comme diiPevse,el un riche bookmakers strapassé de bijoux? Il n'hésitait pas et, de suite, improvisait saplaidoirie. Aulieu de flagorner les jurés en tas, de les enfumer avec l'encens éventé des vieilles formules laudatives que se repassent les maîtres ducrachoir,il s'attachait à les séduire un à un, lui. Les ronds-de-cuir, d'abord. Avec une extraordinaire souplesse, une prodigieuse habileté, après les quelques lieux communs obligatoires de l'exorde, il se lançait en d'ingénieuses louanges sur rAdministration.il vantaitlavie desbureaux, lastagnation parmi l'émonctoire des paperasses, le travail paisible, la vie sans heurt, qui vous font accéder à la sérénité de ràme,et donnent à l'intelligence, débarrassée de tout poids uiort, cette acuité particulière qui permet de décortiquer les vaines apparences entassées à plaisir par le Ministère public. Les assis se rengorgaient ; même, ils apprenaient quelques-unes de ses phrases par cœur pour les servir, le soir, à la manille, aux partenaires qui tenteraient de ridiculiser leur profession. Puis, par dé subtiles nuances, par des dégradés insaisissables, il arrivait aux rentiers. Leur elasse constituait le

rempart; l'indéfectible redan de la Société française. Grâce à son concours jamais marchandé et à son abnégation toujours prête, la Patrie, jadis, avait pu cicatriser ses blessures, payer la rançon à l'envahisseur, et étonner le monde par sa vitalité. La France immortelle, la France qui renaît de ses cendres, ainsi

que le Phénix, Messieurs , proférait-il en ces

tropes poncifs, en ces métaphores béotiennes, sympathiques aux grandes éloquences du Barreau, et qui font dire, au Palais, que maître un tel a du génie comme Lysias ou Berryer. Pendant dix minutes, au moins, il chantait les gloires du 3 0/0, et rassurait les rentiers en leur dénonçant comme impossible le vote de rimpôt sur le revenu. Sans doute, chacun d'eux regrettait-il qu'il ne fût plus célibataire, eux qui avaient des filles à marier! Aux officiers, maintenant. Celui-là, le petit gros, aux pommettes fibrillées, comme par une potée de vers de vase sousjacents, avait été en Crimée, sans nul doute : son âge en témoignait. Il réquisitionnait donc tout son lyrisme, afin d'évoquer le Mamelon vert, pour, ensuite, se rappeler à propos la concision de

César Le 8 septembre, au matin, le maréchal

Pélissier donna Tordre au 65' de ligne et au 2'' zouaves

d'avancer jusqu'au ravin de la Séméneskoïa Le

vieux à rosette n'en revenait pas ; il crispait au bord de son banc une main épaisse et rougeaude ; de l'autre, il s'arrachait le poil des oreilles pour mieux entendre, et il pleurait à grosses larmes. Quelquefois, il interrompait :

— Il était sept heures, exactement, lorsque l'ordre nous parvint, Monsieur l'avocat... Son voisin, à monocle, aux moustaches en forme d'arbalète, était un cavalier, sûrement ; cela se voyait à sa jaquette

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bien coupée, à la raie médiane de la nuque, à la niaiserie figée et prétentieuse de la face et aux leggings avec lesquelles il était venu. Il avait dû faire 70. En avant le Plateau d'IUy... le calvaire de Floïng... les chevaux barbes des régiments d'Afrique... Il n'est pas une charge. Messieurs, non pas une, pas même celle des quatre-vingts escadrons de Murât, à Eylau, qui aille plus avant dans répopée... Ah les braves gens ! les braves gens ! comme s'exclamait l'empereur d'Allemagne, lui-même... Touché, l'ex-officier saluait dise rctementde la tête. Et c'était le tour de l'architecte. S'il diagnostiquait un petit manieur de tire-ligne, vite, il exaltait l'aménagement, le confort moderne des clapiers à bourgeois, qui permettent aux plus humbles de participer aux bienfaits de l'hygiène ; s'il conjecturait, au contraire, un brasseur de plans gigantesques, il faisait l'apologie de l'art contemporain qui déposa, dans Paris, tant de monuments d'une difformité sans seconde et d'une hideur prépondérante. Quelquefois, pour être sûr de ne pas se tromper, il alternait les deux cantiques. En dernier lieu, il s'agrippait au bookmaker. A celui-là, il chantait l'amélioration du pur sang qui permit de rénover notre cavalerie ; il disait les gloires hippiques et la splendeur des Grands-Prix. Et l'homme au complet quadrillé, racé tel un garçon de lavoir mais bagué tel Héliogabale, qui, pour la première fois, dégustait le panégyrique de sa profession, se sentait attendri comme le jour où, en plein Derby de Chantilly, sa maîtresse avait levé le duc d'Orléans venu en France avec un sauf-conduit du ministère opportuniste — ce qui avait amorcé sa fortune. Il était forcé de réfréner sa subite tendresse et les premiers témoignages de sa gratitude, pour ne pas lui crier ;

Jouez Montézuma à 12 contre un, clans l'Omnium ; c'est couru ! Et l'avocat continuait, continuait ; maintenant, il en était à la péroraison... Les faits de la cause il ne les avait évoqués que pour mémoire; il ne s'en était servi que pour opérer la suture entre les diverses phases de son discours. Qu'importait au Jury ? Celui-ci n'avait-il pas une dette de reconnaissance à acquitter envers lui. Gontrister un homme aussi aimable, était-ce possible ? Et les « Non» itératifs et spontanés répondaient à tous les chefs d'accusation. Maître Pompidor, d'ailleurs, n'avait qu'une seule fois raté l'acquittement — par manque d'audace, ce qui ne lui arriverait plus désormais. Ayant appris, un jour, à n'en pas douter, qu'un juré avait des mœurs antiphysiques, il n'avait pas osé, dans sa plaidoirie, faire un éloge discret de la pédérastie. Et son client avait été condamné à une voix de majorité, la voix du juré sodomite !

A deux ou trois reprises, en des audiences antérieures, mi même Président s'était efforcé, il est vrai, d'intervenir, mais il avait été rabroué d'un tel :

— On porte atttintie aux droits sacrés de la défense ! qu'il se l'était tenu pour dit, cet homme, et qu'il avait préféré se traduire, ce qui était plus conjouissant, deux ou trois vers scabreux de V. Martial, qu'il admirait fort, et qui l'aidait à endurer les longues journées d'assises.

Avec un pareil avocat, si on pouvait y mettre le prix — 10.000 au bas mot — il était sans danger, comme on le voit, de trucider ses créanciers ou d'égorgiller le voisin. L'assassinat, pour les gens riches, Maître Pompidor ne plaidant pas pour le Pecus, devenait un sport bien moins périlleux que l'automo-

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bile et beaucoup plus récréatif — à la condition (rètre cloué, naturellement.

Donc, ce procès allait une fois de plus aboutir à un Irioniphe personnel, il en était sin% car, avec Tinspiralion du génie, ne venait-il pas de répliquer au Ministère public en citant un des mots d'esprit du Président du Jury lui-môme, qui était vaudevilliste à la ville !

— Accusé n'avez- vous rien à ajouter pour votre défense ?

L'homme déféré à la vindicte des lois, qui n'était autre que M. Eliphas de Béothus, l'ancien commensal de madame Truphot, s'était levé. Il était toujours maia^re et très grand, osseux et glabre. Ses yeux, d'un noir inquiétant, semblables à deux grains de raisin muscat sur lesquels on aurait marché, brasil- I aient, comme au soir du diner, derrière des paupières bordées d'andrinople ; et de ces orbites mi peu plus ravagées encore par le vice, la scrofule congénitale ou les insomnies du talent — est-ce qu'on sait jamais ? — ardait un tel feu intérieur que l'on comprenait fort bien que nid poil, nul capillaire, n'eussent consenti à végéter sur un habitat aussi torride. Le nez descendait acéré, froid et long comme une lame de scalpel, sur une bouche chantournée et grimaçante, toujoTu^s en forme de balafre de yatagan. Mais, malgré la laideur agressive de cette tîgure, malgré les traits en conflit dans toutes leurs lignes, un rayonnement indéfinissable venait, par instants, magnifier ce visage où la Nature avait affirmé tout le brio de son dolosif savoir-faire. Un pantalon impeccable, un gilet de soie, signés par un tailleur inspiré, ainsi

qu'une redingote qui eût pu, tout comme pour Monsieur Deschanel, pousser son propriétaire à la présidence d'une de nos assemblées délibérantes, venaient, d'ailleurs, corriger ce que l'allure générale pouvait avoir d'insolite. Le corps penché au-dessus de son banc, l'index et le pouce rapprochés comme s'ils réduisaient une puce à l'impuissance, il parla, dans l'attitude appropriée à toute démonstration rigoureuse.

— Je pourrais, dit-il, profitant du droit que la loi m'accorde, parler aussi longtemps que je le jugerais utile à ma défense. Je pourrais discourir deux, trois, cinq jours entiers, ou même quatre semaines durant; je pourrais employer tous les modes de langage connus, m'exprimer en alexandrins, en vers libres ou en prose rythmée, usager les dernières formules littéraires que Monsieur Hanotaux vient de léguer à l'art contemporain, ou me servir du patois dosimétré de Monsieur Rostand, que vous n'auriez point à protester. .

Je pourrais même, si tel était mon vouloir, réquisitionner la grâce attique de Monsieur Brunetière, ou les inexorables déductions de Monsieur de Vogue et, comme vous le supposez, il me serait facile, à l'aide de ces moyens et de ces genres divers, d'anéantir votre entendement. L'exercice de la parole, pour un accusé qui défère à l'invite du Président, étant sans limites, sous peine de cassation, rien ne me serait plus aisé que de vous annihiler sans rémission. Après avoir glosé à l'égal des maîtres que je viens de citer, je n'aurais plus à vous redouter, puisque vous seriez hors d'état de prononcer sur quoi que ce lut, et que vous auriez, en peu d'heures, restitué au néant l'illusoire apparence liumaine à laquelle vous vous accrochez avec tant d'àpreté. Je n'en ferai rien, cependant,

car depuis que je suis prisonnier, depuis que je suis un assassin nettement qualifié, j'ai horreur de l'artilice, de l'ol^licpie et de la cautèle. Et deux heures de discours me suffiront. Jadis, lorsque j'étais encore un honnête homme, je mentais à tous propos et à tous venants, et je me servais des moyens sanctionnés par la loi pour duper mon congénère en toute occasion profitable. Comment donc répudier à jamais mon ancienne et exécrable qualité « d'honnête homme » et entrer ainsi dans le plein d'une condition de criminel, si ce n'est en répudiant le mensonge qui est la nécessité constante, en même temps que le plus délicat plaisir de l'honorable citoyen ? .l'ai l'orgueil de ma situation, et je rends grâce au destin de me l'avoir impartie, depuis que ce truisme a pénétré mon intelligence : à savoir que, dans une Société bien organisée, les entreprises des assassins sont moins à redouter, pour la plupart de ses membres, que les entreprises des honnêtes gens...

Des experts légaux ou cités par la défense sont venus il n'y a pas une demi-heure déposer à cette barre. Ils vous ont exposé componctueusement tous les genres de folie ayant cours. Les uns, qui ont pris la chose de très loin, m'ont rangé tout d'abord dans la catégorie des dolichocéphales, d'autres dans celle des sous-brachicéphales. Trois d'^entre eux, pour appuyer leur démonstration, ont sollicité de Monsieur le Président la permission de me palper la tète. Un petit, très vieux, avantagé de la rosette de Commandeur, s'est écrié, vous l'avez entendu :

— Si je pouvais, d'après la méthode de Broca, emplir le crâne de l'accusé de grenaille de plomb — sans qu'il soit besoin d'examiner le cerveau, tant le cas est simple — je ferais la preuve, sans contesta-

tion possible , que nous nous trouvons en présence d'un cas manifeste à' hémophilie,

— Et moi, répliquait son contradicteur, un grand maigre avec une tache lie de vin sur l'œil gauche, et moi, s'il m'était donné de mesurer sa capacité crânienne à l'aide de sable, contrairement au procédé de Broca, j'établirais indiscutablement qu'il y a là les manifestations péremptoires de l'hystérie biophobique. Une nodosité de la boîte osseuse a rétréci sans nul doute la cavité cervicale et déterminé le repli d'une muqueuse avec adhérence certaine...

Gomme le conflit tournait à l'état aigu, Monsieur le Président a dû intervenir pour les empêcher de se pugiler à l'audience, alors qu'à bout d'arguments, après s'être jeté à la tète l'École de Nancy, le professeur Toulouse et le docteur Lombroso, ils allaient en venir aux mains. ¥a bien ! tous étaient imbéciles, ou mentaient impudemment. Je ne suis pas atteint de vésanie, d'aliénation mentale, comme ils l'ont affirmé, et point n'était besoin de tant de détours ni d'un pareil abus de vocables tirés du grec. Ils n'avaient qu'à énoncer cette évidence, sans controverse possible, ils n'avaient qu'à formuler ceci: la cervelle des gens de ma caste, le crâne des bourgeois, et par conséquent le mien, élabore à l'ordinaire, grâce à une éducation et à un entraînement appropriés, plus de caca que l'intestin. Le cerveau des bourgeois étant indéniablement inie tinette, qu'a-ton besoin d'ajouter après cela ? Ainsi, j'étais expertisé du coup. Mais vous pensez que je suis occupé à vérifier l'opinion émise sur moi, à faire la preuve que je suis fou. Non, seulement, je vous le répète, délié de tous les liens civilisés, j'ai maintenant hor-

reiir du iiieiisoiige el de la sottise. Or, tout le monde <i menti devant vous; les témoins dont l'intelligence et la lucidité ne vont pas jusqu'à se remémorer exactement ce qu'ils ont vu, et le Ministère public (pu prête à nos actes des mobiles qu'il sait parfaite uient erronés, ('elui-ci ment par métier, et i^agne à cela autant d'honneur que de protit ; ce qui le l'ait jalouser par uion avocat qui vient de flagorner les jurés, lui, qui a vanté leur bctise, leur ignorance, leurs turpidilés, et qui allait me faire acquitter, l'animal, si je n'étais intervenu à temps, moi, qui ne saurais endurer, depuis que je ne suis plus un homme respecté, qu'on jette les baves et les mucus du mensonge, les purulents crachats de l'hypocrisie sociale, au visage de la grelottante, nitide et virginale Vérité !

L'acte d'accusation me reproche d'avoir, en moins de deux ans, commis cinq assassinats, successivement sur la personne des sieurs Auguste Moulubas, dit « l'Albinos du Sébasto », Félix Mitou, dit « la Punaise des Abattoirs », Ernest Loupi, dit « le Deschanel de Ménilmonte », Emile Leviandé, dit « le Costo de Javel » et Son Excellence Marie Serge Demétrius de Soukanarine, prince de Tépéïoff, lieutenant aux Chevaliers-gardes de S. M. l'Empereur de Russie.

Pourquoi un homme comme moi, inscrit au Tout- Paris, membre de deux grands cercles, et possesseur par surcroît de trois cent mille livres de rente, a-t-il assassiné cinq personnes, dont quatre étaient des souteneurs avérés ? Voilà ce qu'il serait peut-être intéressant de déduire, car j'imagine que vos intelligences, Messieurs de la cour et Messieurs du public, ont, depuis longtemps, fait justice de la divagation des scientistes qui m'arbitrent fou à lier et que votre

droiture naturelle s'est révoltée, d'autre part, devant là manœuvre géniale mais artificieuse de mon avocat.

S'il faut en croire Tétat civil que m'assigne l'accusation — état civil faux peut-être — je suis issu de la conjonction cutanée d'un couple de bonnetiers enrichis, et je vins au monde dans le Faubourg Saint- Denis, en la maison même qu'illustra pour jamais la naissance de M. Félix Faure. Toujours d'après l'accusation, je vécus ma jeunesse parmi le pilou, les cotonnades, la rouennerie et les mouchoirs de Cholet, à l'exemple de Sully-Prudhomme. Comment suisje donc parvenu à ce mode cérébral si compliqué, auquel la science, tout à l'heure, n'a rien compris ? Oui, comment, engendré par des gens aussi simples, dont la cogitation et la volition étaient pour le moins problématiques ou comparables seulement à celles des arapèdes et des vieux parapluies, comment suisje devenu, moi, au point de vue mental — je m'autorise à le dire — une sorte d'objet d'art, quelque chose comme un de ces vases murrhins, œuvres des Parthes et de la Garménie, une de ces coupes que Gorinthe fabriquait jadis, et qui mariaient à la transparence adamantine du cristal les lueurs fugaces, métalliques et capricieuses des plus subtils émaux? Oui, comment suis-je devenu cela, moi, alors qu'eux, mes auteurs, restaient la poterie fruste, l'argile grossière façonnée maladroitement par une Société abêtie? Voilà ce que je ne m'explique pas. Quelque inconnu aura, sans doute, au lieu et place de mon père, jeté dans mes veines un sang moins plébéien, un sang distillé et décanté vingt fois par les alliages les plus généreux, ou bien encore sublimé par le feu divin du génie... Mais... je vois au^ mouvements de l'assistance et des

jurés, qu'une lourde réprobation, de ces paroles, doit être la récompense... Qu'ai-je dit Messieurs ?... Ah ! c'est vrai ! j'ai jeté le soupçon sur ma mère, ma mère qui n'était peul-ctre pas la conjointe d'un bonnetier. Pourquoi de tels sursauts indiii^nés ? Ne vous avais-je pas averti tout à l'heure que je n'adorais plus qu'une chose, que je n'avais plus qu'une idole: la Vérité. En parlant ainsi, sans aucun souci de la déférence filiale, j'ai sans doute, à vos yeux, perdu le droit de me réclamer encore du ton de la bonne compagnie. Mais laissez-moi vous dire que les gens bien élevés, le parlait crétin ou l'académicien reluisant, ce qui est la même chose, qui sacrifient avec ténacité aux belles manières, à la mode, aux bienséances, non moins qu'aux opinions reçues, sont animés d'un tel besoin de sacrifice qu'ils paraissent, aux convenances, avoir sacrifié jusqu'à leurs vésicules séminaux. Or, moi, j'entends déambuler à mon aise dans l'idéologie des gens qui ne sont pas émasculés. Traitez-moi de cynique, de fils dénaturé, d'impudent ou d'amoral, cela m'indiffère, puisque le premier qui parla d'immoralité fut sans doute un impuissant ou un pédéraste s'efTorçant de donner le change ; tout comme le premier qui inventa la Loi, et assura ainsi la sauvegarde des canailles à venir, fut à n'en pas douter, un scélérat condamné par l'opinion pour un méfait notoire et qui s'efforça désormais d'avoir raison devant tous par un subterfuge inattendu. Ceci, nettement déduit — et il est bien malheureux que de tellesévidences vous viennent d'un assassin — pourquoi me priverais-je d'émettre à propos de ma mère une hypothèse vraisemblable ? Que me font vos billeversées sociales et le respect préconçu des ascendants immédiats ? Ma mère m'a jeté de force dans une aventure qui s'appelle la vie, dans une effroyable

avenlure dont je ne puis sortir que par la niorl. Elle ne s'est point préoccupée de savoir si ma mentalité, mon caractère et mes aspirations, qui ne devaient surgir que plus tard, s'adapteraient à la vie. Elle m'a conçu par plaisir et mis au monde par nécessité. Elle m'a précipité de force moi, paiwre ovule sans déf en.se , dans nn monde auquel, peut-être, je n'aurais pas souscrit. Pourquoi voulez-vous que je lui décerne le respect et l'amour, tout de suite, à priori, sans jamais réfléchir sur un pareil forfait, ni procréer ni détruire, c'est la loi de la civilisation supérieure dont je n'ai pu, hélas ! réaliser que la première partie. Elle a obéi à la Nature, direz -vous, triste explication ! Elle m'a donné le jour, pourriez-vous ajouter encore, mais c'est justement ce que je lui reproche. Abstlens-tol, a dit le philosophe athénien. Esclave imbécile d'un instinct scélérat, que n'a-t-elle pu connaître et goûter la divine sagesse, en cette parole incluse !

Vous le voyez, il faut en prendre votre parti ; je suis de ceux dont parle le Dante, « qui l)lasphèment Dieu « et leurs parents, la race humaine, le lieu, le temps « où ils naquirent et la semence de laquelle ils sont « issus. »

Messieurs, je continue ., X la fin de ce discours, mais seulement à la fin, je dévoilerai ma personnalité réelle ; jusque-là je veux bien consentir au curriculiini que l'avocat de la République m'a imparti, réservant pour plus tard les aveux définitifs sur l'être énigmatique cjue je suis. Vous pourrez alors toucher du doigt l'inanité de vos instructions judiciaires et le ridicule de vos débats d'assises. L'ordinaire cortège des témoins, préalablement travaillés par les agences Tricoche et Cacolet à 50 francs le faux témoignage, Téloquence glaireuse "du Ministère

public, les lieux eoniniuus en déconiposilioii des grands avocats, sont, à n'en pas douter, pour que la femelle du gorille s'applaudisse de n'avoir pas, avec son espèce aniuiale, versé dans la Parole, et parlant dans l'idée de Justice, quand la chule ([ui la précipita du haul d'un cocotier et la peur quelle en ressentit lui tirent l'aire cette fausse couche qui, depuis cette minute mémorable, s'appelle l'Homme.

Mais, pour en revenir à ma cause personnelle, et s'il faut en croire le porte -vindicte de la Société, je nie montrai jusqu'à la mort de mes parents un tils parfait, une géniture en tous i)oints profitable, un embryon dont la fécondation n'était vraiment point à regretter. Toujours d'après lui, dès que je fus mon maître, je négociai avec la Nonciatmx^ Tacquisition d'un titre à particule, et je disparus.

La Société perd ma trace pendant dix années et ne me retrouve que depuis exactement vingt-deux mois. Qu'ai-je fait pendant ces deux lustres ? Quels sont les travaux glorieux, les hauts faits ou la plate et bourgeoise existence dont je puisse me réclamer afin de dissiper ce qu'il y a de mystérieux dans ma carrière ? Vous dirai-je qu'à peine lancé dans la vie, parmi mes congénères, je me trouvai bientôt, comme tout être intelligent doit s'y attendre, dans la posture d'un nageur qui traverse un bras de mer peuplé de requins. Cela vous est indifférent, n'est-ce pas? et vous préféreriez sans doute que je descendisse des nébulosités du général aux précisions du particulier? Mais ce que j'ai fait vous ne le saurez point, car vos mentalités respectives seraient incapables d'en savourer la sublime grandeur. Qu'il vous suffise d'apprendre que les deux conceptions, les deux œuvres magnanimes auxquelles j'avais voué ma pensée

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et ma fortune durent être abandonnées, l'une après Tautre, et que de surprenantes phases morales, à partir de cet instant, commencèrent pour moi.

Dès que je fus vaincu, dès que j'eus roulé à terre, l'àme saignante, pantelante et tronçonnée, l'Hydre de Bêtise qui, telle Echidna, le monstre à cent têtes, trône assise sur le monde, et dont tous les humains lèchent le périnée avec ferveur, poussa vers moi une de ses tentacules, m'aggrippa et m'attira sur son sein. — Vis comme les autres hommes, me soufflat-elle ; emploie le formulaire tout préparé qui leur sert de conversation ; donne des poignées de main aux scélérats ; fais ta cour aux crapules respectées ; sois neutre, atone et sans originalité; garde-toi de la sincérité comme du typhus; dépense ton argent à goûter à tous les cacas dispendieux et à tous les pipis réputés, connus dans les grands restaurants sous le nom de boissons ou de nourritures ; va-t'en dans les cercles ajouter des chapitres infinis au sottisier en honneur dans les salons ; que la famine du Pauvre et la douleur des suppliciés te soient source d'appétit et de réconfort ; en surplus, chemine de ton mieux dans les pertuis et les orifices de la Femme, car par dessus tout, tu entends, il faut faire Vamour.

Que répondre à cela ? Jusque-là, les seuls débats de l'esprit m'avaient attiré, et j'ignorai tout ce qui compose le bonheur selon la définition acceptée. A cette énumération savante des délices civilisées, un ressac intérieur bouscula tous mes organes ; des salives voluptueuses et plus déferlantes que l'embrun d'équinoxe emplirent ma gorge, roulèrent en tumulte dans ma poitrine, parurent même refluer jusqu'à mon cerveau, habité déjà par la horde

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furieuse de toutes les concupiscences. Ah ! oui, i^ivre, vwre, vivre ! comme dit l'Ecole naturiste ; je hurlai ce verbe sur tous les tons, en un besoin, un désir farouche, des pâmoisons qu'on venait de me citer... je répétai ce mot vivre, dans un crescendo furibond, en modulant ses deux syllabes avec tous les dièzes de volonté que j'avais à ma disposition.

Les entreprises par lesquelles je résolus de débuter, furent l'amour et le sport, entreprises qui permettent immédiatement à un homme de ma condition de s'imposer au respect et à l'envie de ses semblables. Hélas ! Hélas ! pourquoi la Nature m'avaitelle conditionné pareillement ? Une rancœur morale, une détresse physique, une panique cl'àmeetde nerfs, survenaient toujours à l'issue du moindre tie mes comportements amoureux. Je n'évoque pas ici, Messieurs, les trahisons de mes maîtresses, trahisons qui, pour un être decomplexion raffinée, sont le véritable et même le seul charme d'aimer. La trahison, en effet, remue profondément la bile, active toutes les sécrétions peccantes, précipite l'amant, désireux de se réhabiliter devant soi-même, à la recherche d'autres femmes qui découvriront enfin toutes ses qualités méconnues par les précédentes ; elle l'empêche de se vautrer dans la bauge de l'habitude, le restitue à sa norme immuable de sottise et de méchanceté et, selon le vœu de l'Espèce, l'actionne vers des croupes subséquentes qui remplaceront ou feront oublier l'arrière-train coupable.

Hargne et ironie du sort ! quand j'avais goûté à ce que l'humanité proclame être laplus grande des voluptés, une pestilence d'asphyxie, un remugle de puisard, accouraient pour emplir mon esprit et ma chair à ce seul souvenir et me faire grelotter de dégoût

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et d'eiïVoi pendant d'interminables semaines. Qu'étaitce donc ? Peut-être n'y avait-il là que morbidité passagère ou manque d'entraînement. Je m'acharnai, j'inventai des dialectiques à mon usage, ce fut en vain. Toujours, en me traînant par les cheveux, pour ainsi dire, je me ramenai chez la courtisane, la pallaque ou la femme du monde, comme un malheureux, après avoir fui, se traîne à force de volonté devant le davier du dentiste. Toujours, toujours, je revenais de la chose avec le même goût indélébile de fange ou d'assa fetida dans la bouche. Les deux sexes de l'humanité, sans compter les sexes adventices, qui passent la majeure partie de leur existence à se flairer réciproquement, qui se fourbissent Fépiderme de la caresse de leurs paumes, comme on fourbit du ruolz avec une peau de daim, qui échangent la fadeur de leurs haleines, les relents hypocrites de leur larynx et accolent leurs babines, cependant que les moustaches se promènent sur les faciès adverses au milieu des petits hi ! hi! de plaisir et du roulis des sclérotiques renversées, tout ce la, y compris la confondante imbécillité du langage d'amour, l'inénarrable ridicule des « aveux », la puante scurrilité de Taccouplement, qui fait soubresauter les deux bipèdes en travail à l'instar d'hamadryas qu'on empalerait vivants, tout cela s'exhibait à mes yeux comme d'un grotesque à déconcerter l'esprit de Monsieur Leygues, lui-même.

Effroi ! Soudain, à l'issue d'un de ces désarrois, une question terrible se posa pour moi. Avais-je sans le savoir des goûts contre nature ?

Affolé, terrifié, anéantie cette pensée, je vécus des jours sans nom, et, un soir, avec la belle franchise et la décision spontanée qui composent le fond.

ridiosyiurasie de mon individu, je résolus d'élucider le point délicat. J'accolai des cincdes fameux, des bardaches ciipidonés, je perforai des g^itons dont eussent rêvé les Valois, les papes de la Renaissance et quelques-uns de nos plus brillants chroniqueurs. Je devins un habitué de « l'arbre d'amour », dans notre promenade élyséenne ; je hantai quelquesunes des « Théières », c'est-à-dire des vespasiennes les mieux achalandées de nos boulevards. Et il m'arriva de dévorer un homme dans son centre, comme dit Catulle. Ah ! ce fut pis encore ! du guano empouacra ma gorge, des geysers de purin giclèrent dans mon àme... Alors seulement, je connus que seul d'entre tous les hommes, peut-être, je n'avais pas été embrigadé parmi les serfs du désir, parmi les leudes de l'amour normal ou antiphysique. Mais que faire, que faire sur cette planète, si Ton répugne à chevaucher d'autres êtres avantagés d'un pubis ou porteurs de génitoires ? Ce fut atroce. Messieurs, d'autant plus atroce que le vide et le néant du Monde m'apparurent dans leur entier, et que le sport, du même coup, en vint à me dégoûter. Monter en steeple ; au pesage de Longchamps, huer M. Combes, le seul Républicain qu'on ait vu au pouvoir depuis la Convention ; être un des premiers maillets du golf ou du polo ; faire du 130 à l'heure enpalier ; ouïr Monsieur Edmond Blanc; fréquenter Monsieur de Dion; frôler Madame du Gast, s'avéra stupide non moins que déshonorant pour un homme de ma mentalité.

