LA SIERRA NEVADA
Au milieu des chaînes de montagnes qui sillonnent l'Espagne en tous sens, de Bilbao à Gibraltar, et d'Alicante au cap Finistère, la plus poétique sans contredit, et par son aspect pittoresque et par ses souvenirs historiques, est la sierra Nevada, laquelle fait suite à la sierra de Guaro, séparée qu'elle eu est seulement par la charmante vallée où prend une de ses sources le petit fleuve d'Orgiva, ("ù va se jeter à la mer entre Amulnecar et Motril.
Là, de nos jouis encore, tout est arabe : mœurs, costumes, noms de villes, monuments, paysages; et cela, quoique les Mores aient abandonné depuis deux siècles et demi le royaume des Almohades.
C'est que cette terre que leur avait livrée la trahison du comte Julien était la terre de prédilection des fils du Prophète. Située entre l'Afrique fit TEurope, l'Andalousie est, pour ainsi dire, un sol intermédiaire qui participe des beautés de l'un et des richesses de l'autre, sans en ressentir ni les tristesses ni les rigidités, c'est la végétation luxuriante de la Métidja arrosée par les fraîches eaux des Pyrénées; on n'y connaît ni l'ardent soleil de Tunis, ni le rude climat de la Russie. — Salut à l'Andalousie ! la sœur de la Sicile, la rivale des îles Fortunées 1
Vivez, aimez, mourez aussi joyeusement que si vous étiez à Naples, vous qui avez le bonheur d'habiter Séville, Grenade ou Malagal
Aussi, j'ai vu à Tunis des Mores qui me montraient la clef de leur maison de Grenade.
Ils la tenaient de leurs pères, et comptaient la léguer à leurs enfants.
Et, si jamais leurs enfants rentrent dans la ville d'Aben-al-Hamar, ils retrouveront et la rue et la maison qu'ils habitaient, sans que ies deux cent quarantequatre ans écoulés de 1610 à 1854 y aient apporté grand changement, si ce n'est de réduire à quatre-vingt mille âmes cette riche population de cinq cent mille habitants ; si bien que la clef héréditaire ouvrira, selon toute probabilité,la porte d'une maison ou vide, ou dont leurs indolents successeurs n'auront pas même pris la peine de faire changer la serrure.
En effet, rien d'espagnol n'a germé sur le sol, dont la végétation nalul'elle est le palmier, le cactus et l'a-
l.oès , rien, pas même le palais que le pieux Charles- Ouint avait commencé de faire bâtir pour ne pas habiter la demeure des émirs et des califes, et qui, dominé par l'Alhambra, n'a jamais, sous l'œil moqueur de son rival, pu s'élancer au delà d'un étage.
C'est en embrassant toutes ces merveilles d'un art et d'une civilisation auxquels n'atteindront jamais ses habitants actuels, que le royaume de Grenade, dernier débris et dernière forme de l'empire arabe en Espagne, s'allongeait sur les bords de la Méditerranée, de Tarifa à Almazarron, c'est-à-dire sur une longueur de cent vingt-cinq lieues à peu près, et s'enfonçait dans l'intérieur des terres de Motril à Jaën, c'est-à-dire dans une profondeur de trente-cinq à quarante.
La sierra de Guaro et la sierra Nevada le coupaient dans les deux tiers de son étendue.
Du sommet du Mulahacen, son pic le plus élevé, le regard pouvait à la fois atteindre sa double limite.
Au midi, la Méditerranée, vaste nappe bleue, étendue d'Almunecar à Alger; au nord, la vega de Grenade, immense tapis vert, déroulé de Huelma à ila venta de Cardenas.
Puis, à l'est et à l'ouest, le prolongement indéfini de la chaîne immense aux cimes neigeuses, dont chaque Crète semble la vague subitement gelée d'un océan soulevé contrôle ciel.
Enfin, sur un plan inférieur, à droite et à gauche de cette mer de glace, un double océan de montagnes dégénérant peu à peu en collines couvertes d'abord de lichens poudreux, puis de bruyères rougeâtres, puis de
sapins sombres, puis de chênes verts, puis de lièges |aupi«sants, pnis d'arbres de toute espèce mêlant leurs teir*; tJâiieLtes en laissant néanmoins des intervalles où s'étendent, comme des tapis, des clairières d'arbousiers, de lentisques et de myrtes.
Aujourd'hui, trois routes partant, la première de Motril, la seconde de Vélez-Malaga, et la troisième de Malaga, coupent la sierra neigeuse, et conduisent des bords de la mer à Grenade, passant, l'une par Joyena, l'autre par Alcaacin, l'autre par Colmenar.
Mais, à l'époque où commence cette histoire, c'est-àdire vers les premiers jours de juin de l'année 1519, ces routes n'existaient pas encore, ou plutôt n'étaient représentées que par des sentiers à peine tracés où se posaient seuls, avec une insolente sécurité, les pieds des arrieros et de leurs mules. Ces sentiers, rarement ouverts au milieu de terrains plats, se prolongeaient, à travers les gorges et les sommets, avec des alternatives de montées et de descentes qui semblaient faites exprès pour mettre à l'épreuve la patience des voyageurs; De temps en temps, leur spirale étroite contournait quelque rocher à pic, rouge et chaud comme un gigantesque pylône égyptien, et, alors, le voyageur se trouvait littéralement suspendu, lui et son insoucieuse monture, au-dessus de l'abîme dans lequel plongeait son regard ".{Taré. Plus le sentier s'escarpait, plus le rocher devenait brûlant, et plus le pied de l'homme ou '^ft la mule risquait de manquer sur ce granit, que le pas des caravanes, en brisant ses aspérités, avait fini par rendre poli et glissant comme du marbre.
Il est vrai qu'une fois qu'on avait franchi ce nid d'aigle qu'on appelle Alhama, le chemin se faisait plus facile, et, par une pente assez douce, — en supposant que l'on vînt de Malaga» et qu'on allât à Grenade, — descendait dans la vallée de Joyena ; mais, alors, à un péril en quelque sorte physique, succédait un danger qui, pour demeurer invisible jusqu'à l'instant où il menaçait de se produire, n'en était pas moins présent à l'imagination : du moment où les deux côtés du chemin devenaient praticables, et offraient un refuge dans leurs épais maquis, ces deux côtés du chemin se hérissaient de croix chargées d'inscriptions sinistres.
Ces croix étaient celles qui décoraient les tombes des voyageurs assassinés par les nombreux bandits qui, dans ces temps de troubles civils, peuplaient particulièrement les sierras de Cordoue et de Grenade, c'est-àdire la sierra Morena et la sierra Nevada.
Au reste, les inscriptions qui chargaient ces croix ne laissaient aucun doute sur le genre de mort de ceux qui reposaient à leur ombre. En traversant les mêmes sierras, trois siècles après les voyageurs que nous allons, dans quelques instants, faire apparaître aux yeux de nos lecteurs, nous avons vu des croix pareilles à celles que nous décrivons, et nous avons copié sur leurs lugubres traverses ces inscriptions, assez peu rassuranteji pour ceux qui les lisent :
la