‹ Le SalteadorChapitre 5 sur 19 · LE FEU DANS LA MONTAGES · texte numérisé non relu

LE FEU DANS LA MONTAGES

Le Salteador, la bohémienne et la chèvre flrent à peu près cinq cents pas ainsi. Mais, tout à coup, la chèvre s'arrêta, se dressa sur ses deux pattes de derrière, flaira le vent et s'arrêta indécise.

— Eh bien , Maza, qu'y a-t-il? demanda la jeune fille.

La chèvre secoua la tête comme si elle eût entendu, et bêla comme si elle eût voulu répondre.

Le Salteador écouta et respira l'air de la nuit, qui passait chargé de senteurs résineuses.

L'obscurité s'était faite aussi épaisse qu'elle peut le devenir en Espagne pendant une belle nuit d'été.

— II me semble, dit le Salteador, que j'entends le même pétillement, et que je sens la même odeur de fumée. Nous serions-nous trompés, et, au lieu de fuir l'incendie, irions-nous au-devant de lui ?

— L'incendie était là, dit Ginesta en indiquant le

LE SALTEADOR lOÎ

couchant, et nous l'avons fui en ligne aussi droite qu'il était possible de le faire.

— Tu es sûre ?

— Voici rétoile Aldebaran, qui était et qui est encore à notre droite; il faut que le feu aii pris à deux endroits de la montagne.

— Ait pris ou ait été mis, murmura Fernand, qui commençait à soupçonner la vérité.

— Attends, dit Giuesta, je vais te le dire.

Et la fille de la montagne, à qui la montagne, avec ses gorges, ses pics, ses maquis, ses vallées et ses cavernes, était aussi familière que l'est à un enfant le parc du château où il a été élevé, bondit en avant, atteignit la base d'un rocher presque à pic, monta le long des aspérités de granit, et surmonta bientôt la cime du roc comme une statue surmonte son piédestal.

Il ne lui avait fallu que cinq secondes pour monter, il ne lui en fallut qu'une pour redescendre.

— - Eh bien ? demanda le Salteador.

— Oui, dit-elle.

— Le feu ?

•^ Le feu !

Puis, indiquant le sud :

— Par ici, dit-elle; il nous faut passer dans Tintervalle avant que les deux extrémités de la flamme se rejoignent.

Plus on s'enfonçait vers le midi, plus la végétation devenait sauvage et épaisse ; c'étaient les hauts ronciers où se tenaient d'ordinaire les sangliers, les loups ôt les chats sauvages ; il était rare que les faibles ani-

maux, tels que les daims et les chevreuils, se hasardassent sur le territoire de leurs terribles ennemis, et, cependant, on voyait passer, comme des éclairs fauves, des hordes effarouchées de ces animaux, que l'incendie avait mis sur pied, et qui fuyaient dans la direction qui leur promettait un passage.

— Par ici ! par ici ! disait Ginesta ; ne crains rien, Fernand, voilà notre guide.

Et elle montrait l'étoile aux triples couleurs sur laquelle elle dirigeait sa marche.

— Tant qu'elle sera autant à notre gauche qu'elle était tout à l'heure à notre droite, continua la bohémienne, nous serons dans le bon chemin.

Au bout de dix minutes de marche, l'étoile se voila.

— Oh ! dit Fernand, allons-nous avoir deTorage? Ce serait beau de voir lutter le feu et l'eau dans la montagne.

Mais Ginesta s'était arrêtée, et, saisissant le poignet de Fernand :

— Ce n'est point un nuage qui voile l'étoile, ditelle.

— Qu'est-ce donc?

— C'est la fumée 1

— Impossible! le vent vient du midi.

En ce moment un loup hurlant, et jetant la flamme par les yeux, passa à quelques pas des deux jeunes gens, sans faire attention à la chèvre, et courant du midi au nord.

De son côté, la chèvre ne fit point attention au loup; elle paraissait occupée d'un autre danger.

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— Le feu! le feul s'écria Ginesta; nous arrivons trop tard, nous avons devaHt nous une muraille deieul

— Attends, dit Fernand, nous allons bien voir.

Et, saisissant les premières branches d'un sapin, il commença de monter dans l'arbre.

Mais à peine son pied avait-il quitté la terre, qu'un rugissement terrible se fit entendre au-dessus de sa tête.

Ginesta tira le jeune homme à elle avec terreur, et lui montra à quinze pieds dans les branches de l'arbre une masse sombre qui se détachait sur Tazur du ciel.

— Oh! dit Fernand, tu as beau rugir, viel ours du Mulahacen, tu ne feras pas reculer l'incendie, et tu ne me ferais pas reculer plus que lui, si j'avais le temps...

— Au nord ! au nord ! cria Ginesta , c'est le seul passage qui reste ouvert.

Et, en effet, tous les habitants de la montagne, cerfs, biches, chevreuils, daims, sangliers, chats-tigres, s'élançaient du seul côté où la flamme ne parût pas encore. Des bandes de pintades et de perdrix qui se le- Taient devant le feu, volaient au hasard , se heurtant aux branches, tombant étourdies aux pieds des fugitifs, tandis que les oiseaux de nuit, rois de l'obscurité, saluaient de cris rauques et effarés ce jour étrange qui semblait se lever de la terre au lieu de descendre du ciel.

— Viens, Fernand I viens, criait Ginesta, viens 1

— Où? de quel côté? demanda Fernand commençant à s'effrayer véritablement, moins pour lui, peutêtre, que pour la jeune fille, qui, en s'attacbant à lui,

partageait un danger qu'elle eût pu fuir en restant dans la venta.

— Par ici ! par ici ! voilà l'étoile du nord devant nous. D'ailleurs, suivons la chèvre, son instinct nous guidera.

Et tous deux se mirent à courir dans la direction que leur indiquait, non-seulement l'animal familier qui 8' était fait le compagnon de leur fuite, inais encore les animaux sauvages qui passaient comme emportés par l'haleine brûlante du sirocco.

Tout à coup, la chèvre s'arrêta.

— Il est inutile de fuir plus longtemps, ditFernand, nous sommes dans un cercle de feu.

Et Fernand s'assit sur un rocher, comme jugeant inutile d'aller plus loin.

La jeune fille fit encore cent pas en avant afin de s'assurer si Fernand avait dit la vérité ; puis, comme, d'abord, la chèvre était restée en arrière, comme, ensuite, l'animal s'était arrêté tout à fait, elle revint sur èes pas , et rejoignit Fernand , qui, la tête dans ses mains, paraissait décidé à attendre, sans faire un pas de plus le dénoûment de la terrible catastrophe.

D'ailleurs, il n'y avait plus de doute à conserver; dans la circonférence d'une lieue à peu près, le ciel apparaissait tout sanglant à travers un nuage de fumée.

Un sifflement terrible se faisait entendre, se rapprochant rapidement, et indiquant les progrès de l'incendie.

La jeune fille resta un instant debout près du Salteador, le couvrant d'un regard plein d'amour.

Quelqu'un qui eût pu lire dans sa pensée, y eût vu peut- être la crainte que devait inspirer une situation aussi désespérée, mais en même temps le secret désir d'envelu^jper le jeune homme de ses bras, et de mourir là, à cette place, avec lui, sans faire l'ombre d'un effort pour se sauver.

Cependant, elle parut vaincre cette tentation, et, poussant un soupir:

— Fernand ! murmura-telle.

Le Salteador releva la tête.

— Pauvre Ginesta, dit-il, si jeune, si belle, si bonne, et c'est moi qui serai cause de ta mort!... Ah ! je suis véritablement maudit !

— Regrettes-tu la vie, Fernand ? demanda l'enfant, d'une voix qui signifiait : « Je ne la regrette pas, jnoi. »

— Oh ! oui, oui ! s'écria le jeune homme; oh 1 oui, je l'avoue, je la regrette.

— Pour qui? demanda Ginesta.

Le jeune homme, seulement alors peut-être, lu ce qui se passait dans le cœur de la jeune fille.

— Pour ma mère, répondit-il.

L'enfant poussa un cri de joie.

— Merci, Fernand! dit-elle; suis-moi.

— Pourquoi faire, te suivre ?

— Suis-moi, te dis-je !

— Eh! ne vois- tu pas que nous sommes perdus 1 dit Fernand en haussant les épaules.

— Nous sommes sauvés, Fernand ! je réponds de tout, répliqua la bohémienne.

Fernand se leva, doutant des paroles qu'il venait d'entendre.

— Viens I viens ! dit-elle ; et, puisque tune regrettes que ta mère, je ne veux pas que ta mère te pleure.

Et, saisissant le jeune homme par la main, elle l'entraîna dans une direction nouvelle.

Le jeune homme la suivit machinalement, et, cependant, avec cette ardeur instinctive que tout être créé met à la conservation de sa vie.

On eût dit qu'en voyant suivre aux fugitifs cette direction nouvelle, la chèvre elle-même reprenait espoir, et consentait de nouveau à leur servir de guide tandis que les autres animaux effarés, se sentant pris dans un cercle de feu, ne suivaient plus aucune direction, courant au hasard, et se croisant en tous sens.

Le sifflement de l'incendie se rapprochait de plus en plus, et l'atmosphère que l'on respirait commençait à devenir brûlante.

Tout à coup, le sifflement de la flamme sembla augmenter de force, et, à chaque pas que faisaient les fugitifs dans la direction qu'ils suivaient, devenir plus intense.

Fernand arrêta la jeune fille.

— Mais le feu est là! l'entends-tu ? l'entends-tu? s'écria-t-il en étendant la main dans la direction d'où venait le bruit.

— Se peut-il, Fernand, dit en riant la bohémienne, que tu sois encore si peu habitué aux rumeurs de I? montagne, que tu prennes le mugissement d'une cataracte pour le sifflement d'un incendie ?

— Oh 1 dit Fernand en reprenant sa course, oui, c'est vrai, tu as raison ; nous pouvons échapper au feu en suivant le lit du torrent, et passer entre deux rideaux de flammes, comme les Israélites, par la protection du Seigneur, sont passés entre deux murailles d'eau. Mais crois-tu que le lit du torrent ne soit pas gardé ?

— Viens toujours, insista la jeune fille ; ne t'ai-je pas dit que je répondais de tout?

Et elle entraîna Fernand vers le plateau, d'où tombait, écharpe transparente jetée aux flancs de la montagne, le jour comme un arc-en-ciel, la nuit comme un rayon de lune, la puissante cascade, qui, après avoir rebondi, à vingt-cinq pieds au-dessous de sa chute, sur UD rocher où elle brisait sa masse liquide avec un bruit pareil à celui du tonnerre, rejaillissait de nouveau en écume dans un abîme de trois ou quatre cents pieds, au tond duquel, se creusant un lit, elle formait un torrent qui s'en allait, grondant et furieux, se jeter à trois lieues de là dans le Xenil, entre Armilla et Santa- Fé.

Au bout de quelques minutes de marche, les fugitifs eurent atteint le plateau d'où la cascade s'élançait dans le précipice.

Ginef'.a voulait commencer à l'instant même la formidable descente ; mais Fernand l'arrêta. A peu près rassuré sur sa vie et sur celle de sa compagne, il ne pouvait, poëte avant tout, résister au désir de mesurer dans toute sa grandeur le péril auquel il allait échapper,

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Il y a, pour certains cœurs, une volupté terrible dans ces sortes d'émotions.

C'est gu'aussi, il faut en convenir, le spectacle était magnifique. Le cercle de flamme s'était à la fois resserré vers le centre, et agrandi à la circonférence. Un immense ruban de feu qui allait toujours s'élargissant enveloppait la montagne, et se rapprochait avec rapidité des fugitifs.

De temps en temps, l'incendie gagnait le pied d'un grand pin, se tordait ainsi qu'un serpent autour de sa tige, courait le long de ses branches, et l'illuminait comme un de ces ifs destinés aux illuminations des fêtes royales. Pendant un instant, la flamme brillait pétillante ; puis, tOQt à coup, le géant de feu manquait par sa base, et tombait au milieu du gigantesque foyer, faisant jaillir jusqu'au ciel comme une éruption d'étincelles.

Une autre fois, la flamme atteignait une ligne de lentisques résineux, et, alors, elle courait, rapide comme une traînée de poudre, perçant d'une lance de flamme le sombre et vert tapis qui ouatait les flancs de la montagne.

Une autre fois encore, un rocher tout chargé de lièges embrasés se détachait de quelque sommet dont la terre, desséchée par l'ardeur des flammes, n'avait plus Ja force de le retenir, et roulait bondissant comme une cascade de feu jusqu'au fond de quelque gorge où il s'arrêtait, allumant à l'instant même autour de lui un nouvel incendie.

Le jeune homme resta ma pioment en extase devant

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celte mer de lave qui rongeait rapidement de ses dents de feu l'île de verdure, du sommet de laquelle il contemplait Jes progrès de l'ardente marée qui, avant une demi-heure, devait Tavoir dévorée tout entière.

De cette partie encore intacte sortaient des cris de toute espèce, bramements de cerf, hurlements de loup, miaulements de chat-tigre, grognements de sanglier, glapissements de renard, et, s'il eût fait jour, on eût certainement vu tous ces animaux, sans haine les uns pour les autres, préoccupés seulement du danger qui les réunissait dans cet étroit espace, sillonner d'une course insensée le maquis, sur lequel s'étendait déjà une vapeur chaude et flottante, précurseur de l'incendie.

Mais, comme si elle eût plus craint pour Fernand que Fernand ne craignait pour elle, Ginesta, au bout d'un instant, tira le jeune homme de son vertigineux éblouissement, et, le rappelant au sentiment de sa situation, lui donna l'exemple de ce qu'il lui restait à accomplir, en lui faisant signe de la suivre, et en se hasardant la première dans le précioice.

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