J'aurais pu, étant données ma nature sensitive et ma remarquable compréhension capable de tarauder l'inconnu et le mystère le plus rebelle, j'aurais pu, me direz-vous, m'orienter vers les arts. Mais quoi ? Faire de la littérature? Traiter, par le julep gommeux

du roman à 3 cinquante, le catarrhe esthétique des personnes qui ont la déplorable habitude de s'intéresser, à travers 400 pages, aux comportements d'autrui? Assembler des vocables, perpétrer des phrases, distiller et passer vingt fois à l'alambic la saveur des épithètes, à quoi cela sert-il ? Créer des types, modeler à nouveau des Werther, des René, des Rastignac, des Rubempré, sur lesquels, immédiatement, des imbéciles, à défaut d'originalité propre, seraient venus se modeler avant que le néant ne se fût refermé sur eux, comme l'eau du fleuve se referme sur l'ablette qui vient de gober une mouche, à quoi bon? Et puis ayez un style sage et poli, soyez juste milieu, tout à fait réservé dans vos adjectifs, et même castré un peu ; pour toute couleur, passez votre prose à la mine de plomb, alors vous serez un écrivain. Mais ne vous hasardez jamais à faire éclater le creuset de la phrase sous les flammes généreuses de l'indignation ou de l'enthousiasme : votre genre ne serait pas recevable disent les pontifes. Gela n'a pas grande importance, du reste, car l'écriture, le style, l'imagination, le talent, ont-ils servi à autre chose qu'à formuler de nouveaux modes de mentir ou de se leurrer soi-même ? L'homme est animé d'un étrange besoin^ qui suffirait à lui seul à faire éclater l'infériorité de son espèce animale : celui d'élaborer des fables, pauvrement imaginées pour la plupart, et d'en bercer sa douleur. Est-ce que c'est le fait de l'intelligence de croire à des contes, si brillants soient-ils, et de remplacer les mythes, au fur et à mesure de leur putréfaction, par d'autres mythes ? Depuis les histoires de corps de garde et les pugilats de soudards grandiloquents qu'a formulés Homère, jusqu'aux afl'abulations carnavales-

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qiies du père Hugo, l'être humain en est resté à la mentalité des enfançons : il faut toujours qu'une nourrice lui murmure à l'oreille quelque chanson niaise pour le calmer ou l'endormir. Voyons, je vous le demande un peu, quel poème de vérité, quel roman aux mille phases, quelle tragédie suant l'horreur et l'effroi, approcheront jamais de cette constatation à la portée du premier venu : à savoir que la Nature est la Gouine scélérate qui a volontairement créé le mal, qui a fait l'homme mauvais, qui a décrété que toutes les espèces s'entredévoreraient, afin de jouir sadiquement de la Douleur emplissant l'univers, dans le besoin où elle était d'assurer la pérennité du crime, et qu'à cela, il n'y a rien à faire....

Or cette constatation suffit à tout ; après elle, la littérature s'exhibe ridicule et infatuée de sa propre impuissance à rien changer de Tétat de choses. Tout est inutile, puisqu'on ne réduira jamais la malf aisance de la Nature, voilà la seule chose digne d'être écrite. Ceci dit, il convient de se taire. Hormis cela, le reste n'est plus que proses à l'adresse des crétins, qui veulent à toute force qu'on leur ourdisse des histoires d'amour, qu'on les intéresse, qu'on leur tire des pleurs, avec les aventures douloureuses de leur prochain, quand ce même prochain, venant à périr de famine sous leurs fenêtres, ne leur tire pas une larme, parce que les péripéties n'ont pas passé par l'imprimerie. Car, vous l'avez tous constaté, la Douleur, la Misère, dans la rue, n'excitent la compassion de personne. Dans un livre elles font pleurer tout le monde.

Si je me sentais peu enclin aux Belles-Lettres, il restait la peinture et la musique, pourrez-vous répon-

die, dans rintentioii visible de m'embarrasser. Oi% je n'éprouve aucune gêne à confesser maintenant que la peinture et la musique — sur lesquelles je me suis tout d'abord illusionné — sont bien les derniers travers dans lesquels un homme puisse verser. Qu'estce que c'est que la peinture ? La représentation d'une chose, d'un décor, d'un homme, à un moment donné de son époque, de sa vie, et une fois pour toutes. La peinture, vous en convenez, ne peut reproduire qu'un aspect momentané, qui désormais ne variera plus. Mais n'est-ce pas la négation môme de la Vie, que de nous offrir cette vision figée, stéréotypée, immuable, que rien ne saurait plus modifier sans attenter à l'œuvre d'art, alors que la condition de la vie est de se modifier sans cesse et d'être non pas une, hninohile, mais diverse et mouvante ? Quel ridicule effort vers l'insaisissable, la peinture a-t-elle donc tenté ? Lhumanité n'est pas encore sortie des limbes de la civilisation; nous sommes en pleine barbarie, voilà pourquoi il y a encore des tableaux, dont la juste destinée — qui nous venge bien — est d'être vantés par Péladan, d'embellir l'intérieur de tous les snobs, de tous les Chaucliard ou autres ploutocrates acéphales de cette planète justement diffamée.

Quant à la musique, ce n'est qu'une chatouille à tous les endroits obscènes de notre individu, une titillation sur le prépuce sentimental. Elle ne s'adresse qu'à la fibre, jamais à la Raison, ne déchaîne que des sensations, et fait ainsi lever dans la chair tout ce que la Nature y a entreposé d'abject ou de ridicule. Prenez, en effet, Messieurs, les animaux les plus vils de la création, la vipère, le crapaud, l'araignée le scolopendre ou l'officier de cava-

LE SALON DK MADAME THUPHOT \^1\)

lerie ; jouez-leiir en partie un oratorio de Bach, ou une sonate de Beethoven, vous allez les voir donner, sur l'heure, les sip^nes les plus évidents de

[ la volupté ; leurs écailles ou leurs pustules, vont immédiatement s'épanouir, se dilater d'aise infinie,

. de plaisir exacerbé. Pour mieux établir ma démonstration, j'ajouterai que si vous leur récitiez, dans la minute qui suit, la Prière sur l'Acropole, de Benan,

I ou la ^fort du loup, de Vigny, la vipère, le crapaud, l'araignée, le scolopendre, l'officier de cavalerie, se feront immédiatement disparaître avec toute la vélocité dont ils sont capables. Le silence, d'ailleurs, aura toujours plus de génie que les musiciens, n'est-

; ce pas? Voilà, je suppose, qui est parler.

Puisque je répugnais « aux ambitions du grand art », pour me servir de votre langage, il m'eût été loisible, — pourrez-vous penser — de me déterminer vers des virtuosités moindres. J'aurais pu, à votre sens, me faire journaliste? Maintenir dans le même état d'hébétude la clientèle d'un journal ; vivre de maquerellat, de chantage ou de prostitution ; être loué à la journée ou au mois par les marchands de suppositoires retirés des affaires qui détiennent les feuilles à grand tirage; consentir pour arriver à ce que mon sphincter serve d'encrier aux pontifes de la Bubrique ; me mettre en carte aux fonds secrets ; échanger sans résultat des balles à vingt-cinq pas ou des aménités à bout portant avec M. Arthur Meyer, autant valait, tout de suite, faire les lits de la Nonciature.

Voyager alors ? figurer parmi ce bétail éperdu que le snobisme et les « Baedeker » incitent à la déambulation, de juin à septembre, et qui, de wagon en paquebot, de la plage à la montagne, vient déferler

en bêlant devant les beautés naturelles que le crétinisme contemporain, secondé par les hôteliers et les imbéciles des journaux, a mises à la mode. Un kodak brinqueballant dans le dos, afin d.3 bien affirmer qu'on a été délesté de toute intelligence, affronter la vague estivale, la mer, cette grande proxénète, cette grande entremetteuse des adultères de la classe moyenne. A Trouville, dans la saison, pendant que l'employé du Casino, armé d'une gigantesque écumoire, écréme les flots crétés de pellicules par le bain des touristes, comprendre enfin les colères de l'Océan, ses furies vengeresses des mois sombres, quand, plein d'une rage légitime, il se lance à l'assaut des falaises, semblant ainsi vouloir dévorer la terre pour la punir d'avoir déversé sur lui, à travers seize semaines, les l)oniments des snobs, les propos des bourgeois et la stupidité des paroles d'amour. Vous me direz que devant la mer il y a le soleil qui, telle une hostie sanglante, est avalé par l'horizon céruléen. Moi, quand le soleil se couche, je pense à tous lescrimes, à tous les forfaits, à toutes les hideurs,que sa lumière a permises encore ce jour-là. Et je le hais, je l'exècre, je Tabomine; et pour ne pas être le « voyageur » qui salue sa beauté maléfique, je préférerais être prisonnier des ténèbres les plus visqueuses, des ténèbres d'Eglise ;je préférerais passer ma vie à remplir, avec zèle et les yeux crevés, la charge la plus horrible, l'office de Grand Masturbateur du Vatican, par exemple !

Mais vrai, j'ai trop pleuré. Les aubes sont navrantes. Toute lune est atroce et tout soleil amer.

Pourquoi, si tout te dégoûtait, ne t'es tu pas révélé orateur ou bien encore sociologue ? Je vous atten-

dais là. L'Occident est ravage par deux maux : la syphilis et la manie de l'éloquence. Le tribun qui, sur le plateau, désoblige la sérénité des couches d'air ambiantes, donne l'essor à ses prosopopées, met en valeur chacune de ses tirades, et fait un sort à tous ses mots,estun individu quin'ajamais pris conscience du grotesque. De plus, c'est un cal )o tin- né. Comment sans cela pourrait-il consentir à se démener, atin d'embellir sa marchandise par sa propre gesticulation? Et comment quelque jour, ne s'enfuit-il pas en se frappant la poitrine pour s'en aller décéder de remords, dans un coin ignoré, au souvenir des stupidités qui lui ont forcément échappé? Affamé de célébrité, avide de gloire, l'orateur consent à tout, aux plus immondes attouchements, atin de se concilier la Foule et il n'hésite jamais à lubrilier le coccyx du Public de sa langue opiniâtre. Non, voyezvous, ^oii^/iommegMi besogne sur des tréteaux est un prostitué. Pour ce qui est de la sociologie en quoi Monsieur Drumont et Monsieur Jaurès brillent, d'un éclat pareil, tout ce qu'elle peut enfanter se manifeste imbécile suprêmement ; et les systèmes des Réacteurs comme ceux des Révolutionnaires se rejoignent avec ensemble au même confluent de puérilité. Chaque fois qu'il vous sera donné d'entendre un des fantoches de la partie vous parler de Société harmonique, vous affirmer qu'il est en possession de supprimer la misère, le mal et la douleur, vous n'avez qu'à engager avec lui ce petit dialogue :

— As-tu le moyen de décrocher, d'éteindre le soleil, ou d'empêcher les hommes de se reproduire?

— Non.

— Eh bien! alors tais-toi, car ce sont les seuls expédients pratiques pour abolir ce dont tu parles.

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Mais il restait, vous y avez tous songé, la carrière politique. M'instauier candidat nationaliste et sauver la Patrie, là était le salut, n'est-ce pas, Messieurs les patriotes du Jury? Non cela n'était pas possible. Mon comité m'aurait enjoint, toute affaire cessante, de railler les Bretagnes, d'accourir à la rescousse des croyants coprophiles qui, là-bas, remplacent les roses, les lys et les myrtes de l'autel par la tienle des dépotoirs. Passer des journées entières, assis sur le chaperon d'un mur, à embrener les commissaires du Gouvernement et prouver ma qualité de bon Français par un brio de stercoraire, me parut être une attitude sans élégance. Un aiguillage, un seul, me restait à tenter : devenir un dilettante, un raffiné ; en un mot, me muer en imbécile à l'égal des cérébraux. Désireux d'obtempérer aux conseils dont je vous ai parlé tout à l'heure, anxieux de vivre selon la norme de ma caste tout en restant un intellectuel, je m'y essayai. Et, en toute habileté, je résolus de profiter des dernières créations de la littérature, d'additionner froidement des Esseintes à Monsieur de Phocas. Mes dispositions naturelles me servirent et en moins de deux mois je possédai uneàmeet un logis appropriés. Après avoir pâli sur Ruskin, j'eus des tableaux de primitifs, des Quentin Metzys, des Memmling, des Franz Hais, des Pordenone que je ne compris pas tout d'abord, qui me semblèrent hideux en fort peu de temps, mais au pied desquels je récitai infatigablement les proses de Monsieur Huysmans ou de Monsieur Jean Lorrain. J'achetai une copie de la Joconde, plus belle que l'original à ce que m'affirma le copiste, car, me dit cet honnne, j'ai ajouté aux beautés de l'œuvre etjaicorrigé les défauts. Ah! cette Mona Lisa, ce sourire agaçant, ce visage de loueuse

de chaises du xvi'' siècle, ce paysage toiiriiieiité, ces Biittes-Chauiuoiil épileplicjiies qui servent de fonda la toile, comme cela m'a lait hurler après seulement ([uelques semaines, quand, n'y tenant })his, je retournai (iioconda contre le mur! N'iuq^orte! Je me consohiiavec d'insoHtes tapisseries, des soies extraordinaires, diuipossibles lampas, d'inouïs brocarls,des labis, des orl'rois maii^iques, dignes de susciter les plus nobles écritures. J'acquis des collections de pierres fabuleuses : des péridots, des opales, des rubis gros conmie des testicules et des sardoines gigantesques taillées en forme de phallus. Je possédai des émaux, des cloisonnés, des gemmes byzantines, des bijoux phéniciens, des pendiques, des torques, des fibules syriaques, un cure-dents carthaginois en or jaune avec les initiales de son propriétaire gravées en caractères puniques, un incontestable suspensoir d'Alcibiade et même un bigoudi en byssus ayant appartenu indiscutablement à la divine Salomé ! Je brûlai des essences précieuses, du nard et de la myrrhe conculqués pour moi à Bagdad même. Bref, ma demeure, en peu de temps, ressembla à quelque fabuleux et artistique lupanar d'invertis dont M. de Montesquiou et d^\delsward eussent été les tenanciers, ou bien encore à une chapelle bien famée, pour millionnaires érotomanes. Et vous pensez si j'inventai des déraisons, des détraquements ! Un jour, sous le Pont-Neuf, je stipendiai une cardeuse de matelas et je m'introduisis tout nu dans les étoupes et le crin de son chevalet. Une heure durant, je me fis battre à l'aide de ses longues baguettes, de ses verges d'osier, et, à chaque coup, chaque fois qu'un sillon bleuâtres se dessinait sur ma chair, je sentais la volupté violenter mon être, alors que mes doigts,

crispés parle plaisir, cardaient et grigiiaient la laine, comme auraient pu le faire les crochets d'acier de la brave femme. Chez des brocanteurs, je négociai l'acquisition d'un nombre respectable de vieux sousbras et, rentré chez moi, le soir, j'orchestrai, je symphonisai ces odeurs, ayant dépassé en cela, de bien loin, le célèbre des Esseintes, si ridicule, n'est-ce pas, Messieurs, avec son parfum de frangipane ? Un matin, comme je venais de lire la prose célèbre de Mallarmé, la prose divine, en laquelle il conte la mort douloureuse d'une syllabe, je me vêtis de noir, et j'allai moi-même, à la mairie, déclarer le décès de la Pénultième. J'étais donc heureux, je vivais libre, affranchi du sexe et, comme un admirable artiste, j'étais parvenu, d'autre part, à l'ultime degré de la civilisation, au dernier stade de raffinement mental.

Survint alors le cataclysme intérieur qui devait m'amener devant vous.

