‹ Le salut du peuple Journal de la science sociale: journal de la science socialeChapitre 16 sur 16 · LA LIBERTÉ SOCIALE · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ SOCIALE

Il est en ce moment une question qui passionne vivement les âmes» et qui préoccupe ei trouble les penseurs : celte question fut à Tordre du jour durant tout le dix-huitième siècle; elle l'avait été depuis le berceau de la civilisation ; elle le sera peut-être jusqu'à la fin df 1 temps. Mous voulons parler de la liberté.

Ce sujet capital a déjà été abordé dans cette publication ; mais ail est vrai qu'il soit immense, on peut y revenir sans l'épuiser, et cependant servir à son élucidation progressive.

Liberté absolue, liberté illimitée en tout, pour tout et pour tous! s'écrient les plus incandescens ; plus de gouvernement, plus d'Etat» plus d'autorité! *

Tout ce bruit est-il bien sérieux ?

La formule : liberté illimitée, liberté en tout, étant l'expression -vague d'une activité indéterminée, est sans aucune valeur et n'avance pas d'un millimètre la solution cherchée.

L'expression : liberté absolue, illimitée, présente naturellement à l'esprit l'idée de faire tout ce que Ton veut si on le peut, sans considération de la liberté parallèle d'autrai, sans égard aux in jonc» lions du droit» de la justice, du bien général.

L'individu dans son isolement semble être considéré comme une souveraineté au-delà de laquelle il n'y a plus rien.

Cependant, la question de liberté n'est point un problème simple ou de Tordre individuel. C'est une question complexe» de Tordre collectif: car il s'agit d'une multitude d'êtres qui veulent également leur liberté, c'est-à-dire la faculté de s'appartenir, de se développer en toutes leurs manières naturelles de penser, de sentir et d'agir; la faculté de s'irradier par le monde . Il y a donc ici ua balancement, on équilibre, un départ, «ne proportion à cbei^

cher et à réaliser, une satisfaction simultanée à garantir à tous ; en6n une harmonie à obtenir. La solidarité, la dépendance mutuelle où se trouvent les libertés dans leur essor respectif et corrélatif Tait donc toute la difficulté du problème.

Oui, il faut la liberté absolue de l'individu et de la société simultanément; oui, il faut laisser toute carrière au plus grand développement de la spontanéité, de l'activité intellectuelle, sentimentale et physique de chacun, compatible avec le développement, similaire de tous. C'est là l'égalité des conditions entre toutes les spontanéités. Comme elles sont en présence et susceptibles de se faire obstacle, de se nier réciproquement, de méconnaître les lois de leur équilibre, elles veulent un règlement public, une systématisa— lion limitative ou répressive contre l'abus ou la subversion ; et dèslors les mots illimités, absolus, entendus dans le sens d'une indétermination fataliste, sont d'indignes et de coupables prétentions de la* licence ou de l'orgueil.

Si tous les individus sont libres, il ne peut y avoir de légitime, de Trai, de juste, de bon, de logique, d'absolu qu'une liberté sociale ou collective. La liberté dont chacun jouira doit donc être accompagnée de l'adhésion, du consentement de tous; ou, si Ton veut, elle doit être telle, que la liberté virtuelle, égale, de tous les autres,n'en soit pas violée, méconnue de cela seul. Ainsi, chacun, mais aussi fou*, doivent pouvoir se développer, avoir l'essor libre de leur spontanéité, à condition que cet essor ne viendra pas nier celuK d'autrui, de son fait même.

Or, à chaque instant de sa vie, une société se donne une solution à cet égard : selon son degré de science sociale, elle dit à chacun le cercle dans lequel il doit exercer sa liberté pour ne pas anticiper sur la liberté d'autrui ou la sacrifier à la sienne; mais on voit tout <le suite que jamais elle n'a dit» ni n'a pu dire à personne : c Vous avec une liberté illimitée, absolue.*

Le lieu précis où une société porte la solution, les limites du cercle de chaque liberté privée, c'est ce qu'on nomme le droit» lajustice, le bien de tous. Et naturellement cette solution, ces limites, seront autres , ou progressives , selon le progrès des idées , desmœurs, des sentimens des générations.

U résulte de là, de cette éternelle nécessité de la limite, que la question de liberté est inséparable die la question de justice, de*

droit, de bien général; qu'il ne peut y avoir de liberté que dans les limites de la justice, du droit eu du bien général ; qu'il n'y a plus qu'un point à résoudre : savoir où est h justice, en quoi consiste le droit, savoir où doit être la limite, jusqu'où doit s'étendre le cercle particulier de chaque liberté.

Ainsi, après bien des circuits, il vous faudra toujours en revenir à cette formule restrictive et précise : h liberté dons les limites du p

droit, dans les limites de/justice , ou du plus grand bien individuel et / Ui~ collectif. — Et, attendu que le droit, la justice, sont progressifs indéfiniment, avec le développement des idées et des sentiroens, de * la science et de l'amour, cette formule a son analogue dans cette autre : la liberté dans les limites du progrès, du mieux relatif; la liberté de marcher en avant, non en arrière, non de s'immobiliser dans le'présent. — Il faut avouer dès-lors que la liberté ainsi définie est singulièrement loin d'être absolue, illimitée.

La liberté de frapper, d'emprisonner, de torturer, de tuer, d'affamer, de calomnier, de voler son prochain, etc., est donc en dehors de la définition de cette liberté illimitée ou absolue qu'on revendique aujourd'hui : nous renverrions aux docteurs de Charenton, les publicistes qui en arriveraient à cette énormité.

Maintenant reste une question : qui dira où est le bien, le mieux relatif, le droit futur, la justice future; et par conséquent le degré de liberté, licite à un moment donné d'une société, et en quoi consistera la liberté? — Nous le savons déjà : ce sera le consentement général, la conscience universelle, l'opinion publique, la voix du peuple.

Il est bien entendu que le vrai, le droit, h justice, la science et le progrès, enfin les lois naturelles et providentielles sont indépendantes des majorités, de la reconnaissance, du consentement ou de la ratification du peuple; nous l'avons assez dit en maintes pages de cette publication. —Mais il est également certain que, dans la réalité sociale, la loi est comme non -avenue tant qu'elle n'a pas reçu la consécration populaire, et ne s'est point emparée de la foi, de l'intelligence , du cœur des masses.

Toutefois, nous l'avons dit aussi : il est des vérités, des droits, des intérêts tellement impérieux , tellement identiques k la vie , à la souveraineté individuelle, que, toutes les fois qu'ils sont menacés v violés , en danger, le nombre devient poussière, toute souveraineté

collective cède» et s'efface devant celle de la conscience individuelle : — Alors l'insurrection devient imminente ; et elle est divine : car dans ces momens solennels chacun ne relève plus que de soi devant Dieu.

Or, la liberté de penser, de croire et d'écrire, la liberté de presse et de tribune, et celles de réunion et de vote politiques» •ont quelques-unes de ces franchises qu'il faut garder à tout prix» parce que par elles, on peut, à la rigueur, faire accepter k l'humanité toutes les vérités, toutes les sciences, toutes les lois naturelles ou providentielles, successivement révélées au génie, i l'inspiration collective, et constituant le plan de Dieu, ou le code de nos destinées.

En dehors des cas exceptionnels où il s'agit du péril, du naufrage de ces grandes lois antérieures et supérieures à toutes les constitutions, à tous les suffrages, à toutes les .majorités, et dont le mépris entraine la mort de l'âme par la mort de sa liberté même, il faut savoir temporiser; et il est nécessaire, pour donner au progrès ses lettres de naturalisation, d'en référer au consentement du peuple, cette expression de la voix de Dieu, lorsque l'adhésion, d'ailleurs persistante, approche de l'unanimité.

Les lois et les relations antérieures et supérieures au nombre ont donc besoin du baptême et de la confirmation du peuple, non pas pour être ce qu'elles sont, ta vérité; mais pour être réalisées, acceptées, mises en pratique.

Tant que la vérité, le bien, la loi de Dieu n'est pas reconnue do peuple, elle est, quant au fait social, comme si elle n'existait pas ; mais ceux qui ont la foi, la croyance intime, se donnent toujours et ont toujours le droit de se donner la liberté de la pratiquer entre oux, et de la prêcher aux autres; le tout à leurs risques et périls. L'histoire universelle nous prouve qu'ainsi se sont toujours passées les choses : le progrès est à ce prix, semble-t-il?

En effet, le droit le plus évident lui-même n'a-t-il pas besoin d'être voulu par l'immense majorité, pour être respecté? La science «Ile-même, tant qu'elle n'est pas comprise et admise par la liberté générale, ne reste-t-elle pas comme non-avenue? Mais faites qu'on consentement nouveau soit obtenu par le droit nouveau, la science nouvelle, par l'économie et la politique nouvelles; et l'unité sociale * religieuse nouvelle se consommera dans et par la liberté.

Il y a des lois naturelles pour l'humanité comme pour la nature ou l'univers: du moins, l'humanité le croit. Or, quand l'humanité a découvert et vérifié une loi humanitaire ou sociale naturelle, cette loi , le premier individu venu peut-il impunément la violer» l'enfreindre? Est-il libre en ce sens qu'il puisse se refuser à en respecter l'application?

Il faut toujours en revenir à ces termes : 1° Tout ce que le peuple ou la conscience universelle tient pour acquis est acquis, et comme tel constitue un point de droit, une des prescriptions de la justice ; et, comme tel, est obligatoire, donc ravi à la liberté, soustrait, jusqu'à nouveau progrès, au libre arbitre des iudivirfus : il entre darfs les mœurs, il fait partie d'un patrimoine désormais inaliénable, qui peut bien gagner mais non perdre. 2* Si des individus, ou des minorités, dans leur conscience, tiennent ce droit pour factice, potfr faux, pour un attentat au vrai droit, à la loi éternelle, il ne letfr reste qu'à protester et à se résigner; ou à résister à leur risques et périls, et à se donner par la force une liberté que leur refuse la force.

Toutefois, ne l'oublions pas non plus : ee qui devient a toujours tort aux yeux de ce qui est devenu. Jésus-Christ, Galilée, Socrate,et tant d'autres promulgateurs des lois naturelles et providentielles, avaient raison en droit : ils eurent tort en fait pour leurs contemporains. Cependant la vérité est restée vérité.

Néanmoins, ne craignons pas d'être conduits trop souvent à de pareilles alternatives de résignation, ou de luttes ouvertes : lorsque Dieu veut dans le mouvement social l'incarnation d'an nouveau progrès, il y prédispose mystérieusement tout le monde; et, en réalité, l'éclosion est déjà latente, le progrès est déjà comme accompli dans les âmes, lorsque le génie et ses premiers apftres viennent en quelque sorte le dégager, lui donner sa manifestation, son expression et sa langue, par leurs; formules et leurs systématisations.

Sachons donc nous confier au bon sens du souverain :1a masse, vue dans spn ensemble et sur une certaine étendue de la durée, est un pape, un révélateur, et un auditeur infaillibles.

Notre conduite est dès lors toute tracée en règle générale : éclairer, persuader, convaincre la société ; amener l'opinion à consentir» à adhérer à ce que nous croyons le bien, le mieux, le meilleur.

Et par exception, comme soupape de sûreté, le droit très légitime, très tutélaire pour tous, d'insurrection.

Si le progrès est la loi du monde moral ou social, la spontanéité» l'initiative, la libre activité des intelligences, des intérêts, doit conclure fatalement, providentiellement au mieux continu, au perfectionnement graduel, et doit donner comme résultante définitive des efforts, des volontés et des idées, le progrès universel ; — ou bien il faut supposer que les individus ont la puissance d'enrayer le mouvement des mondes, et de tenir tête i la Providence.

N'allons pas nous plaindre d'être éternellement sous le joug de la fatalité; car précisément ce qu'il y a de fatal, c'est le progrès, c'est-à-dire le mieux, et un mieux indéfini!

La science des choses universelles est progressive : donc la morale est progressive; donc le droit Test lui-même. Le progrès en tout, consiste dans le développement, l'accomplissement, l'épanouissement ; non point dans un changement de nature.

Plus le progrès de la religion ou delà philosophie , de la science universelle et de l'amour s'accomplit , plus la morale elle-même étend son domaine et commande de perfections; et en mime temps , plus la morale fait de progrès, plus le droit empiète sur le domaine de la morale et le fait sien ; et c'est ainsi qu'il progresse lui-même. —Combien de relations , de commandemens, qui n'étaieut que du ressort de la morale dans les degrés inférieurs de civilisation, ont fini par tomber dans le. domaine du droit, et par être ainsi pblîgatoires , exigibles au nom de la loi, de facultatifs qu'ils étaient J

Ainsi , le domaine des choses incontestables, ou des lois normales, constitutives de la société, s'agrandit progressivement sous l'action mystérieuse de la Providence combinée avec la liberté individuelle et collective. A mesure qu'un élément, un principe, une forme sociale revêt ce caractère dans la foi et la pensée des peuples, ils la placent parmi les vérités, les droits antérieurs et supérieurs à tonte constitution, comme nous l'avons déjà formulé plusieurs fois; et alors nul ne se croit libre d'en enfreindre les exigences ; chacun , au contraire, tait consister la liberté à la respecter.

Cependant, nous n'admettons pas que le progrès spécial qui est une fois ratifié par la conscience générale et conquis sur le passé, doive se perpétuer absolument sous la forme qu'il a revêtue lors de sa première consécration : nous pensons qu'il est peu ou point de

relations de principes moraux et d'institutions sociales, dont onr puisse dire qu'ils sont pour jamais accomplis. Il en sera de toutes nos formes sociales, de toutes nos mœurs actuelles comme de la loi de Moïse : sans qu'il vienne les détruire* l'avenir viendra les accomplir, les perfectionner en lez développant. — Comment ? nul ne le sait; mais chacun peut ambitionner de le pressentir et de le prophétiser. — Mous ne voudrions pas qu'on trouvât ici» de près ni de loin, l'apothéose du fait accompli, de la lui du nombre, et en quelque sorte la cristalisation du mouvement progressif.

La liberté collective ne recule donc pas. Tout se passe comme si la force mystérieuse qui donne l'être, le mouvement et la vie à tout ce qui est, mettait successivement dans la conscience des peuples les tendances, les clanés , les inspirations, les instincts qui doivent les mener à ses propres fias.

C'est pourquoi i! est souverainement moral et religieux de se confier dans la liberté collective; car elle ne peut pas ne point aboutir au mieux par la science et l'éducation.

Au contraire, la nature des choses s'oppose radicalement, absolument à la liberté individuelle, illimitée , par cela seul qu'elle nie la liberté collective.

Je m'étonne que tout esprit à qui est apparu une seule fois le grand fait de la contradiction , le fait de la loi des contraires , ou de la co-existence des extrêmes, de deux termes, de plusieurs principes ou forces destinés évidemment à se faire opposition, s'affectionne exclusivement à l'une d'elles au préjudice absolu de l'autre; au lieu de conclure qu'il doit exister un troisième terme, une troisième force , destinée à les' harmoniser ou équilibrer.

La nature entière , l'univers, n oflre pas dans ses élémens et dans* les conditions de son mouvement , d'autres lois que celles-là : partout des oppositions, des balancement harmoniques entre les forces diverses qui s'y déploient.

Mais la force liarmonlsante, qui, dans le monde physique, est donnée directement, fatalement, par la Providence, aux élémens et Aux forces qui composent l'univers, est donnée dans le monde moral et social, non seulement par la nécessité, dont les déterminations et les momens sont le secret de Dien, mais par la raison, par l'amour : la règle universelle est ainsi proposée au libre arbitre des individus, qui, dès lors, ont la puissance d exercer leur activité

entre les deux extrêmes, de dévier de la bonne voie, de [manquer on d'obéir, sons leur responsabilité, aux lois de l'harmonie, en se jetant exclusivement on sans mesure du côté de l'un on de l'antre extrême : ce en quoi précisément consiste le mal social, le désordre, l'anarchie ou le mouvement anormal et subversif.

Prétendre que la résultante de ce grand balancement, de cette lutte libre de tant de volontés, de forces, de passions, équivaudra toujours au droit le plus strict, à la justice, c'est tomber dans un optimisme, ou plutôt dans une foi chimérique qui dépasse tontes les utopies possibles.

Il faut donc qu'il y ait ici une puissance neutre, impartiale, dégagée elle-même de la lice et de la lutte, qui vienne garantir l'harmonie, mettre un frein, protéger la réalisation du droit strict, contraindre les activités à s'exercer dans les limites infranchissables de la justice. Il le faut, disons-nous, sous peine de se déclarer fataliste et matérialiste pur. Or, cette puissance, c'est le peuple, c'est le souverain lui-même dans son unité et son indivisibilité ; qui doit donc ordonner, d'après une vue d'ensemble, le libre essor de l'activité de ses membres.

A moins que l'homme faible n'ait aucun droit vis-à-vis de l'homme fort; à moins que le balancement des droits et des activités ouïe juste équilibre ne s'opère de lui-même, et que tout ce qui est, soit bien tel qu'il se produit en pleine liberté; à moins qu'il n'y ait une végétation sociale absolument identique à la végétation naturelle, il faut une justice sociale ; mais s'il y a une justice, il doit y avoir des juges ; s'il y a des juges, il y a un pouvoir, un Etat» un gouverne* ment ou une administration. Or, les juges c'est le peuple; le pouvoir c'est le peuple, le gouvernement, l'administration, l'État, la gérance» c'est] encore le peuple -, et c'est ainsi que s'effectue l'assurance mu* tuelle de chacun contre tous, et de tous contre chacun, pour la jouissance et la conservation de la liberté.

Pourquoi demander la liberté illimitée du hasard et de l'arbitraire en présence du suffrage universel ? Dès que le peuple se gouverne lui-même, il n'y a plus de despotisme, de tyrannie; car nous supposons ici qu'il est des droits antérieurs et supérieurs i toute volonté de majorité; que, par conséquent, ils sont sauvegardés, et que les erreurs ou les passions des majorités ne peuvent plus por-

1er que sur les points et les intérêts secondaires de la vie, de la fi» berté et de l'égalité universelles.

Qu'est-ce en effet qne la démocratie? c'est le gouvernement de tous par tous. Hais ce dogme suppose qu'en démocratie, la liberté ne peut être que sociale on collective ; que le laisser faire éconoinique est antipathique au régime républicain, contradictoire à la souveraineté du peuple, au suffrage universel ; que nous sommes ici dans une graode famille où tous les intérêts, toutes les destinées se décident en commun, avec l'approbation et le contrôle de tous.

Nous ne concevons pas un peuple souverain constituant lui-même, par sa liberté, son propre esclavage. Cette énormité est impossible dès qu'il a, outre le suffrage universel dans toute son intégrité, la publicité universelle , le droit de réunion ; et dès que la minorité ou le progrès a pour soupape de sûreté le droit conditionnel d'insurrection.

C'est du moins la meilleure chance de la liberté individuelle et collective, en dehors de l'hypothèse de la perfection de chacun et de tous.

L'État-Peuple, la conscience publique peut donc seule, et' t doit donc seule , dégager le progrès , le régulariser, le favoriser, l'organiser, l'universaliser, le consacrer et le sauvegarder quand il s'est dénoncé dans et par le suffrage universel, dans et par tontes les voies de la publicité et de l'information. — Au souverain indivisiblement, l'attribution essentielle, éternellement nécessaire et tutélaire, de tracer le cercle licite de tant de spontanéités en mouvement, et de féconder les effets de la spontaniété , à mesure qu'elle s'est manifestée de toutes parts, majorité et minorité comprises; car il est prodigieusement contraire à l'esprit démocratique de n'avoir égard qu'aux vœux de la majorité, comme si les minorités étaient hors la loi.

Oui , en tous temps, dans les limites de la morale fondamentale, et du droit strict tel qu'il est successivement compris et acclamé par l'immense majorité des contemporains , il faut chez un peuple non seulement livrer les citoyens à leur initiative, à leur spontanéité; mais les encourager dans toutes les voies au progrès, au mouvement en avant , à l'invention, au perfectionnement ; et pour cela, mettre au concours la solution de toutes les difficultés , de toutes les imperfections, de tous les maux, de tous les vœux, de tous les griefs

dénoncés Maïs pour cela aussi H n'est nullement nécessaire

de les laisser opérer solitairement , se séparer, par les biens et la volonté, de l'activité collective, comme on le voit aujourd'hui sous le régime do laisser-faire.

On ne saurait trop le redire : si l'État est nécessaire, c'est qu'il est nécessaire aussi que la morale, on la conscience universelle, ait un organe universel comme elle; et que cet organe ait toujours pour attributions essentielles , non seulement de réprimer le mal relatif, mais de dégager, de généraliser, de favoriser, de protéger le bien ; de réaliser toutes les mesures d'ensemble, toutes les institutions qu'auront élaborées l'initiative et la spontanéité populaires.

Vous avez beau faire : la raison générale dans la sphère du droit et de la morale, se formulera toujours en prescriptions impératives, qui, pour se faire respecter des passions ou de l'ignorance, exigeront toujours la présence d'une autorité centrale dont la conscience sociale sera de plus en plus l'unique dispensateur et le souverain arbitre.

Combien de détracteurs spéculatifs de la souveraineté centrale collective, ou de l'État, s'ils abordaient la réalité, trouveraient, comme leur héros Proudhon, qu'il est quelquefois bon et légitime de recourir à la puissance publique : — c Vaincre! c*est-à-< ire t porter au pouvoir le principe dimocraXique et social ; dès lors, à t quoi bon la banque du peuple? A quoi bon les bureaux du fau« » bourg Saint-Denis? La banque de France n'est-elle pas II* (I)? —Par ces paroles, on légitime la doctrine qui défend les attributions éconemiques de l'administration cen tarie, et qui fait de l'unité économique de la nation la clé de voûte de l'organisation du travail, on accorde gain de cause au Luxembourg , qu'on a le grave tort de décrier avec passion ou ignorance.

Quel sens faut-il doue donner à cette générale et impérieuse revendication de liberté que la révolution de Février et l'apparition du socialisme ont fait naître? Uniquement celui-ci : Le peuple veut la liberté comme moyen, non comme but; comme le moyen de reformer l'adhésion et le consentement, par l'amour et la foi, en faveur d'un ensemble religieux, social, économique' et politique nouveau» meilleur, progressif ; dans lequel le plus grand nombre mettant sa

.(1) ProadhoD. jooroal le Peuple, n* da 12 mil 1849.

«cotffiance, son espérance et sa joie, trouvera précisément sa liberté*

La revendication actuelle de la liberté pour ceux qui ne l'ont pas» •est toujours légitime; car si le mouvement social est fatalement sous l'influence d'une volonté et d'une puissance progressives , cette revendication ne veut et ne peut exprimer que ceci : laissez-nous la -(acuité d'achever de détruire les derniers vestiges de l'ancien édifice social qui, n'ayant pas eu la capacité dé contenir nos libertés, a fini son temps; et d'essayer tous les plans nouveaux, afin d'arriver à l'édification du monument de l'avenir : laissez nous la faculté de substituer le meilleur au moins bon; ce qui est plein de promesses -et de fécondité à ce qui est vieux et stérile désormais.

Le peuple, en effet, a besoin de toute sa spontanéité pour une aussi grande tâche : et il l'a toujours obtenue aux époques analogues à la nôtre.

Toutes les lois, toutes les institutions, aujourd'hui, sont des obstacles au mouvement en avant : nous sommes au bivouac. Or, l'autorité actuelle, l'enseignement actuel, la religion actuelle, l'économie actuelle, etc., nous y retiennent, comme si nous étions définitivement abrités dans le bien et dans le parfait.

Mais loin de là : il y a un vieil échafaudage d'institutions, de lois, de rouages, qui fait obstacle aux fondations du nouveau monde éclos du travail de quatre siècles d'élaboration sociale : nous qui le concevons et qui y croyons de toute notre Ame,» nous demandons à être livrés à notre initiative, à notre spontanéité, afin de faire passer dans les faits et les institutions ce qui est dans les idées et les senti* mens. Nous sommes sûrs, si l'on nous laisse la liberté du travail associé, la libre concurrence contre le capital exploiteur, de tuer le travail solitaire, l'appropriation solitaire, la concurrence anarchique, l'usure, le gaspillage et l'incohérence, et l'exploitation de 1 homme par l'homme ; car nous mettrons notre liberté à multiplier les associations égalitaires et fraternelles sur tous les points du pays et du monde.

11 en est de même de tous les autres genres de liberté) non seule» ment nous demandons la liberté de travail , la concurrence, afin de mieux tuer le libre travail et la concurrence; mais aussi la liberté d'enseignement, afin de mieux tuer le libre enseignement, en montrant à tous la supériorité du seul enseignement qui révélera an peuple la vérité relative , destinée à recevoir le consentement et ht

foi des générations prochaines ; — et la liberté de presse, de chaire, <le tribune t de réunion, etc., parce que nous avons foi dans la supériorité, dans l'attrait et ,1a puissance d'aggrégaiion et de ralliement de la science nouvelle, qui est toujours la bonne nouvelle pour le peuple; parce que nous acceptons la lutte ouverte entre Terreur et la vérité relative , entre le bien et le mal relatif , persuadés que la victoire restera aux soldats du progrès..

Donc, la liberté! mais la liberté pour marcher en avant, non pour rétrograder. La liberté, mais à la condition de respecter le grand mobilier de principes, de droits, de vérités sociales, si chèremeot acquis par le travail antérieur de la civilisation chrétienne et française. Ainsi a toujours fait l'humanité : arrivée à une station de son pèlerinage à travers le temps , elle dit à chacun de ses membres : Que nul ne regarde en arrière ; ce qui est fait est consommé ; le champ du passé vous est fermé ; mais pour celui de l'avenir , la lice vous est ouverte, entrez-y; cherchez et vous trouverez : et ce que vous trouverez sera bon , car l'avenir garde toujours à ceux qui le cultivent des fruits meilleurs que ceux du passé.

Maintenant, quelle latitude la liberté individuelle tioit-elle laisser *x la liberté collective, ou plutôt la liberté collective h la liberté individuelle? Quels degrés de liberté doit accorder le peuple souverain à chacun de ses membres précisément pour respecter la liberté personnelle de tous?

Et d'abord remarquons bien qu'ici j'expose mon opinion, mon sentiment, ce que je tiens pour vrai. C'est l'idée de liberté telle qu'elle m'apparatt, que j'émets et que je dois avoir la liberté d'émettre, mais non absolument d'imposer aux autres libertés, si collectivement elles venaient à décider le contraire partout, toujours.

En termes généraux donc, le souverain doit interdire ou réprimer, dans le temps et dans l'espaceront exercice de liberté individuelle, que, dans sa conscience et sa sincérité, il jugerait comme devant avoir pour résultat évident de soustraire, au plus grand développe* ment moral, intellectuel et physique de chacun et de tous, ses conditions essentielles; celles du moins qui, dépendant de la volonté, et ne touchant en rien aux droits inviolables de la conscience, doivent avoir précisément pour résultat spécial de sauvegarder et de développer .la liberté similaire et simultanée d'autrui,

—▲a spirituel, obligation absolue pour tous de respecter les grands et immuables princpes de la morale universelle, fondamentale, par* ticulière et publique, tels qu'il sont sort» de la consécration uniforme de tout le passé, et qu'ils sont formulés dans cette impérissable devise : Liberté, Égalité, fraternité, Solidarité et unité, indivisibilité du genre humain ; puis, en dehors de ces conditions restrictives, en religion, en morale, en éducation, liberté complète de culte et d'enseignement; liberté de manifestation ou de mouvement intellectuel et physique sous toutes ses formes : livres, journaux, beauxarts, chaire, tribune, liberté d'aller et devenir, etc. — En politique» liberté de vote ou le suffrage universel, liberté de réunion, etc.

En économie, le Peuple souverain doit tendre constamment à la socialisation des instrumens de travail, comme à l'absolue et première exigence de l'égalité des conditions, et par conséquent de la liberté individuelle. Il doit, dès l'instant, faciliter les associations de travailleurs-prolétaires, enjoindre catégoriquement à ses représentons d'exécuter sincèrement, d'appliquer activement et d'urgence les articles vni du préambule, 8 et 13 de la Constitution» dans toute leur teneur et tous leurs corollaires naturels; ôter ensuite l'arbitraire dans la production et dans l'échange; introduire partout la solidarité, la réciprocité, l'unité, et conclure un jour à l'organisation des activités et des intérêts nationaux de tout ordre.

Nos raisons, pour établir cette profonde démarcation entre les deux ordres de liberté, les voici :

MsUMtloa Importante.

Il y a une différence radicale, du point de vue de la liberté, enire les faits de l'ordre moral, immatériel, interne , et les faits de l'ordre économique , matériel ou externe. Il faut d'abord reconnaître -qu'aucun des modes de manifestation de la vie individuelle n'a impunément son essor illimité, absolu (normal ou subversif), devant la loi sociale. La liberté de penser, de parole et de presse, de tri* iwne ou de chaire, de conscience ou de croyance ; la liberté de réunion, d'action ou d'exercice physique, reçoivent des limites, précisément à l'endroit où elles envahissent, où elles méconnaissent, entament ou annulent la liberté égale, simultanée et parallèle des autres moi. Lorsque l'essor ou le développement d'une de nos manières d'être légitimes vient mettre obstacle, ou refuser ses condi-

tions nécessaires au développement corrélatif de nos semblables, en limite, on prévient ou Ton réprime cet essor.

Ainsi, jamais sous aucune de ces formes de manifestation, la loi sociale ne laissera impunis lesactes tendant à la calomnie, au meurtre, au vol, aux voies de fait ; jamais on ne pourra violer impunément les étemelles injonctions de la morale fondamentale, sans le respect desquelles il n'y a de sécurité ni pour la vie, ni pour les Lieds, ni pour l'honneur ; par conséquent ni pour la liberté de personne.

Nous voulons l'usage de toutes les libertés, mais en même temps sous ne voulons l'abus d'aucune. Il doit être permis de parler» d'écrire, de se réunir, comme il est permis de marcher, d'aller et de venir, de se mouvoir, de passer à côté de son semblable, de porter un instrument contondant, un bâton, une bêche, une faux : cependant, si j'use de toutes ces libertés pour frapper mon prochain, pour l'assommer, la loi sociale intervient et réprime; et cela est bon, et le sera toujours, je pense. Il en est et il en sera toujours de même de l'usage de la parole, de l'écriture ou de la presse, de la tribune ou de la chaire, car on tue moralement aussi. Donc libre usage, libre essor; et à côté la répression ou la guirison de l'abus, de l'usage subversif et contre nature. — En abusant d'une liberté, nous ne nuisons pas seulement à nous-méme, nous nuisons surtout à autrui : le tort veut être réparé toutes les] fois qu'il est réparable, et la faute veut être expiée au profit du délinquant et de la société.

S'il fallait renoncer à réprimer jl'abus de la presse, et de toutes les formes de la liberté morale et physique, sur ce prétexte que l'appréciation est difficile ; que la limite n'est point assignable mathématiquement; que le délinquant ou le délit va donc 'être justiciable d'hommes faillibles, qui n'ont d'ailleurs aucun critérium

absolu de certitude Il faudrait se croiser les bras sur la

terre; laisser tout faire; accepter les faits accomplis de la plus atroce perversité ; proclamer l'état bestial de l'homme, et rentrer dans les forêts pour nous réunir aux ours et aux tigres!

Hais, même dans ce cercle imposé à toute forme de la liberté, combien les restrictions sont plus étendues et plus impérieuses dans l'ordre économique, ou des richesses matérielles, que dans l'ordre moral et immatériel! Dans ce dernier ordre, tout ce qui se manifeste sous forme de spéculation , de croyance, de proposition

oq de discussion est licite; attendu que cette manifestation ne met aucun obstacle an développement d autrui, mais le facilite au contraire et en est la condition la plus efficace ; attendu que la pensée, la croyance , est d'ailleurs incompressible. La découverte de la vérité, de toutes les bonnes conceptions philosophiques, religieuses, économiques et politiques, est à ce prix de convier toutes les intelligences, tous les cœurs à l'essor, à la discussion ; car du choc jaillit la lumière. Personne ici ne trouve sa liberté méconnue, restreinte, par cette gymnastique des esprits : à une thèse chacun est libre d'opposer l'anti-thèse; à une affirmation une négation : l'essor dé votre pensée n'empêche nullement l'essor de la mienne. Vous avez beau puiser au puits de la science et de l'amour, vous n'empêcherez pas que, moi aussi , je n'y puise à souhait selon la puissance dont m'aura gratifié Dieu : il y aura toujours assez de cette eau spirituelle au réservoir commun. Ici d'ailleurs chacuu possède en lui-même les sources de ce réservoir : si vous manifestez devant moi l'erreur ou le mal, je puis lui opposer la vérité ou le bien. En définitive, vous ne vous appropriez jamais que ce qui est à vous, et que ce qui sert à vous ; et toutes les provisions et les épargnes que vous pouvez faire du trésor d'idées et de sentimens, ne diminuent en rien, mais augmenteraient bien plutôt la somme de lumières, d'idées et de bonté chez autrui; comme aussi la négligence que vous apportez à la culture de votre champ intellectuel ou moral ne préjudicie point directement, nécessairement à l'esprit de votre voisin, qui peut toujours cultiver le sien : et en tout cas, ù moins de ne plus vous appartenir, on ne peut vous forcer à vous développer par amour d'autrui. Dans l'ordre économique, au contraire, les actes sont tout extérieur*; toutes les relations atteignent le bien-être ou le mal-être du corps; et indirectement elles mettent en question les destinées de l'âme. Ces actes et ces relations portent exclusivement sur un objet /ini, borné en quantité et en qualité, auquel tous se sentent le même droit de participation et de possession, et dont l'usage, la jouissance ou la privation est pour l'homme question de vie ou de mort, de liberté ou d'esclavage. Ils portent sur la matière en général, sur le sol et sa fécondité, c'est-à-dire sur les conditions, les moyens ou les instrumens naturels du travail, de la production des richesses, de ce qui fait vivre, de ce qui satisfait les besoins; ici, enfin, se trouvent en question le manger et le boire, le vêtir et le loger, et fina-

Iement la vie du corps et de l'âme, le développement moral, intellectuel et physique des générations.

Or, le droit de propriété exclusive que vous vous arrogez sur ce territoire, met un obstacle invincible et terrible à ma conservation, à mon développement, donc à ma liberté. Cependant, l'accroissement de la richesse n'est nullement lié à cette appropriation solitaire ; loin de là et tant s'en faut, qu'il est, au contraire, lié à l'association, à l'exploitation collective. En monopolisant la fécondité de la terre, vous m'empêchez directement, nécessairement de participer à cette fécondité, qui est limitée comme le sol cultivable l'est lui-même. Il n'y a certes point assez de terre pour que chacun ait Bon champ à part; en use et en abuse à sa fantaisie : que s'il y en a assez, dès-lors laissez m'en prendre ma quote-part. Celte terre est à moi tout comme à vous: cultivons-la à notre commun profit; mais gardez-vous de vous l'attribuer à mon exclusion; ce serait une spoliation, une usurpation impie, comme disent les pètes de l'Eglise chrétienne. Si vous accaparez les fruits de ces champs, si vous les accumulez dans vos granges , si vous tenez ces champs en friche , en jachères ; si vous les négligez jusqu'à les laisser relativement incultes; si vous les transformez en parcs, en prairies; si vous y semez la nourriture de vos chevaux de luxe au lien de celle des hommes» etc., j'en ressens d'intolérables privations, ou dans moi, ou dans mes enfâns; et je meurs, et ils languissent, et ils sont vos sujets!

Tout ce que nous venons de dire de l'appropriation du sol» il faut le répéter en l'appliquant à la libre production, au libre échange, à Vuture sous toutes ses formes ; en l'appliquant à tous les autres instruirons de travail, à tous les capitaux dérivés. Donc, toutes ces formes d'activité et de relations économiques, tous ces moyens extérieurs de richesse, doivent être limités 4 proportionnés, soumis k des conditions formelles qui équilibrent précisément la liberté de chacun et de tous.

Evidemment, le premier soin d'une société juste et intelligente, fondée sur la liberté et l'égalité; d'une société démocratique et sociale, sera de soustraire le sol, cet élément extérieur de la vie collective, à la rapacité, à l'appropriation solitaire, exclusive, des libertés individuelles. Elle songera que la liberté illimitée, dans cet ordre» compromet directement, infailliblement la conservation et le

perfectionnement moral et matériel do genre humain dans si multitude; et faction physique des individus sur le sol, sera ici primée par la considération de l'intérêt général ; car, si jamais l'appropriation solitaire de ce grand et primitif instrument de travail venait à prévaloir, c'en serait fait, pour des siècles, de cette liberté au nom de laquelle on Invoque cette appropriation.

Ainsi 1'assimilatiou des deux ordres de liberté n'est pas soutenable ; c'est ce qui nous a fait dire ailleurs que, si par la nature des choses même, la liberté ne recevait point en tout et partout des limites ou des restrictions dans tous les états de société possibles, nous dirions volontiers: liberté en tout, excepté en économie, excepté la liberté d'accaparer la matière du travail, les instrumens de production, et d'en disposer arbitrairement ; tant nous regardons la justice et la nécessité de cette sujétion dans l'économie matérielle comme absolue!

Fondement de la Arnne liberté économique, on de Mnégallté des condition» matérielles*

Il y a donc une fausse et détestable liberté , idole de notre siècle ; c'est celle qui consiste à mettre à l'encan le sol et les autres capitaux, à accaparer une portion des instrumens do travail , à produire , à vendre et à acheter, selon ses caprices propres, sa volonté particulière, son intérêt égoïste, sans s'occuper aucunement du sort du voisin , de ses droits , de sa liberté. — Comme si cet eut généralisé n'était pas le pins grand obstacle à ce que chacun puisse produire et consommer selon ses goûts et ses besoins; vendre et acheter en temps opportun et à des conditions équitables.

Voyez le chaos industriel né du laissez-faire ? Est-ce qu'en réalité chacun peut ce qu'il veut, produit ce qu'il aimerait à produire; travaille ou ne travaille pas à son gré-, achète ce qu'il désire* vend quand il veut, au prix convenable? Est-ce qu'au contraire tout le monde ne se sent pas impuissant, esclave au sein de cette liberté?

Il faut se garder de croire que la production soit libre pour personne aujourd'hui ni autrefois : tantôt le producteur est forcé de vendre, ou de perdre s'il ne vend pas; et ce cas arrive trop souvent; tantôt il est forcé d'arrêter, de diminuer sa production ; tantôt enfin d'abandonner sa profession, son industrie : belle liberté ma foi!

Il en est de même de ses achats : est-il libre d'obtenir les matières premières en temps opportun, en quantité suffisante, etc.? Et le .consommateur, quelle liberté a-t-il quand il veut satisfaire tels ou tels besoins? Il dépend d'un hasard dont les chances se déroulent au sein d'une multiplicité, d'une complication , d'une anarchie illimitées ; il y a surabondance là où il n'est pas ; disette, cherté excessive là où il est ; perturbation partout. Je ne parle pas de l'ouvrier, du prolétaire, qui n'a que ses bras à offrir; pour lui, la servitude est trop notoire et trop criante.

Une telle liberté n'est donc pas seulement de la licence par rapport à autrui, c'est encore de l'esclavage par rapport à soi-même. T a-t-il une inquiétude, une perplexité comparable à celle du producteur, du vendeur, du marchand ou commerçant qui chaque jour, chaque heure de sa vie en esta attendre la clientèle, à se demander s'il vendra ou ne vendra pas ; s'il vendra bien et suffisamment, c'està-dire s'il fera set affaires , c'est-à-dire encore s'il vivra honorablement ! — Quand un peuple veut s'entêter dans cette liberté là , il appelle sur lui toutes les calamités qui précipitent dans la décadence.

Supposez que l'atmosphère terrestre et la chaleur solaire soient de telle nature qu'uu certain nombre d'individus , à l'aide de machines pneumatiques, puissent soutirer l'air respirable et la chaleur, et faire le vide pour tout le monde sauf pour eux-mêmes : leur reconnaltriez-vous le droit de propriété exclusive sur l'air et la chaleur, et par suite la liberté légale d'en faire métier et marchandise , de prêter à usure les propriétés ou la fécondité de l'atmosphère et du soleil, et de tenir ainsi dans leur dépendance le reste du genre humain ? — Et cela étant , soutiendriez-vous qu'il fallût livrer les hommes à la liberté d'industrie, et de commerce de richesse solaire et atmosphérique? Non ! certes, vous ne supporteriez pas un instant l'idée seule de cette entreprise homicide. Votre unique raison, c'est que l'air et la chaleur sont conditions de vie pour tous , par conséquent, la propriété commune, indivise, inaliénable de tous. Eh bien ! ainsi en est-il du soU de la terre, cette mère nourricière du genre humain , condition de vie pour tous', au même titre et au même degré que l'air et la chaleur. — Rhéteurs et sophistes! taisezvous donc!.

Si la liberté a un sens et un but, c'est de rendre l'homme, dans ses

moyens d'existence et de bien-être» indépendant des caprices on de la volonté de l'homme: en économie, s'il y avait des champs fertiles pour tontes les familles, comme il y a de l'air et de la chaleur, la liberté négative aurait sa garantie dans le partage d'un champ à chacun selon ses besoins : tout le monde serait libre à cet égard, comme pour ce qui concerne la respiration et la lumière, mais il n'en est point ainsi : il faut donc association, solidarité, unité, assurance mutuelle, concert et réciprocité, assujettissement de tous aux conditions d'une exploitation et d'une jouissance communes, simultanées, desinstrumens de production ; assujettissement donc de tous à l'égalité des conditions de travail et d'acquisition de richesse. — Et là se trouvent les limites, et les limites légitimes, de la liberté sociale.

On conçoit l'appropriation conditionnelle du sol, telle qu'elle est comprise dans l'antiquité, sous le régime des castes et des corporations : on la conçoit dans l'organisation des Hébreux, des Grecs et des Romains primitifs; on la conçoit, même absolue, dans tous les degrés de l'état social, où chacun a devant soi des terres qui n'attendent que son travail pour lui accorder les fruits de leur fécondité. Tant qu'il y a assez de terres pour que chaque famille en ait une part en rapport avec le nombre de ses membres, l'appropriation est indifférente, nécessaire peut-être; en tout cas, elle est le moyen qui s'offre naturellement à l'intelligence sociale des époques primitives, d'octroyer à chacun ses instrumens de travail et les conditions matérielles de son développement ou de sa liberté. — On ne la conçoit plus telle que nous la voyons sous notre régime actuel de désordre, de hasard et d'arbitraire.

Comment vous n'avez pas compris qu'à côté de la liberté, il y avait l'égalité et la fraternité, la solidarité et l'unité : que lesconcurrens entraient dans la lice du travail, de l'échange et du commerce, d armes inégales ; que les riches avaient pour eux le monopole dés instrumens primitifs, naturels, du travail? A votre insu vous êtes imbus du préjugé aristocratique et bourgeois. Les capitalistes sont les héritiers des hommes libres de l'antiquité, lesquels se trouvaient fort bien d'une liberté qui mettait à leur service la vie et le travail des esclaves, c'est-à-dire de l'immense majorité de leurs semblables. — Or, la liberté, confinée dans la classe des possesseurs , n'a aucun inconvénient alarmant: les travailleurs asservis n'en supportent-ils pas tous les inconvéniens et tous les maux? Hais, étendue. indistinctement à

— aa —

tous , capitalistes et prolétaires , il est évident qu'elle est illusoire pour ceux-ci; qu'ils seront écrasés dans la latte, et que mieux vaut dès-lors les retenir dans la sujétion patriarchale ou féodale.

Non ! vous n'avez pas le moindre sentiment de justice ou d'humanité» la moindre notion de l'égalité des conditions, vous qui voulez la liberté économique, avant d'avoir pourvu tout le monde d'un fonds productif agricole» inaliénable ; d'un champ au moyen duquel chaque famille s'assure en travaillant, les premières nécessités de la vie. Les anciens législateurs : Minos, Moïse, Lycurgue, Numa, etc., garantissaient du moinsà tout homme libre un patrimoine foncier, gage dès lors, de son indépendance. Mais laisser les trois quarts des citoyens, non seulement sans capital foncier > 9 mais même sans le moindre instrument de travail mobilier ; et puis leur dire : Allez brebis, cherchez qui vont paisse; et là-dessus, invoquer sainte Liberté, et sainte Égalité; puis prétendre effrontément que tout ira pour le mieux, que les plus belles destinées sont promises à cette démocratie de parias, c'est assurément dépasser les bornes classiques de la mystification.

Vous commencez par mettre la plus colossale des limites à la liberté sans limites; la plus graude inégalité entre les libertés individuelles; et pour cela, vous conservez intacte l'accaparement primitif du sol, le monopole de la terre, et tout ce qui s'ensuit; et là-dessus vous établissez la production anarchique, l'échange arbitraire, la concurrence; l'usure sous toutes ses formes : et alors tant mieux pour ceux qui ont des capitaux : ils peuvent eu user et abuser avec toute autorité; et tant pis pour ceux qui n'en ont pas ! qu'ils en cherchent, qu'ils aillent mendier du travail, un pacte d'association auprès des capitalistes que vous laissez maîtres absolus de leur monopole!

Us viennent commettre le plus grand acte de despotisme, — et au même instant ils disent liberté !••• Je t'assomme, —maintenant, vis si tu peux! Je te garrote, — maintenant, vas et viens! Je t'asphyxie, — maintenant respire comme tu pourras!...

Ecoutez vos maîtres en liberté illimitée :

t Dans quelque état que soit la société, il n'y a de naturellement indépendantes que les personnes qui recueillent elles-mêmes les

objets de première nécessité; toutes les autres dépendent de cellet-

là. •

Tous ceux qui naissent lorsqu'il n'y a plus un seul coin de terre qui ne soit monopolisé , sont donc fatalement réduits à la dépendance des monopoleurs» et doivent subir toutes les conditions qui leur sont faites. — « Mais quand une fois tout le pays est rempli,

> quand il ne reste plus un champ qui n'appartienne à personne f

> c'est alors que la presse commence. Alors ceux qui n'ont aucune » avance ou qui en ont de trop faibles ne peuvent faire autre chose » que de se mettre à la $olde de ceux qui en ont de suffisantes. Ils

> offrent leur travail de toutes parts : ils baissent de prix Tous

» ceux dont les services sont les moins recherchés ne trouvent plus » à se procurer que la subsistance la plus stricte, toujours incer- » laine et souvent insuffisante. Ils deviennent presque aussi malheu-

> reux que s'ils étaient encore sauvages. (1) »

Pour vous donc le temps n'existe pas : vous passeï à pieds joints sur toutes les douleurs actuelles : vous dites comme Ancillon, ce feu ministre du roi de Prusse :

t La proportion entre la production et la consommation peut se

> rétablir d'elle-même avec le temps , au moyen des /où éternelles du s mécanisme social , dont il résulte que, Sous ce rapport , tout re-

• prend enfin l'équilibre. Cependant f la transition d'une situation

> à l'autre a toujours ses dangers particuliers , et si pareille disproc portion se rencontre dans une période ou la fermentation règne dans » les esprits, il en résulte souvent de violentes secousses dans le corps

• politique avant que le juste rapport entre la production et la con- » sommation puisse se rétablir, soit par la mort de ceux qui cherchent » vainement de l'ouvrage, soit par une nouvelle direction imprimée 9 à l'industrie. »

Qu'est-ce qu'un équilibre économique qui, pour se rétablir, a besoin de violentes secousses 9 a besoin de la mort de ceux qui cherchent vainement de l'ouvrage ou d'une nouvelle direction imprimée à l'indu$trie /Voilà bien caractérisé le fatalisme ou la végétation historique de certains philosophes allemands et des économistes libéraux de France. On n'y laisse aucune place pour la volonté humaine, pour la justice distributive , pour la prévoyance collective. Avec le temps, tout reprend de soi-même l'équilibre. Qu'importe que, dans cette ditproportion entre la production et la consommation , des millions

(1) Deitstt-Traer<

d'individus aient été broyés ( Quant à la consommation suffisante pour tous , on ne s'en occupe même pas» on ne la soupçonne même pas comme possible : dès qu'il y a équilibre entre la production et la consommation, quelle qu'elle soit, tout est pour le mieux. Multitude affamée» nue, sans abri, sans moyens hygiéniques, si la consommation vous est refusée , prenez-vous-en aux lois éternelles du mica' nisme social.... qui fait des riches et des pauvres; qui donne au petit nombre, tout ; au grand nombre» rien.

Pour réaliser la liberté illimitée, il faudrait faire table rase de toutes les bases de l'économie traditionnelle. Au premier chef, il faudrait enlever, à tous sans exception, le droit d'appropriation exclusive sur le sol national; c'est évident, il ne peut y avoir sérieusement égalité des conditions de liberté entre tous les citoyens, tant que les uns sont munis d'une bonne terre ou d'autres instrumens de travail qu'ils n'ont pu acquérir et économiser qu'en exploitant le reste du genre humain, et tant que les autres en sont totalement dépouillés par suite de cette exploitation de leur chair et de leurs os. — Yavez-vous réfléchi avant de proclamer la liberté absolue, illimitée,*»!* condition*! Rendez-nous l'état sauvage, et dès-lors je crie avec vous: vive la liberté illimitée; car dès-lors, aussi, je me mettrai en quête dema proie; la terre de France sera mon domaine, ma propriété comme la vôtre ; ou bien, nous combattrons, et le duel remplacera la justice.

Donc, ou garantissez-moi le travail manufacturier, artistique, administratif; régularisez l'échange, assurez le débouché des produits démon industrie, quelle qu'elle soit, ou laissez-moi les instrumens de travail naturels, le moyen providentiel, que trouve tout homme dans la terre, de se passer de tout échange. Laissez-moi un champ que je puisse cultivera mon gré comme un Robinson; ou laissezmoi la cueillette, la pêche, la chasse, etc., dans une nature vierge ; ou enfin, décrétons le régime de guerre permanente des sauvages, et ne parlons plus de lois, de justice ni de civilisation!....

Les anciens en savaient plus que nous sur ce point. Pour eux, il n'y avait pas de liberté sans propriété foncière ou patrimoniale; c'est pourquoi tout homme libre était propriétaire d'une portion du sol national. Ils disaient: droit, non pas au travail, mais à la possession d'un champ, du premier et du plus important des instrumens de travail. Vesclavage était synonyme chez eux de prolétariat chez

nous; ils avaient la franchise d'appeler esclave, on de classer en dehors des hommes, tout non-propriétaire foncier. Auss : , pour redevenir libres, les prolétaires de l'antiquité réclamaient des lois agraires, un nouveau partage des terres, et lorsqu'on voulait faire des hommes libre*, on distribuait des terres. Quoi d'étonnant alors que la revendication do droit au travail soit une action contre la tociété, si tont homme a le droit de vie et de liberté, partout, toujours !

Lors même que la société octroierait à tous des instruirions de travail mobiliers, un capital non foncier; lors même qu'elle créditerait une première" f oh tous les commerçons, tous les manufacturiers et artisans, elle n'aurait rien fait de durable ni de fructueux pour la garantie du travail et des moyens de vivre ; et finalement de la liberté et de Tindépendance de cette partie de la population ; — à moins qu'elle n'instituât en tout et partout le monopole corporatif; à moins qu'elle ne limitât dans toutes les spécialités, le nombre des producteurs, des marchands; car chacun ici ayant besoin de vendre eu temps opportun et à un prix convenable, chacun dépend du hasard, de la fortune, du caprice des volontés multiples, pour sa clientèle; chacun a contre soi la concurrence illimitée, les inventions, les goûts, les modes, les baisses factices, les trop-pleins, etc. En un mot : on ne mange pas du coton, de la laine, de la quincaillerie, ou ne vit pas d'épiceries, de cordonnerie, etc., il faut absolument échanger tout cela pour faire argent, et par l'argent se donner tous les prodoits agricoles qui nourrissent et qui suffisent aux premières nécessités delà vie. Au contraire, avec ses produits agricoles, le petit possesseur d'un coin de terre peut à la rigueur se suffire dans les infimités de la condition barbare ; mais ni les uns ni les autres n'ont la moindre garantie de s'enrichir et de se développer, s'ils restent plongés dans le milieu de chances aléatoire*, qu'engendre fatalement le régime de la concurrence, de l'isolement, de l'insolidarité des intérêts : d'où, à toujours l'incertitude, le désordre, l'instabilité et llnégallté dans les conditions.

Ainsi, une autre lumière sur ce sujet, c'est qu'avec cette constitution de l'économie libérale, il ne suffit pas du tout d'octroyer à tous purement et simplement une propriété agricole, manufacturière ou autre, pour avoir assuré l'égalité, le bien-être, la concorde entre les citoyens. Procédez tous les cinquante ans à une nouvelle loi agraire, manufacturière et commerciale, en distribuant à tous des instrumens de travail dont ils aient ensuite la libre et absolue disposition comme

aujourd'hui: — l'inégalité, la misère, l'ignorance, tous les maux renaîtront» comme le phénix, de leurs cendres. Pourquoi? parce -qu'il est fatalement dans la nature du libre échange, de la libre production, et de l'action de la loi de l'offre et de la demande, ou de la concurrence, de le s engendrer là où ils n'étaient point encore, de les faire renaître là où ils avaient été passagèrement chassés par des mesures égalitaires imparfaites, inefficaces, comme les partages de terres et les abolitions de dettes.

Il n'est qu'une mesure réellement extirpatrice, radicale : celle qui constitue en fondation indivise et inaliénable les instrumens de travail de chaque corporation, et qui met tous les travailleurs eu rapport régulier de solidarité. Voyez Moïse, Lycurgue, Numa, tous les législateurs égalitaires de l'antiquité ? En vain ils trecourent aux lois agraires et à tous les remèdes que nous avons énumérés. Ces remèdes n'en sont pas : chez les Hébreux, dans les 50 ans d'intervalle au jubilé, il s'engendre force riches et force pauvres, et c'est toujours à recommencer. Toutefois, si les sociétés antiques ont connu le culte de la Patrie, elles le durent à leurs hommes libres et égaux : et ces hommes libres et égaux furent l'ouvrage d'une législation qui n'avait qu'un but : l'égalité permanente des fortunes ; la garantie des moyens et conditions matériels de l'existence ou du travail productif. — Hais aussi il n'y avait point de Patrie pour les esclaves, pour les travailleurs !

Au début, l'égal partage des terres; la limitation de l'étendue des propriétés, ou même l'inaliénabilité et la substitution positive des instrumens de travail. Plus tard, quand viennent les abus, les nouveaux partages, les lois agraires, les abolitions de dettes, voilà pour les grandes législations du passé, la manière de garantir l'existence» la liberté et l'égalité à chaque famille : ces moyens, sans doute, sont insuffisans, grossiers; mais du moins il y a bonne volonté, sentiment de justice et d'égalité.La science seule faitdéfaut.Mais vous, sociétés modernes, vous ne voulez, par aucun mode, garantir à 25 millions de prolétaires dénués le droit de vivre égaux et libres comme vous Eh bien ! l'histoire de cent Peuples vous le crie du fond du passé : vous irez par une pente rapide là où sont allées tant de nations illustres, qui avaient longtemps vécus libres et qui moururent subjuguées, parce qu'elles avaient escaladé, méconnu les lois agraires» bases de l'égalité pour ces temps.

Partout, toujours les riches ont fini par envahir les propriétés

populaires, et détaché, aliéné ainsi de la République les seuls cœurs. et les seules poitrines capables de la couvrir aux jours d» danger. Voyez la Grèce et Rome, si vous continuez à marcher dans leur sentier, vous mourrez comme elles, après avoir parcouru les mêmes phases historiques!

Pour moi , j'en suis encore à comprendre comment du sein d'un immense chaos où s'agitent tant de volontés et de passions discordantes, surgirait de soi-même* l'harmonie , la justice distributive, à chacun ce qui lui est dû, à chacun sa part de liberté et de droits en cette vie, — à moins cependant que l'homme ne soit une abeille, un casior, un animal mu par l'instinct; et la société une ruche, c'est-àdire un petit monde que la fatalité gouverne, un tourbillon dans lequel chaque individualité humaine décrive passivement, à l'instar des planètes, sa courbe selon la volonté d'en haut.

Je ne comprendrai jamais comment, sans l'entente, sans le concert préalable et une centralisation quelconque, l'offre et la demande se trouveraient magiquement en équilibre sur toute la terre; comment le rapport exact entre les travailleurs et les produits serait observé ; comment il y aurait équation entre ce que vaut et ce que se paie une chose !

D'où vient, en effet, tout le mal? De ce que les agens naturels, nécessaires de la production nationale, de la conservation populaire sont abandonnés aux individus, sans prévoyance, sans pondération, sans justice distributive ; de ce qu'on fait dépendre l'existence et la richesse de tous, de l'emploi que chacun fait à sa guise , non seulement de sa richesse consommable , mais des terres et des capitaux «le production ; car, de toute évidence , tant que la production nationale, le travail, le bien-être et la consommation^du peuple dépendront de l'usage ou de l'emploi que chacun fait de son avoir > <!c son bien, des épargnes facultatives des individus, il faut renoncer :i guérir nos maux, à extirper les racines du paupérisme et de l'inégalité : car ces racines sont là tout entières.

Aux prolétaires qui revendiquent avec raison de la société les moyens et les conditions économiques et politiques de leur, développement moral et physique , nous dirons : tout cela est impossible avec la fausse liberté qu'on Tait consister à user et abuser individuellement des instrumens de travail , à vendre , à acheter* à

produire a fantaisie, sans régie ni frein. Choisissez : si vous avez celle fausse liberté, vous n'aurez point la véritable, qui consiste dans la garantie de la jouissance des droits naturels; car c'est cette liberté industrielle qui fait votre servitude, voire misère et tous vos maux. Si vous aimez la liberté de cette façon 9 vous resterez pauvres, ou incertains aujourd'hui de ne pas l'être demain ; de le redevenir bientôt si vous Tétiez naguère. Et pourquoi ? parce qu'il est absolument impossible que la production soit proportionnée aux besoins» si ces besoins ne sont point mathématiquement connus ou estimés, et en quelque sorte authentiquement dénoncés et engagés; que le débouché soit certain, s'il n'est déjà au préalable assuré , concerté» consenti entre le producteur et le consommateur ; que la vente soie ce qu'elle doit être, s'il n'y a pas un tiers-arbitre désintéressé qui en apprécie, en arrête et en sanctionne le taux et les conditions; enfin» que le droit au travail et à l'équitable répartition des richesses soit garanti, s'il n'y a pas entre tous les centres, toutes les spécialités» association, mutualité; si les fonds product'fsne sont pas soustraits à l'arbitraire usage des individus ou des groupes.

Dans l'idéal du laisscz-fuire, on cherche Y équilibre sans jamais pouvoir espérer île l'atteindre* puisqu'on substitue systématiquement le hasard à la prévoyance dans la production ; l'utilité à la justice dans la répartition ; la naissance à la capacité et à l'aptitude dans le classement des individus. En vain, pour obtenir cet équilibre ou pour s'en rapprocher graduellement, on se confie dans le dogme de l'égalité virtuelle des intelligences; le développement équivalent des intelligences, la valeur équivalente des unités humaines est combattue, radicalement empêchée à toujours par les droits acquis dos plus forts, par les positions inégales qu'engendre nécessaire* ment le monopole antérieur des instrumens de travail» Evidemment la bonne volonté ne suffit pas chez les pauvres pour s'éclairer, se perfectionner, s'enrichir.

Qui donc sera encore le distributeur ou le répartiteur du travail et de la richesse? le hasard !... Alors que parlez-vous de liberté et d'égalité? Est-ce que le hasarda une règle? Est-ce qu'il connaît le justice? Dites tout ce que vous voulez, ce n'est point au hasard à distribuer la richesse,|à dispenser les instrumens de travail. Le Jta» urd, Y arbitraire, la f ai alité, c'est précisément l'ennemi que la civilisation, que la prévoyance de chacun et de tous est chargée de

combattre* Le hasard est en décroissance ; la prévoyance en ascendance.

Il faut bien le savoir, en économie et en politique, nous en sommes encore au Jugement de Dieu du moyen-ôge. Nous préférons toujours les décisions du hasard ou de h fatalité h celles d'hommesjugts, au jury de prudhommie. La libre production, la libre appropriation des instrumens de travail, le libre échange, la loi de l'olfre et de là demande, ne sont pas autre chose que le jugement d'une aveugle fortune,

La théorie des économistes et de tous ceux qui veulent le travail libre, le libre échange, la concurrence anarchique, est fondée sur l'individualisme pur, sur cette doctrine qui prétend que l'individu s'appartient absolument et n'a rien à démêler avec tous les autres individus. Le socialisme, au contraire, comme le porte son nom, est fondé sur cette affirmation : qae les individus ont des devoirs et des droits réciproques ec corrélatifs, et que rien ne peut se décider touchant un individu sans égard à tous les autres individus.

Toute la questioo en donc de savoir ce que vaut : 1° l'individualisme; 2° l'absorption de l'individualité par la collection; 3° la doctrine, nou pas moyenne, mais complète et réelle, qui, tenant compte des deux termes opposé*, des deux forces: l'individu, lu société, en < herche la conciliation par l'équilibre, e: décide des droits et des devoirs d'après une vue d'ensemble qyi fait la juste part de l'un et de l'autre.

Ainsi : ou l'isolement, l'égoisme absolu — anarchie; — ou la so- Jidatiié, c'est-à-dire la distinction, mais non la séparation ni l'absorption des intérêts — liberté, ordre; — ou le despotisme, — esclavagc.

Peuple souverain, choisis maintenant!

La dlvl«loa du travail coati* ma* Irremlesltolemeat la liberté économique.

Jusqu'à ce nue l'on cessa de raisonner dans une autre hvpothèse que celle du droit on de l'égalité des conditions , le problème paraîtra insoluble ; parce qu'alors on en remet la solution à l'aveugle conflit des passions, et que tous les possibles ont ainsi des chances» comme tous les numéros dans une grande loterie.

Un homme qui dépend de la volonté arbitraire d'un autre homme pour vivre, pour travailler, pour vendre et acheter, pour obtenir toutes les nécessités de l'existence n'est libre d'aucune façon. Si je

dépends de vous pour ma subsistance et mon bien-être, il faut que vous dépendiez de root au même degré pour les vôtres : sans cela vous êtes libre et je suis esclave.

Comment ! vous ne voyez pas nue l'inévitable division du travail, nous condamne à une mutuelle dépendance; et que, dès lors, nous ne sommes plus que les parties d un tout, auquel nous devons subordonner noire activité dans l'intérêt même de nos libertés respectives ?

Diviser le travail , sans en socialiser Us instrument, c'en donc engendrer fatalement l'échange arbitraire, la détermination de la valeur du travail et des marchandises on des produits d'après le rapport flottant, la loi aveugle et fataliste de l'offre et de la demande ; en d'autres termes, dès que vous accomplissez la division du travail, sans relier, sans unir et associer les travailleurs, vous décrétez néces» sairement le monopole, l'échange arbitraire, l'action souveraine des chances aléatoires, la compétition liberticide et homicide, le travailmarchandise, le salaire minimum ou sa tendance vers le strict nécessaire de la bête , l'avilissement continu des bras de l'homme ; l'inégalité des conditions avec tout son lamentable cortège de misère , d'ignorance et de barbarie!....

Ou la division du travail est bonne, nécessaire, favorable au dé* veloppement, au perfectionnement et au bonheur de tous; ou elle y est indifférente, funeste, contraire. Dans ce dernier cas, on doit s'en garder, et alors revenir au régime pairiarclial, au régime où chacun avait son champ, ses troupeaux ; et la participation de chaque citoyen à li division du sol national est de droit absolu. Dans la première hypothèse, il faut que tous ceux qui ne sout point attachés à (exploitation ou possession directe du sol : les artisans, les industriels, les artistes, les commerçons, etc., soient mis en solidarité obligatoire avec les agriculteurs ; afin que tous participent mutuellement aux produits de létir travail respectif, selon leurs besoins : pour cela , il faut que nul n'ait droit de propriété sur les instrumens de son travail., ni même sur les produits directs de son travail; sans quoi la dépendance, l'esclavage de tous est certain; et chaque spécialité ou corporation est à la merci de toutes les autres.

Ces gens -là ne voient pas qu'ils n'agissent pas uniquement pour leur propre compte ; que ce qu'ils créent, ils ne le créent pas pour eux; mais pour autrui : que, par conséquent, ils ne peuvent produire, veudre, acheter», sans égard au grand tout dont ils font partie, quand ils veulent, comme ils veulent, dans une indépendance île pachas. Comprenez-le donc! le créateur d'un produit n'en peut Oire légitimement le dispensateur, ne peut être chargé* de dire ce qu'il vaut. La raison en est simple. Ce n'est potpt- pour lui seul qu'il crée ce produit : le résultat de son activité utile a sa destination en autrui. Est-ce que tous les ordres de richesses produites chez un peuple ne sont pas nécessaires a ce peuple? Est-ce que 1 hygiène n'exige pas impérieusement une foule de produits et de préparations étrangères a l'agriculture ?

Donc, ou faites que chacun puisse se passer des autres; ouassujet- 4 issez-les tous à s'entendre les uns les autres pour leur, production

et leur consommation respectives. — Dans l'acte de production , comme dans l'acte d'un drame, chacun a son rôle subordonné à Fensemble : le rôle n'appartient point à l'acteur, mais bieu plutôt l'acteur au rôle, et le rôle il ensemble du drame. Dans l'œuvre ou production $cénique, sous peine de confusion et de non sens, il y a nécessairement subordination de chacun à tous, des moyens au but; concert, harmonie, unité d'action, conception d'ensemble. Ce qu'un acteur crée ne lui appartient donc point, car il ne saurait jouer isolément son rôle, ou en temps inopportun, sans compromettre, sans rendre impossible la représentation du drame ; sans donner à son activité un caractère ridicule et une fin absolument stérile. — Que si l'acteur joue mal son rôle, on le lui retire pour le donner à qui de droit : et lui, il va i la place qui convient mieux à ses moyens. Le rôle est donc indépendant de l'individu. — Il en est de même absolument du rôle de producteur de richesse, du rôle de travailleur. Voilà le cercle et les limites de la liberté sociale. Quand donc les libéraux abandonneront-ils l'ombre pour la réalité!

Voyez le système du monde : chaque planète a son mouvement particulier; et un mouvement général qui la rattache à l'ensemble : elles s'ordonnent les unesaux autres ; et toutes au soleil, qui, lui aussi, n'est è son tour qu'une planète par rapport à un système supérieur, et subit la même loi: et ainsi de suite. — Que chacun de nous, libre dans son orbite, soit donc une planète dont la société ou le genre humain soit le soleil; car, ce que les corps célestes opèrent dans l'absolue passivité de l'attraction , ce que les animaux et les végétaux accomplissent docilement par tintttnct, nous devons l'accomplir méritoirement par Y intelligence, la raison et la liberté.

Le travail, pour être collectif, n'en laisserait pas moins chacun libre de travailler ou de ne pas travailler , à ses risques et périls quant à sa part dans la répartition des richesses; d'aller où le convie sa vocation; d'obtenir le rang que sa valeur personnelle relative lui

pas moins libre, plus libre infiniment que dans le inonde éconoinique de la concurrence ou du iaissez-faire.

Ne criez donc point à l'absorption, au despotisme, au communisme confus : la distinction, mais non la séparation ni l'absorption, la distinction dans la solidarité et l'unité, voilà ce que réclament la justice et l'égalité, la liberté et la fraternité.

Sur ce point, la science sociale est inflexible, et par cela même, die fonde la liberté. 11 faut e$timer les produits , c'est-à-dire en déterminer la valeur relative conventionnelle ; parce qu'il faut distinguer les intérêts individuels. — Il faut distinguer les intérêts individuels; parce qu'il faut assurer la liberté et la responsabilité personnelles.— Il faut assurer la liberté et la responsabilité personnelles; parce qu'elles sont condition de moralité, de perfectionnement et de bonheur. — Enfin il faut exiger la moralité individuelle, le respect des conditions de la vie sociale, y mettre une sanction positive; parce que sans cela tout devient confusion : le bien relatif ne se distingue plus, et chacun fait impunément ce qull venu

L'inégalité, ainsi comprise, comme expression de la justice distrihutive et de l'égalité des conditions ; comme résultat et sanction de la responsabilité personnelle, est le véhicule nécessaire du perfectionnement individuel, et la sauvegarde de toutes les liberté". — Hors de là, point de liberté collective ni individuelle; mais despotisme ou licence à toujours. Qu'on le tienne pour certain.

Nous dirons une autre fois, les garanties formelles que le socialisme organique doit offrir à la liberté individuelle normale.

VOIES ET IOYEHS IIDIRECTS DU PROGRÈS

OU

Bôle de la nécessité et de la liberté dans le mouvement social.

Il est encore un autre point de vue auquel il faut nous arrêter un instant, alin d'épuiser -toutes les faces du sujet. Après l'idéal, le réel ; après le droit, le fait. Nous avons dit ce qui devrait être selon notre opinion, noire, foi, notre tendance: reste à nous précautionner pour ce qui sera, pour ce qui tend à être, pour les nécessité* de la réalité vivante.

Nous avons toujours été frappé de l'abîme qu'il y a dans l'histoire universelle, entre le fait et le droit, entre ce qui arrive effectivement, et ce qui devrait arriver au gré des penseurs, des prophètes, et même des législateurs : Il n'existe aucun rapport nécessaire entre l'idéal individuel et le réel collectif; entre la théorie et la pratique;. la nécessité se produit d'un côté ; le désir, les efforts, la spontanéité, l'initiative, l'activité libre, le mouvement intellectuel et sentimental des individualités se produisent de l'autre; et la résultante surgit providentiellement sans que les générations puissent s'en attribuer la détermination : chacun sent alors la profondeur d** cet axiome de la philosophie de l'histoire : Les hommes s'agitent et Dieu les mène.

Certes, nous sommes de ceux qui accordent au libre arbitre de l'individu la plus large part, une influence positive, efficace, immense sur les événemeus généraux et, par suite, sur la marche du monde: nous croyons que 1 nomme a entre ses mains le fil de ses destinées» que collectivement nous sommes à un très haut degré les artisans de notre malheur ou de notre félicité. Et nous pensons que ces incontestables vérités, notre époque les néglige beaucoup trop.

Sans doute l'influence collective des spontanéités individuelles est sans comparaison plus immense encore ; mais précisément nous parlons de celle-là et non de l'influence individuelle. Or, nous disons que l'homme pratique doit se mettre au point de vue de la tendance collective, au point de vue des mœurs, des idées, des préjugés col» lectifs qui seuls sont déterminai» : lu seulement , dans ce milieu, on peut apercevoir mielque chose des mystérieuses impulsions de la Providence. Il ne s agit plus tant, dès lors, de ce que chacun, dans sa conscience, affirme être le droit, le bien, la justice» la vraie li-

l>erté, la traie doctrine, ou le vrai moyen, que de ce que la nécc site, sous la forme d'une résultante du consentement général, fati devenir, et va faire écloredans le milieu économique et social.

L'inextricable en science sociale et politique vient du concours naturel, fortuit et perpétuel de volontés sans nombre, toujours mobiles et changeantes, que nulle loi, nulle institution, nulle puis* sance ne peut discipliner, nulle intelligence prévoir, nulle force arrêter dans leur essor libre et passionné. Une grande perplexité attend l'homme qui voue sa vie i la découverte des lois, des destinées, du mouvement social ; à la connaissance des conditions auxquelles s'effectue l'éducation du genre humain.

A chaque instant de la vie d'un peuple, il y a une résultante générale, sociale, économique et politique, laquelle est le produit combiné de Faction providentielle et du libre usage des volontés individuelles concourant à ce résultat collectif. Eh bien ! devant cette résultante se trouve le libre arbitre de chacun et de tons guidé par la grâce, par la morale formulée dans l'idéal national, et opérant sur cette trame, fatalement donnée, pour tirer de ce qui est, non pas ce qui doit être absolument, mais ce qui peut être.

Ainsi, d'un côté, la fatalité, qui se donne dans la tradition actuelle; et de l'autre, l'activité créatrice ou réparatrice de l'homme qui vient mériter et démériter. D'un côté ce qui est, de l'autre ce qui devient, ce qui petit être; et en troisième lieu ce qui doit être, afin de juger l'un et l'autre, et de gouverneren conséquence notre conduite et nos «Iforts.

Tout le monde reconnaîtra donc la contradiction où nous sommes placés. De toutes paru, nos désirs, nos actes sont environnés d'obstacles, d'impossibilités relatives. D'un côté, la Providence qui nous appelle ; de l'autre, le destin, la fatalité qui nous retient. Devant cette nature des choses, que faire? surtout si l'on est investi delà puissance législative ou executive : politique, journaliste ou représentant? Il faut mener de front deux études: 1* rechercher en son âme et conscience où conduit le droit, la justice; ce qu'ils prescrivent à la conscience; 2° et par l'expérience du passé et du présent, rechercher ce à quoi nous oblige la nécessité, à quoi elle tend prochai* nenieut d'une manière visible; et mettre tout notre tact à en deviner les comment successifs, à prévoir tous les développemens, tous les expédiens et combinaisons qu'elle porte graduellement dans ses flancs.

• Depuis 4,000 ans d'histoire, que fait l'humanité de tous les systèmes, de toutes les doctrines, de toutes les religions, de toutes les philosophies,de toutes les théories sur le droit, la justice, de toutes les utopies économiques, sociales , politiques ? S'incarne- t-elle le génie aun homme, dune école, d'une secte? Les adopte-elle en entier, pour les appliquer jusqu'à l'épuisement; s'enlerme-t-elle dans les réformes proposées par une seule tête comme en un lit de Procuste? — Non , elle glane, elle butine, elle choisit ci et là; puis elle laisse comme résidu tout ce qui ne couvieut point à ses tendances instinctives, aux impulsions secrètes et irrésistibles de sa nature collective ; puis elle passe en remerciant les penseurs du peu qu'ils lui préteni, du peu qu ils ont élaboré de matériaux à son usage;

puis elle se met à l'œuvre, fait elle-même son architecture, son plan; et construit, guidée qu'elle est à son insu parla main de Dieu.

S'il en est ainsi , ne nous attachons donc pas outre mesure à nos conceptions d'individus : faisons-les valoir ; présentons de plus en plus l'idéal , selon notre foi, du bean , du bien , du bon , de l'utile, du vrai, du droit et du juste à l'humanité active; mais n'oublions pas que l'être collectif» tandis que nous lui parlons , agit de son côté , qu'il bâtit pour l'avenir, qu il s'avance d un pas plus sûr que le nôtre dans la voie de l'avenir, et que l'ensemble de principes et de mesures auquel il donne son consentement, est marqué d'un caractère providentiel oui veut être respecté.

Soyons donc simultanément les soldats de l'idéal et du réel : que le réel soit notre base et notre point de départ; que l'idéal soit notre flambeau, et que le possible actuel et prochain soit notre but actuel et notre œuvre actuelle , toujours renaissante et progressante.

Le passé et le présent semblent faire l'office d'un boulet qu'on attacherait au pied de l'humanité. On peut analhématiser la nécessité, on ne peut la ni*r. Voilà la réalité : je ne vous dis pas qu'elle me satisfasse, il s'en faut, mais enfin je suis bien forcé , sans renoncer à l'idéal , d'accepter le réel, afin non pas de l'éterniser ou de le consacrer, mais afin uniquement d'en extraire ce qui est prédisposé à devenir.

Il nous faut dégager l'avenir du présent, de même que nos prédécesseurs ont dégagé le présent du passé. Consultons pour cela ce qui est postible; mais n'allons pas déclarer impossible précisément ce qui a été mûri par trois siècles de protestations et d'efforts , de luttes et de propagande.

Notre vie est une œuvre de liberté, une invitation à la vertu; elle sous est donnée dans une direction divine: Notre destinée est d'en* trer dans cette direction et de n'en pas sortir. Il s'agit de vaincre tous les genres de fatalité qui nous en éloignent, de fournir notre carrière, de gagner par nos mérites ou nos œuvres de plus hautes destinées.

Le fait, mais le fait équivalent au droit, voilà ce qu'il faut s'efforcer d* obtenir: là est l'essentiel. Ne le peut-on par la voie directe de la réglementation législative, impérative ; il faut se résigner à le chercher par les voies indirectes de la liberté, des elforts concur» rens, de la lutte limitée desactivités.

Notre race semble ainsi faite jusqu'ici : elle veut être gouvernée par la nécessité, qu'on appelle le hasard, et qui semble être aux yeux delà multitude quelque chose comme la providence.

II faut, d'ailleurs, tenir compte de ces grands laits : 1° l'homme cherche son bonheur, son intérêt; 2° le bonheur, l'intérêt bien entendu, sont là où est le devoir. la perfection, la nature providentielle des choses; 3° la perfecuon, le devoir, le progrès, la marche providentielle, sont vers la solidarité, la réciprocité» l'association, l'unité : — donc comme conséquence le bonheur, Tin* térét, les tendances de la spontanéité individuelle et collective, vont fatalement à la solidarité, à l'association, à l'unité.

Toute invention, toute découverte, tout perfectionnement industriel, matériel, scientifique, apportent avec eux une série indéfinie

de modifications» de transformations» d'améliorations, et de progrès économiques» moraux» intellectuels et sociaux forcés, parce qu'ils décident fatalement une imitation» une importation» une propagande cjue l'intérêt bien entendu des races et des nations patrone de son invincible puissance. De là un progrès nécessaire par la voie indirecte de la liberté graduellement plus intelligente» de la liberté comprenant mieux son intérêt» ou les conditions du bonheur individuel.

La science, la vérité, servent X intérêt bien entendu de tous. Voilà le merveilleux et l'essentiel! — