‹ Le SalteadorChapitre 19 sur 19 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le lendemain, dès la pointe du jour, une grande foule encombrait la place de las Algives, se pressant autoui d'un échafaud dressé au milieu de cette place. Le bourreau, les bras croisés, se tenait au pied de réchafaud. Un grand niystère planait sur la ville, et l'on disait que la première justice du roi don Carlos allait être faite.

Au milieu de cette affluence de monde , on reconnaissait les Mores, plus encore à leurs yeux ardents qu'à leur costume oriental. Ces yeux brillaient de joio à l'idée qu'ils allaient voir le supplice d'un gentilhomme, rico hombre et chrétien.

Au moment où la tour de la Vêla annonçait neuf heures du matin, les portes de TAlhambra s'ouvrirent ; des gardes firent la haie, écartèrent la foule, et la forcèrent de former un grand cercle autour de l'échafaud.

Puis le roi don Carlos parut, jetant, à travers sa paupière clignotante, un regard inquiet autour de lui. On eût dit qu'il cherchait des yeux, et par habitude, quelque messager attendu depuis longtemps.

Le messager n'arrivant pas, le regard royal reprit sa taciturnité habituelle.

Près du roi marchait une jeune fille voilée ; on ne pouvait reconnaître son visage à cause du voile qui le

couvrait ; mais, à son costume riche et sévère à la fois, on pouvait deviner qu'elle appartenait à la caste noble.

Don Carlos s'avança à travers la foule, et ne s'arrêta qu'à quelques pas de l'échafaud.

Derrière lui apparurent le grand justicier et dona Flor. Dona Flor était appuyée au bras de son père. En apercevant l'échafaud , tous deux s'arrêtèrent, et l'on n'aurait pu dire lequel, du père ou de la fille devint le plus pâle.

Le roi se retourna pour voir s'il était suivi de son grand justicier, et, s'apercevant que celui-ci était arrêté, soutenant sa fille défaillante, et près de défaillir lui-même, il lui fît dire par un officier de venir le rejoindre.

En même temps, du côté opposé, deux personnes perçaient la foule : c'était don Ruiz et dona Mercedes.

Chacun d'eux, avec une expression bien diflërente, jeta les yeux sur l'échafaud.

Cinq minutes n'étaient point écoulées, que parurent, conduits par des gardes, don Fernand et don Ramiro, les deux rivaux. Don Fernand avait été arrêté la veille, comme nous l'avons raconté ; don Ramiro s'était de lui-même, et sur l'ordre qu'il en avait reçu, constitué prisonnier.

Tous les acteurs du drame, dont les quatre premiers actes étaient joués, se trouvaient réunis pour la dernière scène. On fît silence, et l'on attendit le dénoùment inconnu, auquel la présence du bourreau donnait une mystérieuse mais terrible signification.

Le roi don Carlos releva la tête, jeta les yeux une

dernière fois du côté de la porte moresque, et, voyant que rien ne venait, il arrêta son regard sur don Inigo, qui, sous ce coup d'oeil glacé, se sentit frissonner de tout son corps.

^ — Don Inigo Velasco de Haro, dit-il d'une voix si vibrante, que, quoiqu'elle ne s'élevât point aii-dessus du diapason ordinaire, elle fut entendue de tous, vous m'avez deux fois, sans appuyer la demande sur aucune raison, vous m'avez deux fois demandé la vie d'un homme qui avait deux fois mérité la mort. Vous n'êtes plus grand justicier d'Andalousie.

Un murmure passa des acteurs de cette scène dans la foule, et don Inigo fit un mouvement pour s'avancer vers le roi, et se justifier sans doute,

— Vous n'êtes plus grand justicier d'Andalousie, continua le roi don Carlos, mais vous êtes connétable du royaume ; l'homme qui tient mal la balance de la justice peut courageusement tenir l'épée de la guerre.

— Sire! murmura don Inigo.

— Silence, connétable, interrompit don Carlos, je n'ai point fini.

— Don Ruiz, continua le roi, depuis longtemps je vous connaissais comme un des plus nobles gentilshommes de mes États d'Espagne; depuis hier, je vous sais un des plus nobles cœurs du monde.

Don Ruiz s'inclina.

— C'est vous qui êtes grand justicier d'Andalousie à la place de don Inigo ; vous êtes venu hier me demander justice de l'insulte qui vous avait été faite : faitesvous justice à vous-même.

Don Ruiz tressaillit.

Dona Mercedes devint pâle comme la mort.

— Don Fernand, continua le roi, vous êtes deux fois coupable : une fois vous vous êtes révolté contre les loisî de la société, et, cette fois-là, j'ai pardonné ; ane autre fois, vous vous êtes révolté contre les lois de la nature, et, cette fois, me regardant impuissant à punir un si grand crime, je laisse à celui qui a été offensé le soin d'à pardon et du châtiment. Mais, en tout cas, à partir de ce moment, je vous raye du nombre des gentilshommes, je vous retire votre titre de rico hombre, et je vous fais, non pas aussi pur, malheureusement, mais aussi pauvre, aussi seul, aussi / nu que le jour où vous êtes entré dans le monde ! — Ginesta, continua le roi, vous n'êtes ni la bohémienne de la venta du [Roi more^ ni la religieuse du couvent de l'Annonciade; vous êtes duchesse de Carmona, marquise de Montefrio, comtesse de Pulgar; vous avez la grandesse de première classe, et, cette grandesse, vous pourrez, avec votre nom, la donner à votre mari, prissiez-vous ce mari dans les rangs du peuple, dans une tribu more, ou au pied de l'échafaud.

Enfin, se tournant du côté de don Ramiro :

— Don Ramiro, dit-il, vous êtes libre; vous avez été provoqué, et n'avez pu faire autrement que de répondre à la provocation; mais, tout en combattant, ▼eus avez honoi'é la vieillesse, qui est, après le Seigneur Dieu, ce qu'il y a de plus respectable sur la terre. Je ne saurais vous faire plus riche que vous êtes; mais, en souvenir de moi, à vos noms vous ajouterez

31C LE SALTEAnOR

celui de Carlos, et vous mettrez au chef le lion de Bourgogne dans vos armes. — Et, maintenant, que justice ou récompense soit faite à tous ! Commencez don Ruiz, grand justicier du royaume.

Alors, il se fit un grand silence. Tous les yeux se tournèrent vers don Ruiz, toutes les oreilles s'ouvrirent et voici ce que l'on entendit :

Dona Mercedes , immobile jusque-là comme une statue, sembla détacher avec effort ses pieds de la terre, et, traversant, lente et solennelle, l'espace qui la séparait de son mari, lequel se tenait debout et les bras croisés :

— Seigneur, dit-elle, au nom de ce qu'il y a de plus sacré au ciel et sur la terre, la mère vous demande grâce pour son fils !

Il se fit un instant de lutte silencieuse dans le cœur et sur le visage de don Ruiz.

Puis il baissa une de ses ma.^ns, la posa sur la tête de Mercedes, et, avec une voix et un regard d'une ineffable douceur :

— Je pardonne ! dit-il.

Un grand murmure passa à travers la foule. Don Fernand pâlit affreusement. Il chercha à son côté une arme, et, s'il eût trouvé son poignard basque, peutêtre se fût-il poignardé lui-même plutôt que de recevoir cette grâce du vieillard.

Mais don Fernand était désarmé et aux mains de ses gardes.

— A vous, duchesse de Carmona ! dit don Carlos. Ginesta traversa l'espace à son tour, et, allant s'age-

nouiller devant don Fernand en relevant son voile :

— Don Fernand, je t'aime ! dit-elle.

Le jeune homme poussa un cri, resta un instant comme étourdi, jeta un long regard sur dona Flor, et tendit les bras à Ginesta, qui, joyeuse d'une joie qu'elle n'avait pas encore ressentie, se précipita sur sa poitrine.

— Duchesse de Carmona, marquise de Montefrio, comtesse de Pulgar, prenez-vous pour mari le condamné Fernand, qui n'a ni nom, ni rang, ni fortune? demanda don Carlos.

— Je l'aime, sire ! je l'aime ! répéta Ginesta.

Et, forçant don Fernand à s'incliner, elle tomba à genoux avec lui devant le roi.

— C'est bien, dit don Carlos, un roi n'a que sa parole. Relevez-vous, duc de Carmona, marquis de Montefrio, comte de Pulgar, grand d'Espagne de première classe par votre femme, — sœur de roi et fille de roi !

Puis, sans laisser le temps aux acteurs et aux spectateurs de revenir de leur élonnement :

— A votre tour, don Ramiro ! dit-il.

Don Ramiro, d'un pas chancelant, traversa à son tour la distance qui le séparait de dona Flor. Quelque chose comme un nuage d'or et de pourpre faisait un voile à ses yeux, tandis que la voix de tous les anges du ciel semblait chanter à son oreille.

Il mit un genou en terre devant dona Flor.

— Il y a deux ans que je vous aime, madame, dit-"ii. Don Ramiro d'Avila n'osait vous le dire; mais, en présence du roi, son parrain, don Carlos d'Avila vous demande humblement votre main.

— Sefior, balbutia dona Flor, demandez à mon père.

— C'est moi qui suis votre père pour aujourd'hui, dofia Flor, dit don Carlos, et je donne votre main à votre courrier d'amour.

Les trois groupes étaient encore dans la position que nous avons indiquée, quand on entendit, tout à coup, une grande rumeur vers la porte du Jugement ; puis un cavalier couvert de poussière, et qu'à son costume don Carlos reconnut pour un gentilhomme allemand , apparut, agitant un parchemin, et criant :

— Le roi ? oà est le roi ?

Don Carlos, à son tour, devint pâle comme la mort; on eût dit que lui qui venait de juger allait être jugé.

— Le roi? où est le roi? criait toujours le cavalier. Et l'on s'écartait devant lui.

Don Carlos fit dix pas en avant, et. d'une voix ferme, quoique son vifeage presque livide trahit l'angoisse de son cœur :

— Le voici I dit-il.

Le cheval s'arrêta court, frissonnant par tout le corps, et pliant sur ses jarrets d'acier.

Tout le monde attendait haletant.

Le cavalier se dressa sur ses étriers.

— Écoutez tous, dit-il, vous ici présents! écoute, Grenade! écoute, Burgosl écoute, Valladohd! écoute, Espagne ! écoute, Europe ! monde, écoute ! Salut à Charles-Quint, empereur élu! honneur à son règne! gloire à son fils et aux fils da ses fils !

Et, sautant à bas de son cheval, et tombant à ge-

noux, il présenta le parchemin qui affirmait l'élection du roi don Carlos au trône impérial d'Allemagne.

Don Carlos le prit d'une main tremblante ; mais, avec une voix dans laquelle il était impossible de reconnaître la moindre trace d'émotion :

— Merci, monsieur le duc de Bavière, dit-il ; je n'oublierai pas que c'est à vous que je dois l'annonce de cette grande nouvelle.

Puis, comme tous les spectateurs répétaient à grands cris les paroles du messager : a Gloire à Charles-Quint ! gloire à son fils ! gloire aux fils de ses fils ! »

— Messieurs, dit l'empereur en levant la main, gloire à Dieu seul, car Dieu seul est grand l

t'IN.

Page 1