LÀ CONFESSION
A ce premier aveu, le roi respira déjà plus librement-
— J'écoute, dit-il, de sa voix brève et impérative.
— Sire, murmura Mercedes, je vais vous raconter de ces choses qui ont peine à passer par la bouche d'une femme, quoique je sois bien loin d'être aussi coupable que je puis le paraître au premier abord; mais, du moins en paroles, soyez indulgent pour moi, je vous en supplie, ou je sens que je ne pourrais continuer.
— Parlez avec assurance, dona Mercedes, répondil don Carlos d'un ton légèrement adouci, et jamais secret versé dans l'oreille d'un prêtre n'aura été gardé
plus religieusement que celui que vous allez confier à votre roi.
— Grâces vous soient rendues, sire! dit Mercedes. Et, ayant passé la main sur son front, non pas pour
y réuni? ou y concentrer tous ses souvenirs, — il était facile) de voir que tous ses souvenirs étaient présents, — mais pour essuyer la sueur d'angoisse qui le cou- Trait encore :
— Sire, dit-elle, j'avais été élevée avec le fils d'un ami de mon père, comme on élève un frère avec une sœur-, sans me douter un seul instant qu'il existât au monde d'autre sentiment que la tendresse fraternelle, quand une discussion d'intérêts vint brouiller ces deux amis qu'on eût crus inséparables.
» Ce ne fut pas tout, une réclamation d'argent suivit cette brouille. Qui avait tort? qui avait raison? Je l'ignore; mais ce que je sais, c'est que mon père paya la somme récla-mée, et quitta Séville, qu'il babitait, pour aller demeurer à Cordoue, afin de ne plus se trouver dans la même ville que cet homme qui avait été son ami, et qui était devenu son ennemi mortel.
D Cette rupture entre les pères sépara les enfants.
» J'avais treize ans à peine, à cette époque; celui que j'appelais mon frère en avait dix-sept; jamais nous ne nous étions dit que nous nous aimions, jamais peutêtre nous ne l'avions pensé,, lorsque cette séparation inattendue, décidée et opérée tout à coup, nous fit voir clair dans notre propre cœur.
» Queiq-ae chose pleura et saigna profondément en nous ; c était cette amitié devenue de l'amour, et qui
se trouvait subitement brisée sous la main de nos parents.
t S'étaient-ils inquiétés de cela? savaient-ils le mal qu'ils nous faisaient ? Je crois qu'ils ne s'en doutaient même pas ; mais, s'en fussent-ils doutés, je crois que leur haine était devenue trop violente pour qu'ils s'inquiétassent le moins du monde de Tinfluence qu'elle pouvait avoir sur notre amour.
» Nos deux familles se trouvèrent donc séparées, et par la haine, et par la distance. Mais nous nous jurâmes, dans une dernière entrevue, que rien ne nous séparerait.
» Et, en effet, qu'avions-nous à voir, nous pauvres enfants nés l'un près de l'autre, qui avions grandi l'un près de l'autre, qu'avions-nous à voir aux haines de nos parents? et, quand> pendant dix ans, on nous avait répété chaque jour : a Aimez-vous ! » n'étions-nous pas bien excusables de ne pas obéir quand on nous disait tout à coup : « Haïssez-vous !... B
» Mercedes parut attendre, pour continuer, une parole d'encouragement du roi; mais celui-ci répondit :
— Je ne sais point ce que c'est que l'amour, n'ayant jamais aimé, madame.
— Alors, sire, dit Mercedes abattue, je suis bien malheureuse, et vous n'allez rien comprendre à ce qu'il me reste à vous dire.
— Excusez-moi, senora, car je suis juge, ayant été roi depuis mon enfance, et je sais ce que c'est aue la justice.
Mercedes continua :
— Nous nous tînmes parole ; l'absence même favorisait notre amour, ignoré, du reste, de nos parents. La maison de mon père, à Cordoue, était située près du Ouadaiquivir ; ma chambre, la plus reculée de la maison, donnait, par une fenêtre grillée, smle fleuve ; <;elui oue j'aimais acheta une barque, et, déguisé en pêcheur, s'absenlant trois fois par mois de Séville, sous prétexte de chasser dans la sierra, il venait me répéter qu'il m'aimait encore, et entendre de ma bouche que je l'aimais toujours.
» Notre espoir avait été d'abord que cette haine se calmerait entre nos familles ; elle ne fit qu'augmenter.
D Toutes les tentatives furent essayées par celui que j'aimais pour me décider à fuir avec lui.
» Je résistai.
» Alors, un morne désespoir le prit; ces entrevues nocturnes, qui d'abord faisaient son bonheur, ne lui suffirent plus.
» La guerre était plus ardente que jamais entre les chrétiens et les Mores.
» Un soir, il m'annonça que, las de la vie, il allait se faire tuer.
B Je pleurai, mais je ne cédai point. Il partit.
» Pendant un an, je cessai de le voir ; mais, pendant «ette année, le bruit de ses exploits vint à moi si retentissant, que, si j'eusse pu l'aimer d'avantage, mon amour se fût augmenté encore de son courage et de sa gloire.
D Ces nouvelles nous étaient apportées, la plupart du temps, par un jeune homme qui avait assisté avec lui
aux combats qu'il racontait, et partagé ses dangers. Ce jeune homme, son compagnon d'armes, était le fils d'un ami de mon père, et se nommait don Ruiz de Torrillas...
Le roi écoutait, l'œil sombre, muet et immobile comme un marbre. Dona Mercedes se hasarda à lever les yeux sur lui pour essayer de deviner dans son regard si elle devait hâter ou ralentir sa narration.
Don Carlos comprit cette muette interrogation.
— Continuez, dit-il.
— L'attention que je prêtais aux récits de don Ruiz, l'empressement avec lequel j'accourais lorsqu'oQ annonçait sa présence, lui firent croire, sans doute, que cette sympathie était pour lui-même, tandis qu'elle se reportait tout entière de celui qui était présent à celui qui était absent ; aussi ses visites devinrent- elles plus fréquentes, et, à défaut de sa voix, ses yeux commencèrent-ils à me confier les secrets de son cœur.
» Dès lors, quoi qu'il m'en coûtât de ne plus entendre parler de celui qui possédait toutes mes pensées, et qui avait emporté toutes mes joies, je cessai de descendre lorsque venait don Ruiz.
» D'ailleurs, lui-même cessabientôt de venir; l'armée dont il faisait partie était occupée au siège de Grenade.
» Un jour, nous apprîmes que Grenade était prise.
oC'était une grande joie pour nous, comme chrétiens, que de savoir la capitale des Mores aux mains des rois catholiques ; mais, chez moi, une ancienne tristesse voilait toute joie, et, pour mon père, cette nouvelle lui arrivait au milieu de nouveaux chagrins.
» Ce qui nous restait de notre fortune venait de lapremière femme de mon père ; cette fortune appartenait à un fils, espèce d'aventurier que l'on croyait mort, et que je connaissais à peine, quoique je fusse sa sœur.
» Il reparut et réclama sa fortune.
» Mon père ne demanda que le temps nécessaire à lui rendre ses comptes ; seulement, il me prévint que, ces comptes rendus, nous étions complètement ruinés.
» Je crus le moment favorable. Je hasardai quelques mots de cet ancien ami avec lequel il avait rompu ; mais, à ma première parole, son œil étincela.
» Je me tus.
» La haine se ravivait chez lui de toidie nouvelle douleur.
» Il ne fallut plus même songera revenirsur ce sujet.
» La nuit qui suivit ce jour, ne pouvant dormir, j'étais sur ce balcon qui dominait le fleuve ; la grille de ma fenêtre était ouverte, car il me semblait que je respirais mal à travers ces barreaux de fer.
La fonte des neiges avait grossi le Guadalquivir, qui roulait presque sous mes pieds. Je suivais, les yeux au ciel, ces nuages errants qu'un vent capricieux faisait changer, vingt fois en un quart d'heure, de formes et d'aspect, quand je vis, au milieu des ténèbres amassées sur le fleuve, venir une barque conduite par un seul pêcheu • Je me retirai pour ne point être aperçue, et dans l'intention de reprendre ma place quand le pêcheur serait passé ; mais, tout à coup, une ombre apparut- me voilant les étoiles du ciel, un homme en-
jamba le balcon ; je jetai un cri de terreur j mais, à ce cri, une voix bien connue répondit :
» — C'est moi, Mercedes... Silence '
» C'était lui, en effet. J'aurais dû fuir ; je n'en eus pas même l'idée ; je tombai à moitié évanouie entre ses bras. Quand je revins à moi... hélas! je ne m'appartenais plus, sire !
» Le malheureux n'était point venu pour commettre ce crime ; il était venu pour me voir une dernière fois, et me dire adieu ; il partait avec le Génois Colomb pour un voyage de découvertes. De loin, il m'avait aperçue à mon balcon ; ma retraite lui avait laissé l'entrée libre. Jamais il n'avait trouvé la grille ouverte ; c'était la première fois qu'il pénétrait dans ma chambre.
» Alors, il renouvela ses instances pour me détermmer à le suivre; si je voulais l'accompagner dans l'aventureuse entreprise qu'il allait tenter, il obtiendrait de Colomb que je le suivisse déguisée en homme; si je préférais tout autre lieu du monde, tous les coins de la terre étaient bons, pourvu qu'il les habitât avec moi. Il était riche, indépendant; nous nous aimions : nous serions heureux partout.
» Je refusai.
» Avant le jour, il partit. Nous nous dîmes adieu pour toujours, — nous le croyions, du moins ; il allait rejoindre Colomb à Palos de Mogues ; Colomb devait partir le mois suivant.
«Bientôt, je m'aperçus que nous n'étions pas malheureux à demi : j'étais mère 1
» Je lui écrivis la fatale nouvelle, désirant et redoutant qu'il fût déjà parti, et j'attendis, dans la solitude et dans les larmes, ce que Dieu allait décide"^, de moi.
» Une nuit que, n'ayant reçu aucune réponse, je le croyais voguant déjà vers ce monde inconnu qui immortalisa Colomb, j'entendis sous ma fenêtre le signal qui m'annohçait sa présence.
» Je crus m'être trompée, et, toute tremblante, j'attendis.
• Le signal se renouvela.
» Oh ! je l'avoue, ce fut avec une joie immense que je me précipitai vers la fenêtre, et l'ouvris.
» Il était là, dans la barque, me tendant les bras; le départ de Colomb était retardé, et il avait traversé une partie de l'Espagne pour me revoir une dernière fois, ou pour m'emporter avec lui.
» Hélas ! notre malheur même lui donnait cet espoir, que je consentirais à le suivre.
»Je résistai. — J'étais la dernière consolation, la seule compagne de mon père, devenu pauvre : j'étais résolue à lui tout confier, à m'exposer à sa colère, mais à ne pas le quitter.
» Oh I ce fut une terrible nuit que celle-là, sire I et qui, du moins, ne pouvait pas se renouveler.
D Le départ de Colomb était fixé au 3 août. C'était par un miracle de vitesse qu'il était venu, c'était par un autre miracle de vitesse qu'il devait retourner et arriver à temps.
» Ob ! sire, sire, tout ce qu'il épuisa d'instances, de prières, de supplications pendant cette nuit, je ne puis
j02 le SALTEADOR
VOUS le dire. Vingt fois il descendit dans sa barque, et remonta au balcon ; la dernière fois, il me prit dans ses braSr et voulut m'emporter de force. Je criai, j'appelai. On entendit le bruit d'une personne qui se levait et qui venait à moi ; il fallait fuir ou être découvert.
» Il s'élança pour la dernière fois dans Id barque ; et, moi, moi, en sentant son cœur se détacher du mien, je tombai sur le plancher ! Ce fut là que Béatrix me trouva...
» Et presque aussi émue , presque aussi mourante qu'elle l'avait été dans cette fatale nuit, se tordant les bras et éclatant en sanglots, Mercedes, quoique toujours à genoux, se renversa sur son fauteuil.
— Reprenez haleine, madame, dit gravement et froidement don Carlos ; j'ai toute la nuit à vous donner.
Il se fît un silence d'un instant pendant lequel on n'entendit plus que les gémissements de dona Mercedes. Quant à don Carlos, il était si immobile, qu'on l'eût -)ris pour une statue; si maître de lui, qu'on n'entendait pas même sa respiration.
— Il partit I balbutia Mercedes.
Et, avec ce mot, son âme semblait s'envoler.
— Trois jours après, l'ami de mon père, don Francisco de Torrillas vint le trouver. Il lui demanda un entretien secret, ayant, disait-il, une chose de la plus haute importance à délibérer avec lui.
» Les deux vieillards s'enfermèrent.
» Don Francisco venait, en son nom et au nom de son fils, demander ma main à mon père. Son fils
m'aimait ardemment, et lui avait déclaré qu'il ne saurait vivre sans moi.
