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« Comment voulez-vous, disait Diderot en parlant d'un tableau militaire, qu'un modèle puisse montrer avec quelque vérité ou le soldat furieux qui s'élance, ou un soldat pusillanime qui se sauve avec effroi, et toute la variété d'une journée sanglante? Le morceau produit-il une impression profonde, ne pouvez-vous ni en détacher ni lui continuer vos regards? tout est bien. N'entrons dans aucun détail minutieux. Avec des pieds négligés et des mains estropiées ou informes, une belle bataille est toujours un prodige d'imagination et d'art. Et puis, comment accuser de contrainte des mouvements au milieu d'une mêlée, où chaque individu, entouré de toutes parts de menaces et de périls, a la mort à droite, à gauche, par devant, par derrière, et ne sait où trouver de la sécurité? Un sent qu'alors la position doit être vacillante, incertaine et tourmentée, excepté dans celui que la fureur emporte et qui va s'enfoncer lui-même dans la poitrine le glaive de son ennemi. 11 a dit : a Vaincre ou « mourir! » et en conséquence de cette résolution, son mouvement est franc, son action décidée, et sa position ne souffre de gêne que par les obstacles qu'il rencontre. J'ai dit quelque part que les mœurs anciennes étaient plus pratiques et plus pittoresques
que les nôtres; j'en dis autant ici de leurs batailles. Quelle comparaison du plus beau Van der Meulen avec un tableau de Lebrun, tel que le Passage du Graniquz? Les mœurs en s'adoucissant, l'art militaire en se perfectionnant, ont presque anéanti les beaux-arts. »
Ainsi s'exprimait sur la peinture militaire au siècle dernier un prince — que dis-je un prince ? — le père de la critique d'art. Les mousquetaires, les gendarmes et les gentilshommes de la maison du grand roi lui paraissaient de bien pauvres seigneurs à côté des Macédoniens et des Perses de Fan 334 avant Jésus-Christ. Sans vouloir ici dénigrer la superbe ordonnance du tableau de Lebrun, qu'on peut aller admirer au Louvre, je tiens à constater que les escadrons à grands panaches soulevant la poussière dans les plaines de Flandre devaient, au siècle dernier, plaire un peu plus à la foule que les Grecs et les Romains de l'histoire ancienne. Une peinture de bataille, c'est un bulletin que l'on voit au lieu de le lire. Et si le critique amoureux des classiques peut afficher de touchants regrets poulie temps où Clitus, développant son biceps frappait, l'ennemi avec une noblesse n'excluant pas la grâce, le public, le bon, le vrai public contemporain court à la victoire contemporaine et s'y pâme; et surtout lorsque le peintre a choisi un fait d'armes heureux, une victoire chère au pays, remportée par un général populaire, mettant en valeur des officiers et des régiments connus. Que sa composition soit bien ordonnancée, son dessin juste, le mouvement clair et la couleur dans la situation; tout ira bien.
Diderot d'ailleurs réagissait, avec un peu d'emphase, contre les Italiens et les Flamands qui avaient habillé à la mode de leur temps et de leur nation les personnages de la Bible et de l'antiquité. La bonne coutume et la théorie excellente de ne peindre que ce que l'on voyait — et qui nous ont valu tant de tableaux de haut mérite — n'étaient point du goût des encyclopédistes, gens aussi peu libéraux en matière d'art qu'en beaucoup d'autres. Alors le cla sique seul
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menait, disaient-ils, au beau réel. La représentation des choses et des personnages contemporains, surtout lorsqu'elle constituait des anachronismes par trop évidents, était une infériorité réelle, une sorte de péché originel que les qualités les mieux prouvées n'effaçaient jamais. Les Noces de Cana peuvent tout aussi bien s'intituler un Mariage à Venise, répétaient les élèves de Voltaire. Rien n'est plus vrai en apparence et plus faux en réalité. Ce sont là des paradoxes à l'envers; ils n'ont jamais la chance d'être adoptés par les critiques, dont l'esprit est juste et osé, parce qu'ils ont été puisés aux sources faciles d'une logique aussi inepte que rigoureuse. Heureusement aussi, la critique est femme et suit la mode, elle a fait assez facilement — trop facilement peut-être aujourd'hui — son deuil du genre académique et est entrée tambour battant, mèche allumée — surtout pour la peinture militaire — dans la modernité la plus contemporaine.
Nos nouveaux uniformes, ternes de couleur et de coupe peu avantageuse, n'ont pas rebuté nos artistes. On a vu ce que Neuville et Détaille — nos grands peintres militaires — ont su faire de la capote grise et du pantalon garance de nos lignards. L'école réaliste n'a rien obtenu — même dans ses exagérations les mieux réussies, les plus étudiées, les plus heureuses — ■ de comparable au naturalisme que ces deux grands artistes et la nombreuse phalange de peintres militaires qui les suit, ont su imprimer à la bataille, aux manœuvres et à toutes les scènes de la vie du soldat qu'il qu'il leur a plu de représenter. C'est même dans cette variété de sujets — variété que dédaignaient Lebrun autant que Van der Meulen, et aussi leurs contemporains et leurs successeurs directs — que nos peintres de soldats ont rencontré leur supériorité et souvent la perfection Même nos artistes contemporains mettent une certaine coquetterie à réunir tous les genres dans un tableau militaire. Quelques-uns dessinent les pieds et les mains mieux que Lebrun. Ils
SALON MILITAIRE DE 188b
savent le métier dans toute son étendue; ils veulent que leurs paysages soient à l'abri de tout reproche, surtout de la part d'un paysagiste de profession; s'ils peignent une scène d'intérieur, les accessoires y seront aussi soigneusement traités et finis que s'ils sortaient du pinceau d'un spécialiste; ils ont en outre la science de l'exactitude spéciale poussée jusqu'à la suprême délicatesse, car ils la font concourir à l'effet général, tandis qu'autrefois le fini de l'exécution nuisait souvent à l'ampleur de l'ensemble. Bref le genre militaire est en progrès sous tous les rapports, et il est possible dans une exposition annuelle de lui consacrer un volume entier, pour en fixer le souvenir dans les cabinets d'amateurs et en conserver les reproductions les plus importantes.
La cause en est aux circonstances. L'art et ses manifestations subissent strictement la loi des événements.
Notre goût national en manière de peinture militaire s'est modifié du tout au tout depuis vingt-cinq ans. Jadis quelques grandes toiles, comme Y Assaut de Sébastopol ou la Bataille de Solférino d'Y" von, avaient seules le privilège de remuer les masses. Si parfois des petits tableaux ingénieux — -tels qu'Arant et Après le combat, de Protais — représentant un épisode douloureux, intime ou sentimental de la vie du soldat, se glissaient au salon, il fallait qu'ils fussent trois fois, spirituels et agréablement peints pour que le public y mordît. C'était convenu, la peinture militaire était avant tout de l'histoire, et l'histoire de France alors' ne pouvait et ne devait être que la victoire. Le dessinateur, l'aquarelliste, l'illustrateur, pouvaient se rabattre sur l'épisode et sur les types et c'est dans leurs œuvres seulement qu'on peut chercher et trouver l'histoire du costume et des mœurs militaires. Eugène Lami, RafFet, H. Bellangé, Philippoteaux, de Moraine, et bien au-dessous d'eux Victor Adam et Lalaisse, ont écrit la vie