Un après-midi, dans la Villa des 3fuses, nous discutions esthétique avec le comte Robert — vous le connaissez tous — et il venait de sonner son officieux ou plutôt son esclave noir, un merveilleux éphèbe, nommé par lui Hiéroclès, qui, en l'œuvre de volupté, ne devait servir qu'une fois, comme tout ce que touche le comte Robert. Infibulé, l'esclave portait encore l'anneau d'argent destiné à défendre sa virginité ainsi qu'il était d'usage dans la maison de quelques patriciens romains soucieux des plus délicats plaisirs de la chair et de l'esprit. Entièrement nu, l'adolescent à la toison crépelée,oint d'essences précieuses et d'aphrodisiaques parfums, les tétons fardés, les orteils bagués de chrysoprases et les cuisses constellées de larges émeraudes, déposa sur un guéridon, d'onyx deux tasses contenant du lait de zibeline,

deux tasses de jade sur lesquelles couraient des chimères d'or onglées de rubis. Après avoir trempé ses lèvres dans le précieux liquide, seule nourriture des vrais esthètes, que des trappeurs à sa solde recueillaient pour lui, à grands frais, au fin fond du Canada, tout en brisant la coquille d'un œuf d'épervier cuit et durci sous la cendre du bois de santal, aliment qui donne la vigueur et le plein essor, le comte Robert me dit sa nostalgie :

« // portait Vinapaisable regret des vers inconçiis des poètes défunts. »

Et moi, citant ses propres vers, je répondais, chantant la gloire du divin poète, et le consolant de mon mieux;

0 vous, l'Homme sur qui toutes turquoises meurent,

J'en suis épouvanté !

Et nos velléités d'alliance demeurent

Gomme un mort enfanté.

Où sauver les boutons, les bagues et les cannes

Que vous allez tuer ?

Gomment du bleu qui sort de mes cent sarbacanes

Me déshabituer ?

Tout à coup, je me frappai le front avec un cri sauvage, comme dit à peu près Musset. Mystérieuse genèse des idées ! Germination occulte de la pensée salvatrice ! Gomment le désir éperdu de vouer ma vie à une grande œuvre, à la seule grande œuvre digne de mon intelligence, m'était-il venu, en cette minute? Gomment avais-je réalisé une aussi miraculeuse trouvaille, et cela rien qu'à réciter cette strophe immortelle dont nul hémistiche, nul mot pourtant ne pouvaient m'induire en semblable découverte ? G'était l'Inouï tout simplement, et les Goëtistes, les Spagi-

l'iques eux-mêmes ne pourraient définir le processus d'un fait pareillement fabuleux.

Toujours est-il que j'étais déjà dehors, sans autre souci, ni dépense de politesse à l'égard de mon hôte qui, d'étonnement, avait ouvert et refermé plusieurs fois la bouche, ce qui avait eu pour résultat de faire choir son dentier sur le parquet. Même sa stupéfaction avait été telle qu'il avait bavé un peu de son lait de zibeline sur son corset de soie blanche escaladé d'iris noirs et de sataniques orchidées couleur de soufre.

Trois jours après, j'avais enlevé Hiéroclès, l'esclave nègre du comte Robert, et j'avais prélevé dans un cénacle littéraire une jeune femme éthérée, aux cheveux cuivre en fusion, aux bandeaux préraphaélites, coiffée en oreilles de setter-gordon, venue de sa province pour se conformer aux dires de l'Ecole symbolico-décadente, non sans avoir été engrossée, au préalable, par un robuste vicaire de son département.

Je n'eus point de peine à démontrer à cette bottioellesque personne — une figure de Pietro délia Francesca — désireuse avant tout d'esbrouffer son époque et d'être louangée par les postérités, que nous pouvions^ si elle s'y prêtait, réaliser quelque chose auprès de quoi la conquête de la pierre philosophale, le grand rêve des Alchimistes, apparaissait comme une simple misère. Oui, la gloire était là! Nous pouvions réussir ce qu'Héliogabale et le Sar Peladan n'avaient point réussi. Susciter l'Androgyne nous était loisible. Rien moins.

Entendez-moi bien. Nous n'avions nullement l'ambition de faire apparaître derechef l'Androgyne naturel, tel qu'il se manifesta dans les premiers âges de l'animalité. Le naturel, vous le savez, est en horreur aux délicats qui, avec juste raison, lui préfèrent

rarlilice et le simili. Mais pour un autre motif, celui de surpeuplé/' la terre, nous éloignions de nous, avec frénésie, l'idée de recréer la (jynandre détenteur des deux sexes, parfaitement normaux, se fécondant soimême. Kn etfet, messieurs, vous n'êtes pas sans savoir que l'être primordial, l'homme si vous voulez, était ainsi conditionné. Comme certains mollusques la possèdent encore, il possédait l'enviable faculté de sefruiter par auto-fécondation. Par surplus, il nourrissait, il alimentait sa progéniture de son propre lait, à rinstar des mammifères femelles d'à présent. Les tétons parfaitement inutiles que nous portons tous, nous, les mâles, nos mamelles, nos glandes mammaires, atrophiées parce que ne servant plus depuis que l'humanité s'est partagée en deux sexes principaux, sont une preuve formelle, définitive de ce que j'avance. Car pourquoi la Nature qui ne saurait errer, qui ne fait rien de superflu, nous auraitelle donné des tétons si nous n'en avions jamais fait usage ? Et ceci explique la pédérastie, tare de toutes les races, la pédérastie qui n'est après tout qu'un rappel du passé, une sorte de retour inconscient vers l'antériorité, un impératif d'atavisme poussant certains individus à revenir, sans qu'ils en aient conscience, à la règle d'amour primitive, à la norme initiale imparfaitement abolie encore., Te m'explique: ceux qui besognent les deux sexes, soit cinquante pour cent environ des sodomites, sont des êtres en quiV hermaphrodisme subsiste, perdure, en puissance , Ils vont de l'homme à la femme avec un égal plaisir. Les autres, qui recherchent exclusivement le mâle, sont ceux en qui le sexe femelle s'est prolongé de façon virtuelle, et prédomine sur l'autre . Ces derniers qui possèdent tous les attributs du mâle se

désolent en réalité et sans le savoir de la perte des organes féminins. Ils errent, se débattent et s'efforcent de revenir au premier mode de la vie, sans en avoir une nette conscience. Et cela est si vrai que, de temps en temps, la Nature a une distraction ; par défaillance, par oubli, par accident, elle crée des hermaphrodites véritables. Elle semble vouloir ainsi revenir en arrière; elle élabore un monstre bisexué qui, présentement, n'est qu'un phénomène, alors qu'au début de l'espèce humaine, il était le type courant.

Tout à l'heure, je vous disais que nous avions repoussé avec horreur l'idée de recréer la Gynandre originelle.

Vous comprenez le danger que créerait le surgissement d'un pareil être apte à s'engrosser tout seul. Pour me servir d'une comparaison qui m'est chère, le pullulement de ces acarus, de ces coprivores, de ces cloportes de la grande famille des conéoptères qu'on appelle les hommes, finirait bientôt par avoir raison, en la dévorant toute vive, de cette rogne galeuse qu'est la planète. Déjà, ils s'y trouvent aussi serrés que les mouches sur une fiente exposée au soleil. Et le malaise règne à Fétat endémique parmi eux, parce que beaucoup n'ont point une part suffisante des puanteurs nourricières qu'elle distille avec un soin jaloux. Dans ce temps-là, d'ailleurs, j'étais revenu de mon projet; je ne voulais plus supprimer la Terre...

Deux mois après donc, Hiéroclès et la maîtresse d'esthète, désireux l'un de s'enrichir grâce à ma munificence et l'autre de s'immortaliser, s'étaient prêtés à ce que j'avais exigé d'eux. Ecoutez bien ceci L'esclave noir du comte Robert avait consenti

à Tablation de sa nu'uliile et de ses appendices, et un chirui'içien de mes amis, — la i^loire de la science future — avait pratiqué la p^relTe delà virilité d'ébène sur la plastique lactescente de la jeune nymphe des cénacles. Mais voyez jusqu'où va mon talent, et sur quel culminant sommet, sur quelle Alpe de génie, la fréquentation des artistes est capable de vous hisser. J'avais remarqué que la Nature, en sexuant la femme, avait agi avec la dernière grossièreté, avec un manque absolu de savoir et d'intuition. Pourquoi, oui, pourquoi, avoir placé la chose, de façon à ce qu'en s'hypnotisant sur elle, comme tout mâle vigoureux et sain est en devoir de le faire, les pieds — partie ridicule de Pindividu — soient toujours visibles? Pourquoi aussi l'avoir située à proximité du brûle-parfums d'arrière, vase naturel des immondices ? Ces néfastes particularités anatomiques sont pour affoler les rustres les plus opaques, vous en conviendrez, et je résolus d'y obvier. Il n'y a aucune raison, pensai-je, pour que l'hiatus en question n'ouvre pas son gouffre, son maëlstrom de délices, à côté du cœur par exemple, puisque ce viscère, qui entrepose toute notre noblesse, sert toujours à expliquer les dérèglements de la cavité précitée. Une vulve fut donc pratiquée au bistouri, en le milieu du sternum, et maintenue ouverte par une canule d'argent, toute proche de la mentule du nègre cpii profitait là comme une bouture sur un cep adolescent. Les eaux capillaires furent mises à contribution. Et ainsi ce fut parfait. Pubis et pénis, tous les organes dont se recrée l'homme, voisinaient l'un l'autre en une parenté familière, et, triomphe de la logique, se trouvaient réunis sous la main, dans rheureuse opposition de leur couleur !

— Ça n'a pas le sens commun, dites-vous.

— Messieurs, le sens commun, comme son nom rindique, est le sixième sens des imbéciles.

Le bruit de ce haut fait, de cet invraisemblable miracle, réalisé par moi, courut Paris incontinent, et ce fut ma perte, car il est dans mon destin, hélas! de toujours rouler de TEmpyrée dans l'Hadès. Monsieur Huysmans ayant appris la chose, et inconsolable à la pensée qu'un seul de mes travaux avait, pour jamais, aplati son des Esseintes, Monsieur Huysmans, dans sa honte, courut s'enterrer tout vivant à Ligugé, et, du môme coup, décréta la fortune du pharmacien de l'endroit qui, désormais, passa son temps à aider de son mieux à la résorption des bosses frontales de la communauté en dispensant à profusion, aux bénédictins et à l'auteur d'à Rebours, l'arnica et le sparadrap que rendait nécessaires chacun de leurs entretiens sur la liturgie ou la mystique chrétiennes. Car, ainsi que vous en êtes informés, on se contusionnait ferme dans cet endroit.

Quelles semaines d'ineffables délectations je vécus dans la cohabitation permanente avec mon androgyne, je ne saurais vous le dire ! Il faudrait inventer une langue plus expressive que la nôtre atîn de vous les conter ! ('ertes, j'aurais dû exister solitaire et caché, tout entier à ma béatitude, mais j'étais homme encore, et le démon de l'ostentation me tenta. Je voulus donner une fête et m'exhiber dans mon bonheur et ma victoire, comme le Consul antique, puisque j'étais le Paul-Emile de la greffe animale. Le comte Robert y vint et se vengea. Ce soir-là, il était paré d'un corset de satin noir assailli et constellé de scarabées d'or. Et, comme le Crispinus de Juvénal, il portait des bagues d'été. C'étaient

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des torsades de lîls minces, des linéaments quasi invisibles, des réseaux de follicules d'or vert, comparables pour la tinesse et la ténuité au premier duvet, au capillaire hésitant des vierg;cs à peine pubescentes. La complcxion délicate du comte, sa nature véritablement féminine, la morbidesse si captivante de sa sodomie, ne lui permettaient pas de s'adorner de joyaux pesants, d'anneaux trop lourds, bons tout au plus pour les sous-ofliciers rengagés ou pour M. Paul Bourget. Sans doute, il usa d'effroyables sortilèges, de la magie des pierres, de renvoùtement des mots, du philtre des rythmes, car à lïssue de la fête il enlevait mon androgyne et, par la suite, resta introuvable dans Paris. Je sus plus tard qu'il Pavait emmenée en Amérique et Pexhibait à Boston, à New- York, à Chicago, comme témoignage de son génie et de son horreur du banal, pendant que les journaux d'Europe dissimulaient la chose et annonçaient de lui une banale tournée de conférences.

J'aurai l'orgueil de vous cacher les affres qui suivirent, les tortures renouvelées de Prométhée, et je ne mésuserai point de votre condescendance pour vous peindre les heures affreuses qui furent miennes. Le Dante, dans son enfer, a oublié l'homme à qui on a volé son androgyne.

Je ne croyais pas pouvoir sortir jamais de mon hébétude, du coma dans lequel j'étais enlizé, lorsqu'un matin dont je me souviendrai toujours, un matin de février, alors que le ciel était couleur de pansement sale, et que la nue blennorrhagique éjaculait itéra tivement les mucus jaunâtres de ses dernières neiges fondues, je me sentis poigne par une sensation inusitée, par une détresse plus forte encore que les autres et jusque-là inconnue. Mon âme paraissait s'être

ouverte à rintérieur comme un sillon, une cicatrice d'humeur froide mal fermée, et je restai pantelant, transi, l'esprit et la chair en désarroi, comme si quelque insidieuse et vénéfîque scrofule s'était glissée dans mes veines grelottantes. Cela dura une, deux, trois heures, peut-être, je ne sais plus. Il faisait grand jour, et cependant je haletais dans une ténèbre à ce point dense et opaque, Messieurs, qu'elle me semblait solide et que je m'efforçais à l'entamer, de la déchirer avec mes dents. Puis, tout à coup, au moment même où j'allais hurler, appeler mon valet de chambre, une révulsion ! J'étais debout, me secouant, halluciné, affolé, cherchant je ne sais quoi de mes mains tendues, me tordant les doigts, de Técume aux lèvres, avec, en mon être, tout le hourvari d'une lamentation intérieure qui ne pouvait cependant se traduire par aucun cri. Eh bien! savez-vous ce que je cherchais, sans presque en avoir conscience? Oh! c'est à peine si j'ose le dire. Je cherchais à étrangler quelqu'un!... Oui, je sentais que si j'avais eu là, devant moi, un corps humain, un corps de femme, de préférence, cela m'eût calmé sur l'heure, cela eût détendu immédiatement la contraction forcenée de mes muscles et de mes nerfs. Ah! pouvoir nouer l'étreinte implacable de mes phalanges autour d'un cou, d'un col blanc à la chair fine et jeune, et le stranguler lentement, lentement, en d'impossibles joies, en d'ineffables délices... Et pendant tout le reste de la matinée, je me roulai à terre, barrissant d'impuissance et de rage. On me releva en syncope. Depuis ce jour, je n'osai plus sortir de chez moi. Vous comprenez : ces cous de jeune fille que je me remémorais, ces tiges graciles et tièdes et satinées, entrevues jadis dans Paris! Je n'aurais pu y résister, j'aurais sûrement

Li: SALON DE MADAME THUPHOT \ \,\

fait un mallicur. Et l'infernal supplice, l'inexorable crucifixion commencèrent pour moi. Las de lutter, un jour, je lis venir des médecins à qui je contai tout; je me traînai à leurs pieds, les suppliant d'abolir cette elfroyable hantise, de me tirer de ce gouffre gorgonien. Quelques-uns essayèrent des thérapeutiques impossibles, flairèrent mes crachats, examinèrent mes selles, goûtèrent mes urines, parlèrent de neurasthénie, me conseillèrent la campagne, la vie des brutes, et d'autres ne revinrent pas.

Un d'entre eux, cependant, me révéla une chose stupéfiante à laquelle je n'avais pas pensé jusque-là. — Vous êtes, me dit cet homme, une victime de la civilisation. Stimulé par les récentes littératures, vous vous êtes mis en devoir de réaliser les types les plus alléchants qu'elles venaient de fomenter. Alternativement, vous avez été des Esseintes ou M. de Phocas, et vous avez lu sans doute De l'assassinat considéré comme un des beaux-arts, de Quincey. Ainsi vous parveniez au palier suprême de raffinement mental ; vous aviez parcouru enfin le cycle qui va du primate à ces individus parachevés. Mais il est un point ultime qu'on ne franchit jamais sans catastrophe, mon cher client, car la Nature, comprenant très bien que l'être qu'elle a suscité, comme tous les autres pour des besognes déterminées, va lui échapper si son intellect s'élargit encore, la nature naturante le réfrène avec sa brutalité coutumière, donne un brusque coup de mors sur ses maxillaires douloureux. Par une régression terrible, elle le ramène brusquement en arrière, à l'état de l'homme primitif, et substitue ainsi à toutes ses aspirations d'artiste trop compliqué le goût initial, le besoin inné de tuer qui se trouve présentement enseveli au fond de

la plupart des occidentaux sous les alluvions de trente siècles de culture. Depuis ce moment, l'individu, — vous-même, en Foccurrence — redevient l'anthropoïde ancestral, le grand bimane carnassier : il lui faut tuer, tuer, car tuer était jadis le plus divin des

plaisirs Et il me quitta sans laisser derrière soi

la moindre ordonnance, mais en exigeant deux mille francs pour prix de sa consultation.

Je restai plongé dans ma ténèbre, enlinceulé dans mes rouges visions d'assassinat. Une idée secourable accourut néanmoins. Pourquoi ne tromperais-je pas mon hallucinant désir, mon torturant besoin par l'artifice ? Je commandai donc un mannequin à un de ces industriels spéciaux qui fabriquent des femmes en caoutchouc, ayant toutes les apparences de la vie, et, qualité suprême, ne parlant pas ^ qui confectionnent des Junons en vulcanite et des Anadyomènes en gutta-percha pour enchanter l'esseulement des navigateurs. Le négociant fit un chef-d'œuvre. C'était à s'y méprendre la réalisation du fameux portrait de Miss Iddons, de Gainsborough. Ce cou de patricienne, de grande aristocrate du siècle dernier qu'on se représente effleurant, du galop ramassé de son alezan, les gazons froids, les allées guindées des parcs anglais vernissés par la pluie dolente et paresseuse 1 Vous vous rappelez les vers de Chénier cités par Musset, n'est-ce pas, Messieurs ?

.... Un cou blanc, délicat Se plie, et de la neige elTacerait l'éclat.

C'était ça. Ah ! les voluptés paroxystes que je goûtai d'abord. Mes doigts, serrés comme le collier d'une cangue, comme un carcan de bronze, s'enfonçaient par gradations lentes, par pressions savantes etcalcu-

lées,dans le caoutchouc, à qui mon imaginaiioii avait enjoint d'être la pulpe fraîche et satinée d'un col de patricienne. Et puis, elle tirait la langue ma femme en simili, car le fabricant lui en avait mis une,enhasane cramoisie, et des cris gutturaux se bousculaient dans le larynx de baudruche. Pendant huit jours, je crus avoir sinon vaincu uion mal, tout au moins transigé avec lui. Et mes domestiques me ramassèrent trois fois évanoui aux pieds du mannequin. Mais un soir l'impérieuse nécessité, l'injonction terrible revinrent plus formelles. Quasi fou, pressentant que j'allais succomber, je me jetai dans le Sud-Express. Où allais-je? questionnerez vous. Ah! C'était bien simple, jem'expédiais en Espagne, dans l'espoir d'y soudoyer le bourreau pour le remplacer le jour où l'on exécuterait une femme, car on étrangle là-bas. Vous saisissez : le garrot d'acier, c'eût été mes doigts de métal... J'aurais serré doucement, doucement, sans à coups, avec une précision savante, pendant que tout se serait fondu dans mon être comme au contact d'une flamme voluptueuse qui eût léché mes nerfs avec ses langues caressantes. Peut être aurais-je été pacifié du coup. Mais je n'avais pas de chance, la dernière anarchiste, une jeune fille de dix-sept ans, venait d'être suppliciée avec sa mère, il n'y avait pas une semaine, à l'occasion de la majorité du roi. Il fallait attendre et c'était impossible. Un psychiatre ibérique, consulté par moi en désespoir de cause, me conseilla de tuer des animaux ou d'assister à leur supplice. Je me rendis à deux ou trois corridas... J'en sortis avec la nausée. Ces matadors aux fesses proéminentes, fanfreluches comme des filles de maisons closes, encaustiqués depommade, qui croupionnaient dans Tarêne, avec leurs passequilles et leurs

passementeries d'hommes de joie, me rappelèrent les gitons d'antan. La foule hystérique, déferlante et pâmée à la vue du sang, me fit fuir avec le seul regret qu'il ne fût pas possible de lâcher sur elle une quinzaine de tigres à l'issue du spectacle. Je revins en France, et, de suite, me précipitai dans un tir aux pigeons. En peu de temps je devins un fusil sensationnel, un fusil capable d'effacer le roi de Portugal lui-même, et je ne tardai pas à être de toutes les chasses retentissantes. Je fus héroïque, car, pour abattre par centaines les perdreaux et les faisans, j'allai jusqu'à supporter la conversation de nos grands propriétaires, de nos financiers fameux et des potentats en balade. Il fallait me voir ! Je tirais sans relâche, ne manquant jamais, courant ensuite devant les porte-carniers pour ramasser moi-même les bestioles blessées. Je les soulevais délicatement d'une main, de l'autre, j'enserrais le col, et je nouais, je tordais mes doigts en trépignant, pendant qu'un tumulte de cris rugissait dans ma poitrine. Ah! c'était bon, bien bon ! Je me souviens de l'une d'elles tombée dans un sillon. Elle agonisait, les plumes hérissées, gonflées comme par un vent intérieur, le gorgerin rougeâtre secoué de spasmes, l'œil se vitrifiant lentement, tandis que le bec, jusque-là convulsé par un trismus, s'ouvrait, tout à coup, pour laisser passer la langue qui jeta trois appels, trois stridulations de souffrance et d'effroi démesuré. Je courus sur elle... je l'emportai dans une clameur, dans un bramellement déplaisir et, les bras coulés entre les jambes, à demicourbé, je l'étranglai, je comprimai mes poignets avec mes genoux pour avoir plus de force... On m'avait vu.

— Quel chasseur vous faites! C'est plaisir de vous

inviter ; vous avez le feu sacré, au moins, me dit, avec une tape amicale sur l'épaule, le baron Cormoran.

A quinze jours de là, je tombai malade. Ce fut une nuit sans tin, mais t)éate. Il me semblait exister sous un tunnel indéfmi, dans une agonie latente que pas un rêve, pas un phantasme ne vinrent troubler. Ah ! Comme c'était délicieux et confortant. Pourquoi, pourquoi, cette nuit n'a-t-elle pas duré toujours? Pourquoi en suis-je sorti ? Sans doute pour connaître de nouvelles tortures, car lorsque je revins à Tintelligence, je m'estimai guéri, libéré, rédimé définitivement. Eh bien ! non, je ne l'étais pas. Je n'avais fait que changer de bagne, passer entre les mains d'un nouveau tourmenteur.

La Nature, que j'avais combattue jadis, s'était dit sans doute que ma volonté était plus forte que la sienne, et que jamais je n'obtempérerais pour devenir l'étrangleur passionnel qu'elle avait décrété que je fasse. Elle s'y prit plus sournoisement, cette fois, avec une politique bien supérieure. Au lieu de tuer comme moi, insinua-t-elle, au lieu de massacrer au grand jour avec impudeur et cynisme; au lieu de supplicier les êtres avec furie, maestria et sadisme, ainsi que je le fais, pourquoi ne tuerais-tu pas sans risque avec beaucoup de ruse et plus de science encore, en protestant à chaque minute de la pureté de tes intentions ou en affirmant ton droit légitime à agir ainsi, comme la Société, par exemple? Regarde, la Société tue tous les jours, par la guerre, l'usine, l'alcool, la famine, la diffusion de la bêtise, la misère, la caserne et la prostitution. Pourquoi, diable ne ferais-tu pas comme elle, puisqu'en l'occurrence, il y aurait volupté pour toi ? Avec un peu de savoir-

faire et de l'audace tu t'en tireras certainement.

A son égal, tu as de la surface, de la respectabilité acquise, qui donc songera jamais à t'incriminer ? Et puis, même, si tu te faisais prendre, tu n'aurais qu'à arguer que tu as pratiqué en petit, toi, ce qu'elle pratique en grand. Pense à ses mensonges et à ses crimes coutumiers. Si un jour elle te traîne devant un de ses tribunaux, en te reprochant de l'avoir attaquée, de lui avoir nui grièvement, lu pourras lui rétorquer ; Ta justice est en équilibre instable sur pas mal de principes dont l'un en particulier énonce ; Nul n^a le droit de se faire justice soi-même; or, pourquoi t'élèves-tu contre moi, prétends-tu me juger, toi. Société, qui, en l'espèce, es juge et partie ? Pourquoi t'accordes tu à toi-même, Entité mal venue, le droit que tu refuses aux individus ?... Tu vois, ricanait la Nature, la Nature scélérate que j'avais voulu égorger jadis, tu n'as rien à craindre,... rien à redouter, même des Cours de Justice...

J'étais vaincu par le lumineux de cette argumentation. Je résolus donc de plagier la Société au plus près et d'assassiner avec une maîtrise et une duplicité au moins équivalentes. Pouiyquoi ne l'aurais-je pas égalée en hypocrisie? Bourgeois, riche, d'une honorabilité indiscutée, je me déterminai à pratiquer Vattacjue nocturne sur les rôdeurs. C'était de tout repos. D'ailleurs, il y avait assez longtemps, n'est-ce pas, qu'ils la pratiquaient, eux, sur les Bourgeois ? Pourquoi leur laisser les joies et le bénéfice de l'attaque nocturne ? Ne convenait-il pas d'enlever ce privilège à la classe réprouvée comme le Tiers-P^tat lui avait enlevé un à un tous ceux dont la Révolution l'avait un moment nantie.

Je sortis donc un soir dans l'éqnipai^e ordinaire du monsieur cossu. Une énorme chaîne d'or coupait en deux, connue un équateur coruscant, la splicricitc de mon abdomen : large ventraille rebondie obtenue à l'aid(* de i'orce étoupes. Ma cravate était avantag;ée d'un diamant ([ui eût ravalé ceux du l^adischaU ou de M. Gérault-Richard,et mes doigts s'adornaient d'une véritable bijouterie d'archevêque. Dans la poche de côté de mon pantalon, une merveille de revolver, un « Smith and Wesson », plat et long, au mécanisme impeccable, caressait ma main de son frais contact et de Tébène quadrillé de sa crosse. Je pris Tomnibus et descendis dans une de ces rues pestilentes et noires qui, comme un intestin engorgé, s'enroulent et sinuent sur elles mêmes, autour des Halles. Il y avait là justement un hôtel à filles. Je les regardais venir de loin, marchant à pas précipités, se retournant pour voir si Thomme qui suivait leurs jupes boueuses ne transitait pas par ailleurs. Il y en avait de jeunes, des gamines presque et d'autres qui étaient pour le moins sexagénaires, mais toutes avaient cette figure d'uniforme vieillesse, ces traits sans âge, cette chair bleutée, ces joues cuites et ces yeux éraillés que donnent l'alcool, la misère, et les coups des hommes. Toutes les catégories sociales défilaient d'ailleurs à leur suite : Il y avait des ouvriers qui secouaient leur pipe à la porte du bouge et des bourgeois qui, hâtivement, retiraient leurs gants ou leur décoration. Parfois, un homme entrait avec deux ou trois filles pour sa consommation personnelle. Je vis même poindre un gentleman, d'une trentaiiie d'années, qui venait de faire arrêter son coupé au coin du boulevard pour marcher derrière une horrible souillasse, et qui, sans doute, lui

murmurait des saletés dans le cou, car subitement la larve qui raccompagnait détala après avoir crié. — Ah Ibennon, pas avec toi, t'es trop cochon... Plus loin, claudiquait un vieux cassé et cacochyme qui ne pouvait presque plus marcher, qui s'appuyait sur une canne, et qu'une petite, gibbeuse et presque chauve, les cheveux dévorés par le mercure, soutenait aux épaules. Un quart d'heure après, les hommes sortaient, jetant des regards inquiets sur leur tenue, comptant leur argent pour voir si on ne les avait pas entôlés ; puis, sur leurs talons, surgissait la femme qui scrutait de Toeil la rue déserte pour s'assurer qu'elle était vide d'agents. C'était l'ordinaire défilé des amours de fange et de sentine : les lamentables, les déshérités, qui s'en vont là trouver Texuloire requis par la Nature, les bourgeois à qui le contact journalier de leurs épouses donne du goût pour la chair des plus viles prostituées, et puis ceux que le vice malmène jusque dans l'ultime vieillesse, les petits vieux qu'on a couchés et bordés, le soir, les vieux bien propres de Sainte Perinne ou des Petits Ménages que la police recueille là, parfois, surinés par la gigolette ou ayant évacué leur âme, près de la cuvette d'ordures, dans un hoquet trop fort, dans une secousse trop véhémente d'immonde salacité ; d'autres encore, ceux à qui le galetas empuanti par l'odeur des sexes, le taudion plein de punaises, le parquet ponctué de taches obscènes, les draps séreux et la fille engluée, peuvent seuls procurer l'extase suprême et le taraudanj; frisson.

Ce soir-là, je fus accosté par une prostituée.

— Fais-tu voyeur ou fais-tu moineau ? me ditelle... Ça ne te coûtera pas cher...

Faire voyeur, je savais ce que cela voulait dire ;

faire moineau, je l'iii^norais. Elle m'instruisit, car elle avait le don des métaphores et sa métonymie était pertinente : cela devait s'entendre tout simplement d'imiter les passereaux qui, au bord d'un toit, ne s'attardent pas à leurs amours, fruitent leurs femelles et puis déguerpissent.

Lorsque je fus dans l'hôtel, je formulai hautement toute ma répugnance à faire moineau.

La prostituée répliqua :

— Alors pour la çoyure, mon petit, c'est un louis au patron et deux thunes pour moi. Mais tu vas rigoler des châsses sur quelque chose d'épatant... La princesse est justement en mains... Tu sais... on dit que c'est la Gobourg... une fille du roi des Belges... Je tressaillis... et j'éclairai. Deux minutes après, l'œil collé à un trou de la muraille, j'assistai à une scène bien faite pour porter au dernier degré de l'exaltation cérébrale un intellectuel comme moi, qui ne poursuit en toutes choses que l'insolite, l'infini ou l'absolu.

Une femme grande, trente-cinq ans peut-être, bien en chair, d'une merveilleuse beauté brune, aux yeux d'ombre phosphorescente, aux cheveux de ténèbre odorante, était couchée sans un mouvement, rutilante de pierreries, pavée de bijoux, sur une carpette mangée d'usure, sur un tapis rongé de pelade et maculé de taches séminales. Vêtue seulement d'une chemise et d'un pantalon d'arachnéennes dentelles, une demidouzaine de filles en haillons visqueux, choisies sans doute parmi les plus repoussantes, s'acharnaient sur elle. Les prostituées tournaient autour de la chambre comme des hyènes encagées, fonçaient subitement sur le corps prostré, reculaient pour revenir et l'enserrer, épilep tiques, dans des spires de démoniaques,

dans des orbes d'hallucinées, se battant, s'attouchant en d'immondes contacts, s'écroulant ensuite en grappe, en monceau, approchant leur bouche de celle de la femme toujours étendue et comme figée dans la béatitude. Soudain elles se dévêtirent, jetant leurs loques à la volée, exhibant de terrifiantes anatomies, des sexes purulents qui eussent découragé tous les chirurgiens, des ventres rhomboïdaux, des décombres de gorges, des tétines énormes et fluctua ates qui nourrissaient le désir de conj oindre les orteils, et qu'elles promenèrent une à une sur les lèvres de la princesse, sur ses flancs marmoréens, en leur infligeant d'innommables et intimes caresses.

Quasi léthargique, la patiente ne bougeait pas ; je la crus morte

— Mais on l'assassine... elles l'ont tuée... au secours !

— Non, non, tu vas voir... c'est très courant... Ça s'appelle se faire faire les puces.

Tout à coup, une prostituée à cheveux gris, terrifiante de hideur, se dressa sur les pointes, darda vers le plafond un bras épidémie de crasse et, déchevelée, hulula, pendant que sa poitrine gélatineuse moutonnait effroyablement en des hoquets d'ivrognesse. Car toutes étaient saoules. A ses cris, la petite troupe des ribaudes déchaînées s'enfuit pour s'aller plaquer contre la muraille. La vieille clamita derechef, et la ronde infernale recommença. Puis, toutes se ruèrent, arrachant par lambeaux le pantalon et la chemise de valenciennes, découvrant un impeccable corps dont les lignes seulement commençaient à se soulever, dont les lombes palpitaient enfin. Folie ! Une culbute générale submergeait la Jiinon

LE SALON DE MADAME TUUPllOT ïly,\

immobile d'mie lioule, d un ressac de poitrines, de reins, de cuisses, de croupes frénétiques

Un remous parut alors venir du tapis, lit osciller le monceau eirroyal)le. La patricienne, reconquise par la vie, sortait de sa torpeur... Une main fme, aux ongles translucides, troua le tas des chairs mouvantes, lança à travers la pièce des bagues, de l'or, des peignes, des colliers, qui roulèrent et rebondirent, fouettant la pièce de lueurs violentes...

Et pendant dix minutes, un quart d'heure peut-être, on n'entendit plus que des sifflements d'haleines all'olées, des rauquements, des ahans éperdus...

— Assez... Oh si! encore, toujours, toujours... susurrait une voie agonisante et pâmée.

Moi je n'y pus tenir. La malepeste des haleines, le remugle elfroyable des croupes, le suint des épidermes, les arpèges, les trilles de puanteurs qui, à travers les fissures des cloisons, arrivaient jusqu'à moi me firent reculer. Mes nerfs trahirent mon esprit qui venait de goûter les joies divines du fantasque et de l'inattendu. Mon œil quitta la fente. Je crus que j'allai vomir et vacillai.

— Ben quoi... remets toi, me disait la pierreuse... il y en a beaucoup comme ça, tu sais, des femmes du monde... il en vient tous les jours ici... Plus ça pue, plus ça leur zy va. . . C'est une st)écialité de la maison. . .

En descendant, près du bouge, j'avisai un cabaret borgne. Un des rideaux relevés montrait par l'étroite vitre fuligineuse quatre souteneurs perpétrant une manille sensationnelle. Près de la porte, un cinquième surveillait les filles et comptait les passes.

C'était le patron lui-même qui les marquait, d'un trait de craie, sur une ardoise. En me penchant, je vis que chaque fille était désignée par son sobriquet

et j'entendis un des rôdeurs s'exclamer joyeusement: — Chouette, v'ia^a^/i en tiffes qui monte pour la quatrième fois. Moi, j'allais et venais devant la porte, choisissant, parmi ces hommes, celui que je devais, du même coup, condamner à mort. Messieurs, je ne balançai pas longtemps.il y en avait un petit, mince, d'un blond pâle, avec d'hésitantes moustaches, à peine un duvet flave et indécis au-dessus des lèvres. Oui, celui-là s'imposait; plus que tous les autres, il serait agréable de l'abattre, de le voir panteler âmes pieds dans les derniers sursauts, la convulsion définitive. Pourquoi? Parce qu'il était jeune et plein de santé, et que détruire de la chair jeune est une autre caresse à l'épiderme et une autre joie dans l'esprit que de supprimer de vieux êtres hors d'usage. J'attendis qu'ils fussent sortis, que le cabaret et le bouge eussent mis leurs volets et dégorgé leurs derniers amateurs. Il pouvait être deux heures du matin quand ils s'égaillèrent et que je pris la chasse derrière 1' « Albinos du Sébasto ». Je savais que, lui aussi, comme les autres, devait aller retrouver sa femme à l'issue du travail et vérifier la recette. Je ne lui enlaissaipas le temps. A l'angle de la rue voisine, j'étais devant lui, face à face, le revolver braqué, sans un mot, à la hauteur du visage. Surpris, l'homme recula, enfonça sa tête dans les épaules, recula encore et me dit :

— Eh ben quoi!., si vous êtes de la rousse, pas tant de magnes,., on va vous suivre...

Alors devant ses mains dressées pour se garantir, je fis monter et descendre le revolver...

— Tu vas mourir, tu vas mourir... répétai-je.

Je jouissais atrocement de son angoisse, car il venait de comprendre, rien qu'au rictus de ma bouche, que c'était sérieux. Il tournait, et je virais avec

lui, rcnscrraiit d'iiii cercle inexorable. Maintenanl, il était vert et des gouttelettes de sueur tombaient de son front sur le pavé. Il ne songeait même pas à crier. Et moi, je guettais le moment où il allait se ramasser pour le bond en arrière qui aurait pu le mettre hors d'atteinte... déjà il ployait les genoux, prêt à se détendre, comme un puma... alors, d'une main, j'arrachai ma chaîne de montre, lacérant par surcroît la poche de mon gilet; je froissai ma cravate et, de toutes mes forces, je hurlai :

— A moi... au secours... à l'assassin ! et je lâchai le coup.

Il était tombé atteint au ventre. Je le voyais se tordre comme un ver ; un jet de sang giclait en bouillonnant hors de sa ceinture, tel un jet de vin hors d'une futaille percée; ses ongles écorchaient le pavé ; par trois fois, il essaya de se relever, puis retomba, écumant, la bouche pleine de salives rouges. Son corps ensuite se noua en des soubresauts, des anhèlements, toute une trépidation frénétique, et, brusquement, il s'apaisa, sa tète heurtant seulement le sol en un rythme placide largement espacé. Moi, avec, dans les flancs, le coup de rasoir d'une sensation, d'un spasme extraordinaire, je m'étais accoté à la boutique voisine. Non... Le plus furieux désir, le rut le plus impétueux qui s'assouvissent enfin ne peuvent produire cela... Il me sembla que tous mes viscères s'étaient décrochés en même temps, et qu'à l'intérieur de mon être tout s'en allait en une dérive d'une indicible volupté...

Des sergents de ville, des passants attardés accouraient :

— Cet homme m'a attaqué, dis-je, j'étais en état de légitime défense; j'ai tiré. Au Poste de police, je

montrai ma cravate, mon gilet arracliés, ma cliaîne de montre brisée en deux morceaux; je produisis des papiers établissant de façon indiscutable mon identité, ma reluisante situation sociale. Le Commissaire me félicita de mon sang-froid.

— Il est mort, vous savez, ah! si nous en avions beaucoup comme vous, Paris serait bientôt nettoyé de cette vermine.

Chose bizarre, Messieurs, le lendemain de cette affaire , j'avais repris goût à l'amour. Un prurit inconnu jusque là me poussait vers la femme. Je connaissais enfin la fièvre et l'impérieuse passion. J'étais même inapaisable comme si j'avais ingéré quelque virulent satyriaque. Moi, qui jamais n'avais pu endurer rineptie et la désolante niaiserie du geste d'amour, je ne vécus plus que pour l'amour. Je devins célèbre dans Paris. Les professionnelles me fuyaient à cause de mon irrassasiable boulimie passionnelle. Et parmi les femmes honnêtes, je rebutai les plus enragées, celles qui, malgré l'exode des moindres retenues, ont toujours la croupe en ignition. Oui, voilà le fait inexplicable : le sang m'avait réintégré dans l'amour. Quelle trame sournoise, quelles accointances mystérieuses les relient donc l'un à l'autre et les font ainsi voisiner? Voilà ce que je ne puis expliquer, avec mon faible génie. Mais que mon expérience personnelle serve au moins de contribution à ceux que tenterait l'étude du phénomène.

Vous voyez que mon stratagème était infaillible. Je pouvais, en toute sécurité, moi, bourgeois, pratiquer l'attaque nocturne sur les rôdeurs. Cinq ou six de mes confrères, dont deux millionnaires, la pratiquent encore à l'heure actuelle, du reste. Je per-

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sévérai donc. Un jour cependant, un de mes assassinés, — « Le « Desclianel de Ménilnionte » — étant parvenu à guérir de ses blessures, eut Tinconcevable audace de révéler le truc en pleine audience. Ne croyez pas que je tremblai. Non; j'étais certain de ce qui allait survenir. Le Président des assises, en elFet, le remisa si vertement et lui démontra si bien toute l'inanité de son système de défense que le malheureux attrapa le maximum de la peine pour attaque nocturne à main armée. Il est encore au bagne à Theure actuelle. Mon Dieu, que c'est drôle! Gomme vous vous en rendez compte, la chose aurait pu durer toute ma vie, si je n'avais pas, une fois, joué de malheur. Ce soir-là, je n'avais rencontré, dans ma quête silencieuse, que de vagues et quelconques souteneurs sans saillie ni pittoresque, qui ne valaient certes pas le coup de feu. J'allais regagner mon logis, quand je me heurtai, au sortir d'un bar mal famé, à un individu court et trapu, aux yeux d'indigo défaillant, au nez de Kalmouck, aux rouflaquettes poussiéreuses, et rayonnant je ne sais quoi de particulièrement bestial, je ne sais quel air de férocité tendue et glacée. Je présumai, à la radiation mauvaise de cette prunelle hésitante et torve, une prunelle de bête primitive, que je me trouvais devant un rôdeur redoutable qui, lui aussi, devait avoir tué bien des hommes dans les combats farouches des rues désertes. C'était un être à ma taille, quoique tout à Topposite de moi-même qui suis trop civilisé et trop compliqué. Au geste impératif avec lequel il congédia deux individus vêtus comme lui, je reconnus le chef de bande donnant ses derniers ordres. A nous deux! me dis-je, et je le suivis. Vous savez le reste : C'était un prince russe déguisé qui

faisait la tournée des bouges, et, comme cette fois, ma victime n'était pas un souteneur, mais bien un brigand armorié, entretenu, non par une femme, mais par la Société, mon subterfuge fut découvert.

J'ai donc à répondre de tous ces actes. Je viens d'étaler devant vous ma psychologie ; vous avez cheminé à ma suite dans les circuits, les dédales de mon intelligence ; vous êtes descendus dans les puisards de mon àme. J'aurais pu me dispenser d'être non moins prolixe que véridique puisque maître Pompidor venait de me sauver au moment précis où je me suis emparé de la parole. Mais je ne veux point passer pour un fou et répugne à l'idée de devoir mon salut à la ruse ou au mensonge. J'ai tué cinq hommes, dites-vous ? Hé ! c'est un crime moins grand aux yeux du Sage que d'avoir fait cinq enfants. A l'aide de quel raisonnement, je vous le demande un peu, établissez-vous, de façon irréfragable, le droit que vous avez de donner la vie, alors que vous prononcez que supprimer son prochain est criminel? Vous posez un a priori, je le sais bien, vous dites : satisfaire à l'acte génésique, procréer est un acte imposé par la Nature, c'est une fonction, un vertige auxquels nul n'échappe dans le règne animal. Kt tout ce que la Nature impose est légitime et sacré. Moi je vous répondrai : le besoin, le vertige de tuer pour certains êtres est aussi injonctif, aussi impérieux que celui d'enfanter. La Nature l'a glissé, l'a coulé dans la chair comme une folie équivalente à sa contraire. Alors, puisque toutes deux sont naturelles, émanent de notre Mère à tous, l'une ne saurait, d'après votre définition même, être un forfait quand l'autre est une vertu sociale : attendu que votre argumentation offre la Nature

comme seul critérium et pierre de touche ultime. Le monstre étant celui qui entre en rébellion avec la Nature, vous flétrissez de cette épithcte celui qui verse le sang. Vous avez tort, il serait seulement un monstre s'il refusait d'obéir à ses poussées profondes, s'il refusait de tuer, s'il s'écartait de la règle naturelle à laquelle il ne peut pas désobéir, tout comme est un monstre celui qui, par volonté, s'abstient de la copulation.

D'ailleurs, il y aura toujours une excuse à invoquer pour l'assassin : c'est que celui-ci ne fait souffrir sa victime que quelques secondes, quelques minutes au plus, tandis que le mâle qui crée fait souffrir le lamentable, issu de son plaisir, quelquefois soixante ans.

Homme, en possession déjà de la mentalité de l'avenir, j'entends ériger au-dessus de la Société et de la Nature une intelligence prépondérante. Je ne me réclamerai donc pas, devant vous, de l'exemple de la première et de la dialectique de la seconde qui me déterminèrent, cependant, comme j'ai eu l'honneur de vous l'exposer. J'ose donc espérer. Messieurs, que votre entendement se haussera jusqu'à l'aperception de mon personnage. Je me suis courbé, moi, comme tous les individus du reste, sous des impératifs contre lesquels la rébellion était vaine. Avec quelques Ecoles modernes, j'aurai l'audace de poser en principe que nul n'est responsable de ce qui est en lui et, partant, que vous n'avez pas le droit de juger. Non, vous n'avez pas le droit àe punir ; vous avez seulement le droit de prévenir. Vous tolérez l'ignorance, la misère, la prostitution, l'atavisme et vous vous étonnez des fruits qu'ils portent. Désarmés, je le veux bien, devant les tares de l'hérédité.

VOUS reconnaissez spontanément que Tètre qui les récèle n'en est point responsable, et cependant vous le flétrissez et le frappez quand, à Tinstar de moimême, il est déféré à vos tribunaux. Les tarés ne devraient pas procréer, et vous proscrivez l'avorte ment. Quelle logique ! Vous ressemblez à des botanistes qui reprocheraient à la Ciguë, à l'Euphorbe, aux Stryôhnées d'être vénéneuses et qui s'acharneraient sur elles, briseraient leurs tiges, les décapiteraient, les brûleraient pour les punir des propriétés que la nature leur a conférées. Car, pour Thomme, il en est de même : vous ne pouvez pas conseiller la o-rande et scélérate Nature ; il vous faut accepter les hommes qu'elle crée et ne pas leur en vouloir

ce n'est pas leur faute — s'ils sont mauvais. Vous

ne pouvez que vous efforcer de les améliorer par une thérapeutique sociale, qui échouera encore dans la plupart des cas.

Au lieu d'avoir des Cours d'assises, des Chambres correctionnelles, que n'avez-vous des Assemblées préçentwes, des Cliniques morales, des Conciles permanents de Justes ou de Sages — si la société actuelle en façonne encore — où tout individu, qui se sentira sur le point de verser dans le crime, viendra, après avoir crié sa détresse, chercher aide ou réconfort, secours matériel ou électuaire mental, quelles que soient ses peccadilles ou ses fautes préalables? Quand plus un seul être ne criera la faim, vous pourrez frapper seulement ceux qui volent, et quand l'atavisme ne fera plus payer aux fils les fautes des ascendants, vous pourrez frapper ceux qui tuent. Il y aura toujours des criminels, répliquez-vous. Et puis après ? Puisque vous acceptez la cécité ou l'épilepsie, pourquoi, dans une vision supérieure, dans

une optique sereine qui prend son parti de l'Irrémédial)le, ne soii<neriez-vous pas le criminel, comme vous soignez les tuberculeux, par exemple, alors (fue 1(* tuberculeux, lui aussi, sème la mort dans son entour? Pourquoi l'assassin, serait-il plus responsable du besoin de tuer que la Nature a insinué en lui, qu'il ne le serait de la phtisie qu'elle aurait pu glisser dans ses poumons, par exemple? Cet homme n'a pas demandé à vivre, par conséquent à être mauvais. Alors que vous en êtes arrivés à accepter, à vouloir guérir même, au nom de la collectivité, les tares ])hysiques du citoyen, vous vous insurgez encore devant les tares morales tout aussi ineffaçables, peut-être. Quand les imbéciles ricanent au passage d'un infirme, d'un disgracié, vous dites spontanément, vous la mentalité supérieure : — Ce n'est point sa faute. Pourquoi ne diriez-vous pas d'un criminel : — Il n'est pas plus responsable de ses attirances néfastes que s'il était né borgne, aveugle ou bossu. Vous me rétorquez : — Mais à la suite de passions odieuses, on peut verser dans le meurtre alors que le fond primordial était bon. Eh, oui... Certains deviennent coupables par suite d'un concours de circonstances psychologiques ou de faits particuliers, comme ils deviendraient lentement aveugles, par exemple, sans rien pouvoir contre. Les malformations apparentes trouvent grâce devant vous, pourquoi le scélérat, qui n'est autre chose qu'un stropiat mental, ne serait-il pas amnistié par le philosophe qui, remontant de l'effet à la cause, de l'être créé à la cause créatrice, s'en prend à la Nature, à la Nature uniquement responsable, et la cite seule à la barre de Phumanité, en lui demandant compte de ses forfaits ?

Certes, vous auriez le droit de juger et de punir les hommes si le même tempérament moral, la même mentalité, les mêmes désirs, avaient été coulés en eux au début de leur vie. Alors, partis d'un point initial commun à tous, surveillés de près par une Société maternelle et soucieuse de faire triompher TEthique définitive, inexcusables seraient ceux qui s'écarteraient de la route commune pour s'orienter vers le Mal. Mais votre Société se désintéresse des êtres qui la composent, ne les découvre que lorsqu'ils ont failli, et la Grande Force agissante se moque de vos lois puériles et de vos clabaudements. Le caractère, les aspirations, les tendances, tout le réel, le moteur d'un être, en un mot, vous échappent ; vous ne pouvez comprendre la genèse d'un acte et vous vous érigez en justiciers ! L'individu élaboré par ce qu'une philosophie appelle la Matière et ce que d'autres appellent Dieu, l'individu, suscité pour être actionné dans tel ou tel sens, ne peut pas plus résister à ses rouages moraux, aux bielles mystérieuses qui sont en lui, que les machines que vous construisez, vousmêmes, pour un but défini. Pas plus que ces dernières, il n'a pouvoir de raisonner ni d'abolir sa dynamique intérieure. Encore une fois, la Nature, Volonté atroce, qui engendre le Mal et la douleur à sa fantaisie, se plaît aux complications ; elle a horreur de cette uniformité qu'ont décrétée les Sociétés humaines. Et, tant que vous ne l'aurez pas astreinte à doser les êtres suivant les intérêts de votre civilisation ou les préceptes de vos morales contingentes et protéiformes, votre justice ne reposera sur aucun principe vraiment équitable, ne se pourra légitimer devant aucune conscience...

Comme le Président des assises, estimant sans doute qu'il avait Uni de discourir, étendait la main pour lui retirer la parole, l'accusé protesta.

— Messieurs, je suis loin d'avoir fini... Ce que vous venez d'entendre n'est que la première partie de mon plaidoyer personnel ; je vais m'autoriser à plier, à articuler la seconde sur la petite charnière qui les relie Tune à l'autre. Mais, auparavant, je demanderai à mon avocat de vouloir bien me faire la gracieuseté d'un de ces bonbons qui aident sans doute à saliver, et dont je lui ai vu faire usage tout à l'heure...

Maître Pompidor, sans rancune et en toute bonne gràce^ ayant obtempéré avec un sourire, M. Eliphas de Béothus, après avoir croqué la pastille, repartit au bout d'une minute, la main ponctuante et la parole toujours incisive.

— Messieurs, voici comment j'aurais plaidé, voilà comment j'aurais fait ma propre psychologie, voilà comment j'aurais dialectique, et voilà comment, après m'ètre défini moi-même, j'aurais établi votre impuissance à connaître les mille et trois facteurs d'un acte, et partant votre inaptitude à condamner, si je me nommais réellement Eliphas de Béothus, si, tel M. Sully Prudhomme, j'étais la résultante d'une fornication de bonnetiers enrichis, ainsi que le prétend encore l'accusation.

Mais je n'ai argumenté comme je viens de le faire; je n'ai été de moi-même au devant d'une peine terrible, que dans la certitude qu'il vous serait impossible de me frapper lorsque je me rasseoirai après ma

définitive péroraison. Aussi, me suis-je amusé à manier l'arme, toujours dangereuse pour un accusé, d'une logique implacable au lieu de nier avec acharnement, tel un politicien concussionnaire, ou bien encore d'apparaître à vos yeux comme travaillé, fouillé vif par les tenailles rougies d'un remords du meilleur aloi. J'ai réservé, en effet, pour la dernière phase, la dernière reprise de cette passe d'armes, la circonstance accessoire, la contingence vile à mes yeux, n'ayant aucune valeur logique, morale ou rationnelle, mais qui, cependant, et pour cela même, va me faire acquitter tout à l'heure. Bien que je voie en ce moment, sur les bancs du jury, le bookmaker qui en fait partie, offrir à ses collègues, en payant dix, le pari que je ne sauverai pas ma tête, je vous affirme et vous réitère que ma condamnation est impossible. Et je m'attache, dès maintenant, à vous convaincre de cette évidence...

Messieurs, l'état civil que le ministère public a bien voulu m'octroyer ne m'est pas applicable. Les papiers qui le composent, je les ai achetés. Je n'ai point été conditionné par les soubresauts passionnels d'un ménage de bonnetiers; mes yeux ne se sont point ouverts, pour la première fois, sur la hideur du monde, dans la bonasse rue Saint-Denis, et mon nom ne saurait être Béothus, comme vous paraissez le croire, malgré tout. Ah! je me nomme d'un bien autre nom, allez! Et quand je l'aurai proféré, d'ici une heure, à peu près, il n'y aura point assez de gardes en cette enceinte pour la faire évacuer, dans la terreur où vous serez tous, magistrats et jurés, que j'en dise plus long encore.

Loin, bien loin d'ici, dans un des plus vieux palais d'Europe, où il est de règle depuis longtemps déjà de

vivre et de réaliser au naturel les drames Shakespeariens, dans un palais où les Hanilet ne se comptent plus, où il y a toujours de nombreux convives autour d'un perpétuel et mystérieux banquet d'Inverness ou de Meyerling, dans un palais où les princesses du sang descendent volontiers des marches du trône sur le trottoir, le plus glorieux des médecins de la ville trancha un jour mon cordon ombilical, et,m'enlevant du pacpiet d'immondices verdàtres où s'était parachevée ma floraison, il me jeta dans la vie.

Je me crois autorisé à dire qu'en aidant les nouveau-nés à conquérir ainsi l'existence, avec tout ce qu'elle comporte immuablement de hontes et de douleurs, les chirurgiens ne commettent pas un acte dont ils puissent se réclamer devant les esprits affranchis des opinions toutes faites. Comme le dit Montesquieu : « Ce n'est pas à la mort des per- « sonnes qu'il convient de pleurer, mais bien à « leur naissance. » Où est-il donc, en effet, celui qui dans l'âge mûr ne regrette point de n'avoir pas été, en naissant, empoisonné par le méconium ou étranglé par le forceps. Qu'on me le montre, l'homme intelligent qui se félicite de vivre ! Quand votre civilisation décrète qu'il est licite de jeter un être dans la vie, est-ce qu'elle n'agit pas comme la Rome antique qui jetait le vaincu, armé d'un épieu, aux fauves de l'arène? l'enfant que vous lancez dans le monde se trouvant, dès sa naissance, aux prises avec les monstres, les fauves bien autrement redoutables de la vie, qui s'appellent : le typhus, la tuberculose, le mensonge, la laideur, la cautèle et l'imbécillité. Et il ne leur échappera momentanément que grâce à une suite de hasards quasi-miraculeux, pour succomber, tôt ou tard, sous leurs griffes forcenées.

Mais vos esprits indéfrichables, Messieurs, où les idées conventionnelles et les préjugés poussent comme des ronciers hargneux et des orties arborescentes, ne vous permettent pas de goûter la sublime grandeur et la sauvage beauté de ces considérations nihilistes. Vous êtes enlizés dans les préjugés et la routine comme le coléoptere merdiphage dans son caca nourricier. Je reviens donc à moi-même, pour poursuivre, sans digressions désormais, le cours de mon récit.

Mes regards tombèrent, dans l'enfance, sur ce que l'humanité compte de plus servile ; on ne me parlait qu'à la troisième personne et je n'étais pas encore sevré, ni tout à fait maître de réfréner l'exode intempestif de mes excrétions, que Ton me traitait déjà d'Altesse Royale. Mes jeunes ans s'écoulèrent donc circonscrits par un horizon de dos coubés, dans un milieu de servilité, de duplicité, d'hypocrisie, de vaine étiquette et d'abjecte platitude. Jamais, vous entendez, jamais je ne connus comme les autres enfants la joie de jouer sans contrainte ni de parler loin des pédagogues. Un peuple d'esclaves chamarrés, de valets coruscants, de courtisans aplatis au ras des planchers, veillait sur moi pour m'insuffler son âme sordide, pour m'apprendre les conventionnels propos d'où la sincérité, l'enthousiasme, Fépanchement juvénile, étaient proscrits par les règles du protocole.

Et la Nature, par paradoxe sans doute, m'avait doué d'un esprit spéculatif et d'un lancinant et précoce besoin d'observer ! Mon âme, blottie à l'arrière d'un extérieur apathique, interrogeait les choses, s'efforçait de scruter les êtres et les faits parmi lesquels se déroulait ma vie coutumière, et sur lesquels,

vau^iiement, je devinai qu'on ne me disait point la vérité. Car ce fut une des douleurs les plus vives, un des deuils les plus tenaces de mon existence d'enfant, de m'apercevoir un jour, qu'à propos de tout, les hommes mentaient autour de moi. J'avais vu tuer des animaux sous mes yeux, j'avais vu mourir un jour un vieux serviteur, et j'avais entendu des cris de souffrance. Quand je questionnai là-dessus le vieil abbé qui me servait de précepteur, il me répondait que les animaux avaient été créés par Dieu pour servir aux besoins de Thomme ou à sa nourriture, que leur soulfrance ne comptait pas, puisqu'ils n'avaient point d'âme; quand je lui demandai : pourquoi la mort ? il m'enseignait qu'elle était la conclusion de la vie et permettait au juste de gagner le ciel ; et quand je lui répliquai : alors pourquoi la douleur. Dieu, qui est juste, n'aurait-il pas pu nous donner le bonheur sans cette épreuve ? il se perdait en des considérations théologiques ^ et absorbait d'une seule narine le contenu de sa tabatière. Déjà je me faisais une triste idée du pion constipé, du vieillard hargneux, qui trône dans les espaces. Puis, toujours ma pensée revenait à ceci : l'homme ne peut donc soutenir son existence qu'en suppliciant des créatures inférieures, qu'en faisant couler le sang, qu'en mangeant des proies mortes, et qu'en dupant effrontément son prochain pour excuser ses fautes ou ses crimes. Et par delà tout ceci je pressentais confusément bien d'autres épouvantes, bien d'autres forfaits encore. Tout me semblait affreux, mon esprit, déjà, était martyrisé par l'idée que jamais ces choses qui me faisaient mal ne prendraient fin, puisque mes semblables les accomplissaient avec sérénité, et qu'ils croyaient en une divinité encore plus mons-

Irueuse qu'eux-mêmes, laquelle avait ordomié tout cela.

J'avais perçu aussi derrière les portes d'immondes propos de laquais; j'avais assisté à d'imiommables scènes que, plus tard Je sus être de Tamour, et mon àme trop fme, trop sensible, dans l'effroyable et prématuré besoin de savoir qui la rongeait, me faisait rechercher la société des domestiques, car j'avais démêlé qu'eux, parfois, à rencontre de mon professeur, disaient la vérité sur certains points qui m'intéressaient. Seulement, tout fiers de m'apprendre quelque chose, ils me parlaient avec gouaille, en employant des mots orduriers. Comme eux, je devenais sournois, rétractant, la minute d'après, ce que je venais d'exprimer, et le vieux prêtre, après avoir deux ou trois fois constaté le fait, hocha la tête avec satisfaction et me demanda un jour si je ne voudrais pas, plus tard, au lieu d'être fringant officier, devenir un prince de l'Église. Se je répugnais à entrer dans les ordres, ajoutait-il, il croyait démêler déjà que mes qualités me permettraient de briller ^dans la conduite d'un Etat. Et il m'inculquait les rudiments de l'histoire, me parlait des batailles où Dieu avait assisté le plus fort et lui avait donné la victoire après un massacre de trente ou de soixante mille hommes. Alors je courais vers les offîceS;, près des écuries, et, tapi sournoisement, je regardais le cuisinier couper le cou à un canard, essuyer ses mains rougies aux plumes encore frémissantes, pour essayer de me représ(mter, en multipliant cette horreur, ce que devait être le massacre de trente mille hommes. On me retrouvait pleurant, dans un angle de couloir, les dents claquantes, le front couvert de sueur, et lorsqu'on sollicitait de moi le motif de

LE SALON Dtî MADAME TRUPHOT 4(U)

mes larmes, je répondais : c'est Wilhelm, le premier valet de chambre, qui m'a pincé. Dans mes promenades à cheval, au travers des campagnes environnantes, je voyais des paysans s'acharner sur la terre, travailler de longues heures, le corps ployé en deux, mener la charrue sous l'àpre bise de décembre, ou couper les blés sous l'alFolant soleil d'août qui dévore les cervelles. J'eus un jour la curiosité de m'approcher d'eux comme ils s'étaient interrompus pour prendre leur repas, et je restai stupéfié en voyant qu'ils mangeaient du pain noir, dur comme du silex, et du lard rance couleur de rouille dont les chiens courants de mon père n'eussent pas voulu. Je questionnai le vieil abbé. — La terre qu'ils cultivent ne leur appartient donc pas? Il éclata de rire : — Pourquoi voulez-vous qu'elle leur appartienne ? Dieu les a créés pour ensemencer vos champs, Monseigneur. Rien ne leur appartient en propre que leur âme et encore la perdent-ils le plus souvent. Mais ne les plaignez pas, ils sont libres, bien qu'on ait eu tort sûrement, de les émanciper du servage que Dieu avait ordonné...

Le même après-midi, nous allâmes visiter une aciérie. Là, devant le brasier flamboyant des fours à puddler, parmi un décor infernal, j'aperçus des hommes demi-nus, cuits vivants dans leur propre sueur, rissolés au passage par les effroyables flammes dardées des foyers gigantesques, des êtres n'ayant plus rien d'humain, brandissant des pelles immenses, luttant à coups de ringard contre les rigoles, contre les ruisseaux de fonte en fusion crachant des étincelles et des vapeurs sifflantes, qui les encerclaient et menaçaient à chaque seconde de les engloutir.

L'abbé lui-même formula mapensée. — C'est Teiifer, me dit-il, vous irez dans un endroit semblable, après votre mort, Monseigneur, si vous n'avez pas servi les desseins de Dieu. Et je sus que ces hommes, eux aussi, mangeaient à peine à leur faim, mais que l'usinier, leur patron, était le roi des aciers, c'est-à-dire un des plus fabuleusement riches parmi les riches. J'appris qu'ils souffraient cette géhenne pour fabriquer des canons afin de tuer d'autres hommes. — L'agriculture et l'industrie ! résumait, la main en Tair, mon professeur didactique : ce qui fait la richesse d'une nation que Dieu protège, Monseigneur. Toujours, il me parlait de cette divinité invisible qui me semblait patronner tout ce qui était injuste, tout ce dont souffraient mes neuves sensations et mon jeune esprit éveillé trop tôt.

Quand je le questionnai sur Ses desseins, sur les moyens par Elle employés pour convaincre l'humanité de son existence, il me parlait de la révélation et des miracles, me citait les pastours et les vachères auxquels Elle était apparue dans les champs ou dans les grottes Alors je m'étonnais que Dieu eût préféré s'exhiber sans contrôle à des gardeuses d'oie hystériques au lieu de surgir tout à coup au milieu des multitudes assemblées ou quand les foules, ainsi qu'on me le disait, criaient parfois d'angoisse vers Lui en dressant des bras implorateurs. Comme on m'avait déjà incité à raisonner droitement à l'aide de la logique, je ne trouvais là aucune marque de l'Intelligence qui avait dû ordonnancer le monde. Et quand nous revenions, moi toujours triste et le vieux prêtre toujours guilleret, des mendiants, une nuée de miséreux en haillons, couraient vers nous, la main faisant sébille. Lui, me défendait de leur donner

Leî salon de madame tuuphot 471

trop pour ne pas eneourag^er le vice, disait-il. Et je me rappelais que chez nous, souvent, j'avais vu la livrée ivre se battre jusqu'au sang ; je me rappelais que deux gentilshommes avaient été surpris dans un salon de jeu, trichant au baccara,et que Tiercelet, le grand piqueur roux, m'avait dit, un soir, en riant, que ma sœur aînée « avait plusieurs amants », ce qui me semblait être du vice aussi et du meilleur. Une fois, un de ces mendiants me stupéfia. Devant nous, sur la route, il fouillait un tas de crottin de ses maigres mains, semblait positivement le picorer avec ses doigts, et emplissait ensuite une écuelle de terre avec ce qu'il en extrayait.

— Qu'est-ce qu'il fait donc ? demandai-je, intrigué.

— Il ramasse les grains d'orge et les grains d'avoine que les chevaux n'ont pas digérés, afin d'en faire une bouillie pour lui et ses enfants. C'est un juif; il ne mérite aucune pitié...

Ainsi, ainsi, à part quelques heureux comme moi, qui détenaient toute la richesse, et à qui, dès le premier âge, on enseignait Taridité du cœur et l'atroce égoïsme, il n'y avait donc que des misérables ou des résignés sur la Terre !

Alors une voix profonde^ une voix plus forte que celle de mes maîtres, s'éleva pour crier en moi :

— Ce n'est pas juste ! ce n'est pas juste !

Et pendant des années, mon existence se prolongea pareillement. Des bons soins de l'abbé, je passai à ceux d'un Jésuite qui m'apprit à mentir avec science et génie.

— Dieu lui-même ne dit jamais sa pensée ; imitez-le. Monseigneur, et vous deviendrez un prince célèbre, affirmait-il, le regard sinueux et la lèvre

pincée. Puis un bataillon de professeurs hiérarchisés succéda à l'Ignacien. Mais tous, quels qu'ils fussent, prêtres ou laïques, me dupèrenf avec méthode, travestirent la réalité du monde, arrangèrent l'Histoire et la Vie, comme me l'apprirent des livres : l'immense Rabelais, les Encyclopédistes, les auteurs du XVIII' siècle : Montesquieu, Condorcet, d'Alembert, Voltaire, Diderot, les poètes : Gœthe, Vigny, Léopardijles penseurs commeBayle,Proudhon,Buchner, Renan et le Maître incontesté des libres intelligences : j'ai nommé Schopenhauer, que je fis acheter en cachette parce qu'on les avait vilipendés devant moi. A la bouche de tons ceux qui m'approchent, purule le mensonge, pensai-je ; ces livres doivent être beaux puisqu'on m'affirme qu'ils sont odieux. D'ailleurs, estce que les crabes peuvent juger les goélands? me dis-je, en évoquant mes professeurs qui expertisaient les grands hommes. Et ils me façonnèrent. Là,' toute ma prescience d'adolescent trop sensitif, toutes mes inductions personnelles vinrent se vérifier avec une précision mathématique.

Tous les mois, l'Empereur venait nous voir. C'était un grand vieillard, svelte et droit, stature en force comme un coltineur de Trieste, et qui en avait, à peu de chose près, la mentalité. L'Impératrice, sa femme, avait été d'une beauté sensationnelle et d'une intelligence, d'une cérébralité véritablement indécente parmi les Cours européennes.

Amoureuse de toutes les œuvres de l'esprit, passionnée d'art, miraculeusement compréhensive,un Sophocle ou un Euripide eussent, à peine, été dignes de son choix et de sa couche. Elle était mariée avec un balourd qu'elle fuyait onze mois sur douze pour aller vivre à Capri, dans une villa grecque, au péristyle

de marbres rares, aux colonnes doriques, au pur fronton, qu'elle avait fait élever d'après le modèle de celles qui, jadis, ourlèrent le Pnyx ou le Céramique.

L'Empereur se consolait en allant chasser l'isard dans le Tyrol ou la gelinotte en Styrie.

Invariablement, il parlait chasse avec mon père.

— Il me part un coq de bruyère à 50 pas... vous comprenez, duc... un coq de bruyère... je récite la moitié d'un ave, les dix premiers mots d'un pate/\, et je l'abats... à plus de 60 toises...

— Oui, je sais, répliquait mon auteur, vous êtes le premier fusil de la planète, Sire... vous aimez la virtuosité... vous ne tirez jamais de suite.

— C'est ça... c'est parfaitement ça... autrement mes g^ardes en feraient autant...

Et il prenait mon père par le bras, s'épanchant alors sur le compte de l'Impératrice.

— Vous savez qu'elle est folle... voilà qu'elle s'est toquée des œuvres d'un poète juif... un nommé Henri Heine... Connaissez-ça, vous ?...

— Connais pas, ne lis jamais de saletés, Sire... Mort aux juifs !...

Une fois par semaine, je voyais ma mère qui avait un évèque pour amant. Et cela n'étonnait personne dans ce milieu où les coutumes féodales s'alliaient aux mœurs florentines.

Elle me faisait mander dans son oratoire, me posait la main sur l'épaule, sans jamais m'adresser la parole, me tenant une minute sous la radiation de son œil bleu, pour me renvoyer après avoir déposé sur mon front un baiser distrait qui sentait le musc et Fencens d'église. Mon père, l'être responsable du crime de m'avoir enfanté, ne s'inquiétait pas de moi deux fois dans l'année. Le bruit courait dans le

château qu'il était au début d'une paralysie générale, tare de notre maison. C'était un petit homme qui, bien qu il n'eût pas plus de cinquante ans, assumait déjà l'apparence vétusté d'un vieillard tout cassé et égrotant. Il passait ses journées dans une immense volière qu'il avait fait construire dans le palais en abattant les cloisons de quatre grandes salles. Quinze cents oiseaux de tous pays et de tout plumage voletaient, piaillaient, bruissaient dans ce hall treillage, et mon père ne voulait laisser à personne le soin de remplir leurs mangeoires ou de nettoyer leurs déjections. Constamment, il allait parmi eux, en basquine de soie violette, — car il affectionnait, dans le privé, les habits d'ancien régime — les mai^ns pleines de mil ou de chénevis, incitant de la voix les serins néerlandais ou les perruches du Brésil à venir prendre leur nourriture dans ses paumes ouvertes.

Pendant de longues heures, on entendait ses petit... petit... cui... cui... frou... frou... Et quand il était fatigué, il s'asseyait dans un large fauteuil à oreillettes et, béat, considérait ses oiseaux d'un œil extatique, ne s'arrètant de rêvasser que pour essuyer d'un mouchoir de batiste, au chiffre impérial, les fientes tombées sur le dos ou les épaules de son habit. Souvent on lui apportait là les pièces à signer par délégation, les pièces d'Etat que, parfois, les bestioles irrévérencieuses blasonnaient à leur tour d'un sceau blanchâtre, d'une pastille molle et intempestive, que le chambellan, lui, recouvrait gravement de poudre d'or.

— Petit... petit... cui... cui... cui... frou... frou... frou... faisait mon père en apposant son parafe, infatigablement, et sans lire jamais.

Il avait eu. paraîl-il, des cha^iiiis d'amour dans sa jeunesse. La diplonialie, en mariant à un autre prince la fennne qu'il aimait, lui avait porté un coup terrible. Immédiatement, il était devenu poète, passant ses nuits à composer des vers élégiaques dans lesquels il prenait les nuages, les étoiles, le soleil et la lune, la lune surtout, à témoin de son malheur. On m'avait montré ses poèmes en me disant que, moi aussi, je n'aurais pas le droit de choisir ma fiancée, car cet avantage que possède le dernier des rustres est refusé à la souche royale, pour motifs supérieurs et raison d'Etat. Une autre de ses passions était de panneauter des chats — ennemis nés des oiseaux — de les prendre au traquenard d'une chatière. Ce sport, seul, atténuait pour lui le deuil de ne pouvoir chasser, par suite de l'état débile de sa santé. Il avait fait lâcher un peuple de matous à travers le palais, et tous les caniveaux, tous les recoins des cours, étaient semés de ces pièges, de ces chaussetrappes qu'il amorçait d'un morceau de viande saigneuse. Quand un chat était pincé, Fancien maître d'équipage sonnait du cor à pleines lèvres, faisant entendre l'hallali triomphal. Et mon père quittait ses oiseaux, accourait tout joyeux, en boitillant, appuyé sur sa canne, toussant, crachant, par les vestibules et les perrons, pendant que les familiers et les larbins s'écartaient chapeau bas. — Plus vite, plus vite, Frédéric, criait-il au grand laquais galonné, en culottes de soie et en catogan, qui le suivait à dix pas, portant à la main des pots de couleur et des pinceaux. Alors, pendant que le valet maintenait la malheureuse bète prisonnière, mon père longuement la peignait avec délices, en bleu, en rouge, en vert, lui attachant par surplus une casserole à la

queue. Puis, il la lâchait brusquement, roulait parfois à terre, tant il riait d'un petit rire aigu, devant le bond désordonné, la trajectoire folle du chat terrifié qu'on libérait enfin.

— Ah ! ah ! comme il court ! On dirait Fltalien à Custozza.

Et il retournait à ses oiseaux.

Un soir, le Surintendant de Police nous le ramena, car depuis trois jours il avait disparu du château. Il avait été arrêté dans un jardin public de la Capitale voisine, à la nuit tombante, sous la pluie rageuse d'un après midi de mars. Mon père, en cette cir constance, était, paraît-il, accompagné de deux individus entre lesquels il marchait pendant que l'un d'entre eux — celui de gauche — tenait un large parapluie destiné à abriter le déambulant trio. Vingt fois ainsi, revenant sur leurs pas, ils avaient parcouru une allée écartée, cependant que mon père... comment dire cela?. ..je n'ose... cependant que mon père, de chacune de ses mains, travaillait ses compagnons, comme le duc d'Angoulème avait Phabitude de se travailler soi-même...

L'Empereur, à la suite de cet incident, donna l'ordre de ne plus le laisser sortir. Et désormais, il vécut dans sa volière où il avait fait dresser un lit, et dans laquelle on lui portait ses repas. Il ne voulait plus voir personne, et si parfois quelqu'un s'approchait des grillages, un être étrange, en habit de cour, enlinceulé de blanc par les fientes des oiseaux, s'offrait à sa vue qui, d'vme voie cassée, chantait des lieds d'amour et faisait des vers en comptant sur ses doigts. Deux ou trois fois par mois, seulement, le maître d'équipage venait le chercher pour forcer un chat.

A répo({iie (le ma puberté, dois-je vous le dire? les ehauibrières ne niau(|uèrenl pas de nVeiiseigner raccouplement, de me faire goûter à leurs caresses vicieuses, de m'initier à des dérèglements sournois, pendant que leurs amants, les valets de chambre, me suggéraient des habiludes, des travers de prisonnier.

— Avec ça on devient un grand prince ; on évite recueil des femmes, me disaient-ils en fanfaronnant dans leur turpidité et leur cynisme. Aucun d'eux ne manifestait la moindre crainte au sujet d^un renvoi possible. Qui donc oserait les chasser? Ils avaient bien trop de secrets. Et, moi, je leur étais reconnaissant, car ils m'apprenaient tous les potins, tous les scandales, toutes les hontes de la ville et de la cour. A dix -huit ans, on me questionna sur mes goûts ; on me demanda si j'avais fait choix d'une carrière. Je répondis sans hésiter que je voulais servir l'Eglise, que depuis soixante ans ma famille n'avait fourni aucun cardinal à la chrétienté, et que je réparerais cette lacune de ma lignée. Tous les miens me félicitèrent, et pendant deux jours, comme faveur et témoignage insigne de satisfaction, mon père qui était sorti de sa volière — ce qui ne lui arrivait plus deux fois par année, peut-être — m'autorisa à assister, à sa droite, au laisser-courre de ses chats. Ma mère, elle, me fit cadeau de son médaillon enrichi de brillants, et l'évêque, son amant, m'embrassa au front, de ses lèvres peintes. Alors, je fus déféré à tout un lot de théologiens chargés de me donner l'enseignement sacerdotal.

Pendant vingt-quatre mois, Messieurs, je témoignai de la ferveur la plus grande, de la piété la plus éditiante; pendant vingt-quatre mois, je ne levai pas

trois fois peut-êtie les yeux sur les gens pour les dévisager,^ car le regard de mon semblable me paraissait toujours être un outrage à moi-même. Cela fera un saint, disaient les soutaniers,mes professeurs, qui vivaient dans un perpétuel émerveillement. Et la veille même de mon ordination, je priai mon père de les réunir avec ma mère et mes autres parents, dans la grande salle du palais, pour ouïr, de ma bouche, une déclaration importante. Quand tous furent assemblés, quand d'un signe, Fauteur de mes jours, m'eut autorisé à parler, je tirai de ma poche un petit manuscrit, fruit de mes veilles littéraires, et je me mis en devoir de le leur lire incontinent.

Cette nouvelle, Messieurs, vous n'en serez point privés. La voici...

Et, comme il en avait menacé l'auditoire, l'accusé sortit de sa poche un fascicule broché et donna lecture de ce morceau :

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