» Rien ne pouvait rendre mon père plus heureux que cette ouveHure : seulement, un scrupule le retenait.
D — Sais-tu, demanda-t-il à son ami, l'état de ma fortune?
» — Non ; mais peu m'importe.
» — Je suis ruiné, dit mon père.
» — Eh bien?
» — Ruiné complètement.
» — Tant mieux ! répondit son ami.
» — Comment, tant mieux?
» — Je suis riche pour toi et pour moi, et, si haut que tu estimes le trésor que tu nous donnes, je puis le payer.
» Mon père tendit la main à don Francisco.
» — J'autorise don Ruiz à se présenter chez ma fille, dit-il ; qu'il revienne avec le consentement de Mercedes, et Mercedes est à lui.
» J'avais passé trois jours terribles. Mon père, qui ne se doutait pas de la cause de ma maladie, était venu chaque jour, prendre de mes nouvelles.
» Dix minutes après le départ de don Francisco, il était chez moi, et me racontait ce qui venait de se passer. — Un quart d'heure auparavant, je n'eusse pas cru que mon malheur pouvait s'augmenter : je vis que je me troL^pais.
»Mon père sortit en m'annonçant, pour le lendemain, la visite de don Ruiz.
» Je n'avais pas eu la force de lui répondre en sa pré-
sence, lui absent, je demeurai anéantie. Peu à peu, cependant, je sortis de ma stupeur, et me tro'ivai en face de ma situation, qui m'apparut, non pas comme le spectre du passé, mais comme celui de l'avenir. Ce qu'il y avait de terrible surtout, c'était d'être forcée d'enfermer en moi le secret fatal. Oh ! si javais pu le confier à quelqu'un, il me semble que j'eusse moins souffert !
» La nuit vint. Malgré les instances que fît Béatrix, pour rester près de moi, je l'éloignai. Dans la solitude, j'avais au moins les larmes. Ohl elles coulèrent abondamment, sire, ces larmes qui devraient être taries depuis longtemps, si la bonté du Seigneur n'avait point permis que la source des larmes fùL intarissable.
» Aussitôt la nuit descendue sur la terre, aussitôt le silence répandu dans l'espace, je me mis à ce balcon où j'avais été à la fois si heureuse et si malheureuse.
» Il me semblait qu'il allait venir.
» Oh ! jamais, du plus profond de mon cœur, je ne l'appelai plus ardemment I
oS'il était venu, cette fois, pardonnez-moi, mon père î mais, cette fois, je n'eusse pas résisté ; quelque part où il eût voulu me conduire, j'eusse été avec lui ; partout où il eut voulu me mener, je l'eusse suivi.
» Une barque parut; un homme remontait le Guadalquivir en chantant.
» Ce n'était point sa voix : il eût été silencieux, lui ; n'importe, je me fis illusion, et, les bras tendus vers mon erreur, je criai à ce fantôme que je m'étais créé :
» — Viens 1 viens I viens 1...
» La barque passa. Sans doute, le pêcheur ne comprit rien à celte voix qu'il entendait dans l'obscurité, à cette femme qui se penchait vers lui dans les ténèbres.
» Et, cependant, il comprit que c'était une douleur quelconque qui s'agitait dans la nuit; car, avant d'arriver à ma îenêtre, il cessa son chant, et ne le reprit qne lorsqu'il l'eut dépassée.
» La barque disparut; je demeurai seule : autour de moi s'étendait ce silence animé au milieu duquel il vous semble entendre la respiration de la nature.
B Le ciel étoile se reflétait dans l'eau ; on eût dit que j'étais suspendue au milieu des airs ; ce vide m'attirait et me donnait une espèce de vertige. J'étais si malheureuse, que je pensais à mourir. De la pensée à l'exécution, il n'y a qu'un pas... c'était si facile : à trois pieds au-dessous de moi la mort m'ouvrait ses bras.
» Et je sentais ma tête qui s'inclinait en avant, mon corps qui se penchait par-dessus le balcon, mes pieds qui, d'eux-mêmes, quittaient la terre.
» Tout à coup, je pensai à mon enfant.
» En me tuant, non-seulement j'accomplissais un suicide, mais encore je commettais un meurtre.
» Je me cramponnai au balcon, je me retirai en arrière, je refermai la grille, j'en jetai la clef dans le fleuve pour ne pas céder à quelque *entation désespérée, et je revins à reculons tomber sur mon lit.
» Si lentes et si douloureuses qu'elles fussent, les heures s'écoulèrent. Je vis venir l'aube ; j'entendis succcessivement s'éveiller tous les bruits du jour : Béatrix ouvrit ma porte, et parut.
» La vie quotidienne recommençait.
» A onze heures du matin, Béatrix m'annonça don Ruiz. Il venait de la part de mon père.
» Ma résolution était prise, je le fis entrer.
» II étaii à la fois timide et radieux.
» Mon père lui avait dit qu'il ne doutait aucunement que la demande ne fût favorablement accueillie.
» Mais, en jetant les yeux sur moi, en me voyant si pâle et si glacée, il se mit à trembler et à pâlir à son tour.
» Je levai les yeux sur lui, et j'attendis.
» La voix lui manquait; il se reprit à dix fois pour me dire ce qui l'amenait.
» Au fur et à mesure qu'il parlait, il sentait que ses paroles venaient se briser contre le mur de diamant qui enveloppait mon cœur.
» Enfin, il finit par me dire que, depuis longtemps, il m'aimait; que notre mariage était arrêté entre mon père et le sien, et qu'il ne manquait que mon consentement pour qu'il fût l'homme le plus heureux de a terre.
» — Senor, lui répondis-je d'une voix ferme, — car, depuis longtemps, ma réponse était préparée, — l'honneur que vous me proposez ne peut être accepta de ma part. »
» De pâle qu'il était, il devint livide. » — Et pourquoi cela, mon Dieu? demanda-t-il. » — J'aijiie un autre homme que vous, et, dans sept mois, je serai mère !
» 11 chancela et fut tout près de tcraber.
» Il y avait quelque chose de si désespéré dans cet aveu fait à un homme que j'avais vu cinq ou six fois à peine, à qui je ne demandais pas même le secret, comme si, confiante que j'étais en son honneur, c'était une chose inutile à demander, qu'il n'y avait aucune insistance à faire.
» Il s'inclina devant moi, prit le bas de ma robe, le baisa et sortit sans dire d'autres paroles que ces trois mots :
» — Dieu vous garde !
» Je me retrouvai seule.
» A chaque instant, je m'attendais avoir paraître mon père, etje tremblais à l'idée d'être forcée de lui donner une explication; mais, à mon grand étonnement, ja n'en entendis point parler.
» A l'heure du dîner, je lui fis dire qu'étant un peu indisposée, je lui demandais la permission de manger chez moi.
» Celte permission me fut accordée sans contestation et sans commentaires.
B Trois jours s'écoulèrent.
» Le troisième jour, comme elle l'avait déjà fait une fois, Béatrix m'annonça don Ruiz.
» Comme la première fois, je donnai l'ordre de le faire entrer. La façon dont il m'avait quittée à notro dernière entrevue m'avait profondément touchée ; il y avait quelque chose de sublime dans ce respect qu'il avait montré à une pauvre fille perdue.
D 11 entra et demeura près de la porte.
B — Approchez, senor don Ruiz, lui dis-Je.
» — Ma présence vous étonne et vous gêne, n'est-ce pas? me deraanda-t-il.
» — Elle m'étonne, mais ne me gêne pas, répondis-je ; car je sens que j'ai en vous un ami,
» — Vous ne vous trompez pas, dit-il, et, cependant, je vous eusse épargné ma vue, si ma vue n'eût pas été nécessaire à votre tranquillité.
» — Expliquez-moi cela, senor don Ruiz.
» — Je n'ai pu dire à votre père que vous m'aviez refusé pour époux, car il fût venu vous demander une explication, et Texplication que vous m'avez donnée, à moi, vousnelalui eussiez pas donnée, àlui, n'est-ce pas?
» — Plutôt mourir I
» — Vous voyez qu'il fallait agir comme j'ai fait.
» — Et comment avez-vous agi?
a — J'ai dit que vous aviez demandé quelques jours pour vous décider, et que vous désiriez qu'on vous lassât passer ces quelques jours dans la solitude.
D — Alors, c'est à vous que je dois ma tranquillité?
» Il s'inclina.
» — Maintenant, il importe , dit-il, que vous me croyiez bien sincèrement votre ami.
Dje lui tendis la main.
R — Oh 1 oui, mon ami, et bien sincère, je le crois I lui dis-je.
» — Alors, répondez-moi sans plus d'hésitation que vous avez fait la première fois.
j» — Interrogez.
» — Avez-vous l'espoir d'épouser un jour celui que vous aimez?
» — Impossible !
» — Est-il donc mort? demanda don Ruiz.
B — Il est vivant. »
» Un éclair de joie qui avait brillé dans son regard s'éteignit.
» — Ah 1 dit-il, c'est tout ce que je voulais savoir.
» Et, me saluant de nouveau, il sortit avec un soupir.
» Trois autres jours s'écoulèrent.
» Pendant ces trois jours, je ne sortis point de ma chambre, et, Béatrix exceptée, personne n'y entra, pas même mon père.
» Le quatrième jour, don Ruiz se fit annoncer de nouveau.
D Je l'attendais presque ; j'avais cessé de craindre sa Tue ; c'était mon seul confident, et je comprenais qu'il avait dit la vérité quand il m'avait affirmé qu'il était sincèrement mon ami.
» Il entra respectueusement, comme d'habitude, et, seulement sur un signe que je lui fis, il s'approcha de moi.
» Je lui tendis la main ; il la prit et la toucha légèrement de ses lèvres.
» Puis, après un instant de silence pendant lequel son œil s'était arrêté sur moi avec un intérêt profond :
» — Je n'ai pas cessé un instant de songer à votre position, dit-il; elle est terrible 1
» Je poussai un soupir.
» — Nous ne pouvons, quelque aide que je vous prête, retarder éternellement votre réponse.
» — Hélas! fis-je.
» — Je dirais bien que c'est moi qui retire ma demande ; volontiers, j'encourrais la honte de laisser croire que la ruine de votre père a refroidi mes sentiments pour vous; mais où ce refus vous conduirait-il? A un sursis de deux ou trois mois.
» Je fondis en larmes, car tout ce qu'il disait était l'exacte vérité.
» — Un jour ou l'autre, continua-t-il, il faudra que votre père connaisse votre état, que le monde le connaisse, et, alors... (il baissa la voix) ai-ors, vous serez déshonorée !
» — Mais que faut-il donc faire? m'écriai-je.
et — Épouser un homme qui vous soit assez dévoué pour être votre époux aux yeux du monde, et un frère seulement vis-à-vis de vous.
» Je secouai la tête.
» — Mais où trouver cet homme? raurmurai-je.
» — Je venais vous l'offrir, Mercedes ; ne vous ai-je pas dit que je vous aimais?
» — Vous m'aimez... mais...
» — Lorsque j'aime, Mercedes, c'est avec tfyutes les grandes passions non-seulement du cœur, m.' is encore de l'âme, et le dévouement est au nombre de ces passions.
» Je relevai la tête, et me reculai presque effrayée.
» Je n'avais pas deviné que le dévouement pût aller jusque-là.
LE SALTEADOR Zii
D — Je serai votre frère, répéta-t-il ; seulement, votre enfant sera mon enfant, et jamais un mot, je vous en donne ma foi de gentilhomme, ne sera sur ce point échangé entre nous.
» Je le regardai pleine de doute et d'hésitation.
D — Voyons, dit-il, cela ne vaut-il pas mieux que de vous jeter par cette fenêtre, dans le fleuve qui roule au pied de votre maison ?
» Je demeurai un instant muette; puis, tombant à ses genoux :
» — Mon frère, lui dis-je, ayez pitié de votre femme, et sauvez l'honneur de mon père !
» Il me releva, me baisa la main et sortit.
» Quinze jours après, j'étais l'épouse de don Ruiz.
» Don Ruiz a tenu sa parole en loyal gentilhomme: mais la nature s'est refusée à cette tromperie, et, quoique don Ruiz ait toujours eu pour don Fernand les soins d'un père, jamais don Fernand u'a eu pour don Ruiz les sentiments d'un fils.
B Maintenant, sire, vcus savez tout I...
— Excepté le nom du véritable père, dit le roi ; mais vous allez me le dire.
— Don Inigo Velasco! balbutia Mercedes en baissant les yeux.
— C'est bien, dit le roi , je sais tout ce que je voulais savoir.
Alors, grave et sombre, il sortit, laissant la femme à genoux, et murmurant :
— Je savais bien qu'il était impossible qu'un fils donnât un soufflet à son père.