LE NID DE LA COLOMBE
Cette descente, qui semblait familière à Ginesta, était dangereuse même pour Fernand, et eût été impossible à tout autre.
Une blanche vapeur roulant aux flancs de la montagne, soutenue par le souffle du vent, n'eût pas été plus légère et plus gracieuse que ne l'était la jeune bohémienne posant son pied sur les aspérités à peine sensibles du rocher taillé presque à pic.
Par bonheur, de place en place, dans les gerçures du granit, poussaient des touffes de myrtes, de lentisques et d'arbousiers, qui pouvaient à la rigueur servir de point d'appui au pied de Fernand, tandis que ses doigts s'accrochaient aux lianes qui rampaient le long de la muraille, comme ie gigantesques mille-pieds.
Il y avait des moments où la chèvre elle-même paraissait embarrassée, et s'arrêtait hésitante ; alors, c'était Ginesta qui, sans qu'on pût deviner comment, la précédait et lui montrait, pour ainsi dire, le chemin.
De temps en temps, elle se tournait, encourageant Fernand du geste ; — car la voix était devenue inutile au milieu du bruit que faisait le mugissement de la cataracte, le sifflement des flammes, et les cris désespérés des animaux sauvages, de plus en plus resserrés par le cercle de l'incendie.
Plus d'une fois la jeune fille s'arrêta tremblante, en voyant Fernand suspendu sur l'abîme, au-dessus duquel on eût dit qu'elle était soutenue par des ailes d'oiseau ; plus d'une fois elle étendit les mains vers lui ; plus d'une fois elle remonta d'un pas ou deux, comme pour lui offrir l'appui de son bras.
Mais lui, honteux d'être devancé par une femme qui semblait ne voir qu'un jeu là où il y avait, non pas une fois, mais vingt fois danger de mort; lui, rappelant
toute sa force, toute son intrépidité, tout son sangfroid, suivait la chèvre et la jeune fille dans la fantastique descente.
Arrivée à vingt-cinq pieds environ, c'est-à-dire à la hauteur où la cascade se brisait sur le rocher, la bohémienne cessa de descendre verticalement, coupant la montagne en biais, et se rapprochant de la chute d'eau, dont elle s'était d'abord éloignée par précaution, la poussière d'eau qui s'échappait de la trombe liquide rendant, par l'humidité qu'elle répandait, les pierres qui avoisinaient la cataracte plus glissantes et, par conséquent, plus dangereuses.
Au reste, l'incendie jetait une si vive lueur, qu'il éclairait le chemin escarpé presque aussi splendidement que l'eût fait la lumière du soleil.
Mais peut-être, au lieu de diminuer le danger, cette lumière le faisait-elle plus grand encore, en le rendant visible.
Fernand commençait à comprendre le projet de Ginesta; bientôt, d'ailleurs, il n'eut plus de doute sur ce projet.
La chèvre, en deux ou trois bonds, eut atteint le rocher sur l'extrême saillie duquel se brisait la cataracte; la bohémienne y arriva presque en même temps qu'elle, et se retourna aussitôt pour aider, s'il était besoin, Fernand à l'y rejoindre.
Ainsi penchée vers le jeune homme, auquel elle tendait la main, encadrée d'un côté par l'échancrure du rocher sombre, de l'autre par la courbe de la cataracte, qui., aux reflets de l'incendie, figurait l'arche de dia-
m LE SALTEADOR
mant d'un pont jeté de la terre au ciel, elle semblait le génie de la montagne, la fée du torrent.
Ce ne fut point sans peine que Fernand franchit, si court qu'il fût, l'espace qui le séparait d'elle. Le pied nu de la bohémienne avait saisi toutes les aspérités sur lesquelles glissait le soulier du montagnard. Au moment d'atteindre le plateau de granit, le pied manqua au hardi jeune homme, et c'en était fait de lui, si, avec une force dont on eût cru cette frêle créature incapable, Ginesta ne l'eût retenu par sa mante, et, le soutenant une seconde au-dessus de l'abîme, ne lui eût donné le temps de retrouver son point d'appui.
Ce point d'appui retrouvé, d'un seul élan, il fut près de la jeune fille et de la chèvre.
Mais, une fois sur le roc, une fois en sûreté, la force manqua à Fernand ; ses jambes fléchirent, son front se trempa de sueur, et il fût tombé sur le rocher s'il n'eût trouvé sous son bras, cherchant à le retenir, l'épaule frémissante de la bohémienne.
Un instant il ferma les paupières pour laisser au démon du vertige le temps de s'envoler loin de lui.
Lorsqu'il les rouvrit, il recula ébloui du nijerveilleux spectacle qu'il avait devant les yeux.
A travers la nappe de la cataracte, limpide et transparente comme un cristal, il voyait l'incendie, pareil à une magique hallucination.
— Oh ! s'écria-t-i! presque malgré lui, regarde donc, Ginesta ! que c'est grand ! que c'est beau I que c'est sublime!
Pareil à l'aigle qui plane autour de l'Etna, l'âme du
poëte battait des ailes au-dessus de cette montagne transformée en volcan.
Sentant que Fernand n'avait plus besoin d'elle, Ginesta se dégagea doucement de l'étreinte convulsive dont le jeune homme l'avait embrassée un instant, et, le laissant tout entier à sa contemplation, elle s'enfonça dans les profondeurs de la grotte, qui bientôt s'éclairèrent de la pâle lueur d'une lampe, faisant un doux contraste avec les rayons de clarté sanglante qui jaillissaient de la montagne embrasée.
Fernand avait passé de la contemplation à la réflexion. Il n'y avait plus de doute dans son esprit: l'incendie de la forêt n'était point un accident du hasard ; c'était un plan combiné par les officiers du détachement envoyé à sa poursuite.
Les trois sons qu'il avait tirés du cor d'argent pour attirer ses compagnons près de lui avaient indiqué, aux soldats chargés de traquer les bandits, vers quel endroit de la montagne à peu près était leur chef. Deux cents soldats, plus peut-être, étaient partis, chacun une torche allumée à la main ; ils avaient formé un cercle immense, et chacun avait jeté sa torche dans quelque massif résineux, dans quelque clairière pleine d'herbes, et le feu s'était répandu avec une rapidité qu'expliquaient et la combustibilité naturelle de la matière, el la chaleur ardente des jours précédents.
Un miracle seul avait pu sauver Fernand. Ce miracle, c'était le dévouement de Ginesta qui l'avait fait.
Il se retourna dans un mouvement de reconnaissance ; car, seulement dans les quelques minutes qui
venaient de s'écouler, il avait résumé tout ce qu'il devait à la jeune fille.
C'est alors qu'il vit avec étonnement , éclairée de cette pâle lumière que nous avons dite, une grotte, dont lui, l'homme de la montagne, n'avait jamais même soupçonné l'existence.
Il s'approcha lentement, et, à mesure qu'il s'approchait, son étonnement redoubla.
A travers une ouverture étroite qui donnait passage du rocher dans la grotte, il voyait la jeune bohémienne soulevant une dalle du plancher de cette grotte, et tirant d'une espèce de cachette une bague qu'elle mit à son doigt, un parchemin qu'elle cacha dans sa poitrine.
Cette grotte était creusée dans la montagne; certaines parties de ses parois étaient en granit, comme le rocher sur lequel Fernand marchait ; d'autres parties étaient simplement en terre, ou plutôt composées de ce sable sec et friable que l'on trouve partout en Espagne, quand on a enlevé la légère couche d'humus végétal qui couvre le sol.
Un lit de mousse couvert de fraîche fougère s'étendait dans un angle de la grotte ; au-dessus du lit, il y avait, dans un cadre de chêne, une grossière peinture, qui devait remonter au xiii* siècle, et qui représentait une de ces madones au visage noir que les traditions catholiques se plaisent à dire être l'œuvre de saint Luc.
En face du lit, étaient deux autres peintures d'un goût plus avancé , mais peu*-être moins pur que la
première ; elles étaient enfermées dans deux cadres dorés, mais à la dorure desquels le temps avait porté quelques atteintes. Ces peintures représentaient un homme et une femme, ayant chacun une couronne sur la tête, et au-dessus de la couronne un titre, un nom et un surnom.
La femme, mise d'une façon étrange, — du moins autant que permettait d'en juger le peu qu'on voyait de son buste, — coififée d'une couronne fantastique comme celle de quelque reine d'Orient, avait le teint basané des filles du Midi. A sa vue, toute personne qui eût connu Ginesta eût pensé à la jeune bohémienne, et, si la belle enfant se fût trouvée là, eût naturellement tourné la tête de son côté ; car, en comparant l'œuvre du peintre avec celle de Dieu, on trouvait entre l'une et l'autre une ressemblance frappante, quoique l'on sentit bien que Ginesta n'était point encore arrivée à l'âge où l'original du portrait avait posé devant le peintre.
Au-dessus de la couronne étaient écrits ces mots :
LÀ RETNA TOPACIÂ LÀ HERMOSA.
Ce qui, en français, se traduit textuellement par ces mots: