Le salut des travailleurs
L’organisation du travail a pour but l’anéantissement de la misère, et l’amélioration progressive delà condition morale et physique des travailleurs.
Dès-lors les réformes équitables et pratiques qui peuvent arriver à ce but,, sans ruiner l’industrie particulière, ni compromettre l’avenir delà société, doivent être considérées comme
Il faut entendre par travailleurs, non-seulement les ouvriers, mais l’ensemble des classes laborieuses, c’est-à-dire le peuple même.
Car le peuple n’est pas une minorité dans la nation, une sorte de caste isolée et distincte; c’est la réunion des hommes qui subsistent, s’améliorent et grandissent parl’action morale ou matérielle.
L’homme de génie, qui vit du noble labeur de sa pensée, est du peuple, comme l’humble ouvrier qui vit du travail de sa main.
Le brave qui a gagné ses épaulettes sur le champ de bataille ne cesse pas d’être du peuple, parce, qu’il a été justement récompensé de sa valeur.
A l’exception donc de certaines classes privilégiées, qui tirent des avantages exhorbitants du hasard de la naissance, ou du caprice de la fortune, le peuple c’est le genre humain.
C’est pour avoir méconnu son origine et sa nature plébéiennes, que la bourgeoisie n’a pu empêcher la chute d’un gouvernement aveugle, qui s’était exclusivement appuyé sur elle, et
quelle a été frappée de désorganisation et menacée de ruine.
Mais, sous un régime démocratique, tout privilège étant aboli, elles droits et les devoirs de chaque citoyen étant égaux, celui-là est du peuple, qui remplit ses devoirs et n’abdique pas honteusement ses droits.
Cessons enfin d’établir des distinctions fausses et dangereuses. Disons seulement qu’il est des travaux ingrats et précaires qui appellent impérieusement la sollicitudedel’organisateur, sur ceux d’entre nous qui ne trouvent, dans ces travaux, qu’un moyen insuffisant de pourvoir à leur existence.
Reconnaissons en même temps qu’il serait injuste et maladroit de n’améliorer la condition de certains travailleurs qu’au détriment des autres. Ce serait déplacer le mal sans le détruire.
Il y a, dans le problème de l’organisation du travail, deux questions bien distinctes ; 1“ la question d’ui'gence, celle qui réclame une solution immédiate et qui puisse, sinon satisfaire complètement tous les intérêts, du
moins les soulager et les rassurer; 2" la question générale de principes et d’application pratique , qui ne trouvera sa solution définitive que dans le choc des idées et les leçons efficaces de l’expérience.
Peut-être le système que nous présentons pourrait-il résoudre la première de ces questions, et contenir on germe la solution delà seconde, par les modifications et les perfectionnements qu’il est susceptible de recevoir.
Si l’on s’étonnait de sa simplicité, nous dirions que c’est un fait remarquable qu’en philosophie, en administration, en politique et dans toutes les sciences, on n’arrive généralement aux idées simples qu’après avoir épuisé les théories ténébreuses et compliquées.
Voici les moyens d’organisation que nous proposons.
Ateliers de refuge. — (laisse centrale de réserve.
— Question du travail intellectuel.
11 serait créé à Paris et dans les principales villes manufacturières et industrielles des départements , des aleliem ch refuge.
Les travailleurs sans emploi, et offrant des garanties de moralité, seraient seuls admis dans ces ateliers, qui ne feraient pas concurrence à l’industrie particulière.
Les personnes employées dans les ateliers de refuge s’occuperaient de la confection des
fournitures, des travaux et des objets d’art, nécessaires à l’État, soit pour l’administration militaire, soit pour l’administration civile, tels que vêtements, chaussures, casques, sabres, fusils, cuirasses, harnachements, selles, fourgons, menuiserie, serrurerie,construction ou réparation des bâtiments nationaux, entretien de la voie publique, imprimés de comptabilité, registres, affiches, papeterie,livres, tableaux, statues, pendules, horloges, etc.
Le salaire des travailleurs occupés dans les ateliers serait fixé au taux du salaire ordinaire des industries particulières. Toutefois pour, que les travailleurs, loin d’avoir intérêt à y séjourner, désirent au contraire en sortir, et dans un but d'utilité et de fraternité, qui va être indiqué, il serait fait sur leurs émoluments une retenue d’un cinquième.
Cette retenue contribuerait à alimenter le fonds d’une caisse centrale de réserve , qui serait établie dans les ateliers de refuge.
Une délégation des différentes classes ouvrières verserait mensuellement à la caisse, les sommes prélevées sur le salaire des tra>
vailleui’s employés par l’industrie particulière. Ces sommes augmenteraient ainsi le fonds de réserve, qui ne formerait qu’un unique capital. L’État verserait sa part de contribution à la caisse de réserve, dans le cas surtout oii cette mesure serait urgente. Elle ne serait pas du reste un surcroît de charge pour lui, puisqu’il est évident qu’il trouverait économie, par le bon marché et la bonne qualité, à tirer des ateliers de refuge, les fournitures et les travaux qui lui sont utiles.
Le fonds de la caisse de réserve s’accroîtrait encore des dons faits par la bienfaisance.
Chaque atelier aurait sa caisse, qui ne serait qu’une partie de la caisse centrale, et dont la comptabilité serait réglée et vérifiée par l’administration générale de la comptabilité des ateliers.
Le capital de réserve serait destiné :
'1 “ A secourir les travailleurs inoccupés qui se trouveraient dans les communes ou l’État n’aurait pas fondé d’ateliers de refuge;
2“ A aider chaque travailleur Cfui ne pourrait
être admis dans les ateliers, par suite de leur encombrement;
5“ A former des lots de récompense, qui seraient décernés , selon le mode électif, par les travailleurs, à ceux d’entre eux qu’ils en jugeraient le plus dignes.
Ces lots fourniraient à ceux qui les obtiendraient les moyens de devenir capitalistes, d’acheter des instruments de travail, ou de fonder un établissement commercial. Le désir de les mériter entretiendrait entre eux le zèle, l’activité, la probité, qui sont la vie du travail, et qui sont aussi une richesse, puisqu’ils procurent aux hommes la satisfaction de leur conscience.
Les mairies de chaque commune ou l’État n’aurait pas établi d’ateliers de refuge, seraient chargées de recevoir les fonds à elles envoyés par l’administration des ateliers, pour les distribuer d’une manière équitable aux hommes sans travail. Elles devraient encore recevoir les sommes qui leur seraient remises par chaque délégation des classes ouvrières.
Il serait établi dans les ateliers de refuge un
bazar public, où seraient exposés les fournitures et les objets les plus remarc[uables confectionnés clans ces ateliers. Chaque objet porterait le nom de celui qui en serait l’auteur. Les travaux d’art ou de luxe qui ne pourraient servir à l’État seraient destinés :
1” A être offerts aux travailleurs intelligents et laborieux,commegratificationshonorifiques.
2“ A former le fonds d’une vaste loterie annuelle ou semestrielle. Les billets de cette loterie seraient mis à un prix modéré, afin d’en faciliter le débit. Il y aurait au moins un lot gagnant sur dix billets. Elle serait d’ailleurs soumise au réglement qui paraîtrait le plus convenableà radminislration des ateliers. Les sommes que produiraient cette loterie seraient versées à la caisse centrale de réserve, pour y trouver les destinations indiquées précédemment.
En cas de nécessité impérieuse, les travaux faits dans les ateliers do refuge pourraient être vendus. Cette vente ne saurait constituer une concurrence régulière, sérieuse, redoutable, pour l’industrie particulière.
Les travaux et les objets d’art achevés dans les ateliers de refuge, qui se feraient remarquer par leur supériorité seraient envoyés à l’exposition des produits de l’industrie et à celle des beaux-arts. Ils seraient dès-lors admis à concourir pour les prixà décerner.Les prix obtenus par les travailleurs, soit en numéraire soit en médailles, leur seraient remis intégralement, car le mérite étant personnel, la récompense du mérite doit être personnelle.
L’exposition des produits de l’industrie serait annuelle.
11 serait établi, dans les ateliers de refuge, une commission qui servirait d’intermédiaire entre le maître et l’ouvrier, et qui aurait pour mission de se substituer aux bureaux de placement. De cette façon il arriverait qu’un travailleur qui viendrait de perdre son emploi, pourrait aussitôt trouver ie moyen de se replacer.
Cette mesure contribuerait à éviter l’encombrement des ateliers, à détruire l’impôt qui était prélevé sur les travailleurs par les placeurs, à épargner aux ouvriers les refus et les humb
Hâtions qu’ils essuient, lorsqu’ils sont réduits à quêter misérablement du travail de porte en porte.
11 serait établi encore au sein des ateliers do refuge une commission de travailleurs, à laquelle s’adjoindraient des membres del’Institut et des sociétés savantes, et qui serait chargée d’apprécier les inventions dont les auteurs ne pourraient faire les premiers frais, et de décider, quand il y aurait lieu, que ces frais seraient à la charge de l’État.
Les travailleurs qui reparaîtraient souvent dans les ateliers et qui seraient convaincus de paresse ou de mauvaise conduite, seraient chargés des travaux les plus rudes, et on prélèverait sur leur salaire une retenue en sus du cinquième de droit.
Ceux qui ne pourraient être occupés dans les ateliers, à leur travail ordinaire, à cause delà nature deleur profession seraient employés aux occupations qui conviendraient le mieux à leur capacité.
Les fonctions des agents comptables et de certains administrateurs des ateliers, seraient
permanentes, à cause de leur importance et de la régularité de l’intelligence, de la sévère probité qu’elles exigeraient.
Le choix des agents de l’administration serait fait avec la plus scrupuleuse conscience. On les prendrait seulement parmi des hommes expérimentés , dévoués, actifs. Car les plus grands principes n’aboutissent qu’à une application fausse, puérile ou funeste, quand ils sont abandonnés à l’incurie des hommes dépourvus d’initiative et de persévérance.
Il serait ouvert, dans les ateliers de refuge, des cours publics d’écriture, de lecture, de calcul, d’histoire, de dessin, de morale, etc.
Ces cours auraient lieu le soir et leur direction serait confiée aux hommes de lettres et aux artistes nécessiteux.
L’État souscrirait, pour toutes les’bibliothèques des ateliers de refuge, comme pour les autres bibliothèques publiques, aux ouvrages qui auraient un caractère d’utilité, et qui se distingueraient par leur mérite.
Les artistes, les hommes de lettres, les ouvriers agricoles, comme tous lès travailleurs.
auraient droit à profiter des bienfaits de la caisse de réserve, aux époques de détresse, en payant leur quote-part de contribution à la caisse, en temps de prospérité.
Des sommes allouées par l’État, ou prises au besoin dans la caisse de réserve, seraient destinées à récompenser les écrits, les tableaux et les objets d’art les plus remarquables.
Ces récompenses en numéraire seraient décernées annuellement par un jury que les artistes et les hommes de lettres nommeraient eux-mêmes.
C’est ainsi que l’organisation du travail de l’intelligence pourraits’unir à l’organisation du travail industriel.
Il serait formé, dans chaque section de l’Institut , et dans chacune des différentes classes savantes, une commission chargée d’examiner les manuscrits littéraires, scientifiques et artistiques, qui lui seraient envoyés, et d’en arrêter l’impression aux frais de l’État ou delà caisse de réserve, quand leurs auteurs seraient san.s fortune, et décèleraient du talent ou des dispositions heureuses.
Lorsque ces manuscrits seraient des œuvres dramatiques ou des partitions de musique, on les admettrait à être représentées sur les théâtres nationaux, à tour de rôle, et suivant l’ordre de leur réception.
Il serait rendu compte dans le Moniteur, ou plutôt dans une Revue fondée à cet effet, de tous les livres importants. Les appréciations critiques qui paraîtraient dans cette Revue seraient confiées au soin de littérateurs consciencieux, qui n’eussent pas fait précédemment de la critique, ce sacerdoce de la pensée, un honteux métier, un moyen de vengeance ou une arlequinade.
Ils devraient encore signaler au mépris et à la risée publique, ces œuvres nulles et artificieuses qui n’ont cours, dans un certain monde, que par leur attrait grossier.
Les livres immoraux seraient poursuivis avec activité par le ministère public, et ne seraient plus admis au funeste succès que leur facilitait un régime de corruption.
On arriverait peu à peu, par ces moyens, à préparer un sort plus heureux aux œuvres
délicates et sérieuses, et à épurer le goût du public.
Les sots frottés de mauvaise littérature, comprendraient peut-être qu’il vaut mieux tenir un marteau ou une pioche, d’une main courageuse , que de faire un livre obscène ou médiocre; et nous aurions ainsi la meilleure organisation du travail intellectuel.
Réprcssifin des aliiis de la concnrrence. — Lilievle d’association.
Nous n’avons pas encore parlé de la concurrence, que l’on a tant accusée, dans ces derniers temps, d’être une cause d’extermination pour les travailleurs.
• La concurrence est la consécration même de la liberté du commerce. Elle est un droit et un bienfait.Nous devons chercher non à la détruire, mais à en réprimer les excès. Les plus généreux principes, les plus grandes institutions
ont leurs abus. La liberté a son abus qui est la licence ; la religion a son abus qui est le fanatisme; la morale a son abus qui est l'ascétisme. Faut-il pour cela proscrire la religion, la liberté, la morale? I.a concurrence est une des belles conquêtes de l’intelligence. Elle est le stimulant, l’aiguillon, l’àme de l’industrie. Essayons de la régler et de la moraliser, mais non de la frapper d’un coup mortel.
Nous pensons que l’on préviendrait dans une certaine mesure les désastres de la concurrence en arrêtantquesides entrepreneurs ou des producteurs étaient convaincus d’avoir livré leurs produits ou leurs travaux au-dessous du prix de revient, dans un but de concurrence déloyale et meurtrière, ils seraient considérés comme auteurs d’un délit, et seraient passibles d’une peine correctionnelle.
Une réforme qui contribuerait puissamment, selon nous, à améliorer le sort des travailleurs, c’est la liberté d’association.
Il est évident que l’industriel ayant à redouter la concurrence de l’ouvrier, lui ferait des conditions de salaire équitables, et aurait
même avantage à lui accorder une part dans les bénéfices de son entreprise, pour mieux en assurer le succès, et l’enchaîner à lui par un lien de fraternel intérêt.
D’un autre côté, l’ouvrier sensé qui aurait une satisfaisante rétribution de son travail, ne renoncerait pas facilement à son gain assuré, et à la sécurité de sa position, pour s’exposer aux hasards de l’association. Lorsque les maîtres et les ouvriers seront arrivés à se faire des concessions mutuelles, et à n’avoir plus que des prétentions raisonnables, la liberté d’association pourra être une source de prospérité pour l'industrie, et un remède à la misère des classes ouvrières.
Enfin, comme complément à notre système, le cumul serait rigoureusement aboli. — Des hospices d’invalides civils seraient établis, dans un certain nombre de départements, et tout homme incapable de pourvoir à son existence par le travail y serait admis.
Nous adopterions, enunmot, toutesles réformes légitimes, praticables et morales, relatives soit au travail industriel, soit au travail ag'ri-
colc, qui sont signalées chaque jour dans la presse par des penseurs laborieux.
Nous ferons remarquer, en terminant cet exposé, que notre système aurait pour principaux avantages ;
■ 1 “ De rendre la liberté et la sécurité à l’industrie, et, par conséquent, de contribuer à faire renaître sa prospérité, à rétablir la confiance et à raffermir le crédit, qui a été ébranlé, non-seulement par une commotion politique, mais encore par des théories déplorables ;
2“ De mettre les travailleurs è l’abri de l’extrême misère et des effets pernicieux de l’oisiveté ;
5“ De récompenser dignement leur zèle, leur probité, leur intelligence ;
4” D’utiliser les dépenses qui ont été i’ailes par l’État, pour la création des aldiers naliomitx, puisqu’ils seraient convertis en ateliers de refuge;
5° De procurer à l’État une économie, sur l’achat des travaux et des fournitures qui lui sont nécessaires ;
G" De se prêter, sans secousse violente, à
toutes les améliorations pratiques, et de n’exclure aucune modification raisonnable.
Puissions-nous éveiller l’attention et la sympathie des hommes consciencieux, et avoir jeté seulement les premiers jalons qui indiqueront aux bons esprits la voie salutaire et droite dans laquelle ils doivent s’engager, pour nous conduire au but désiré !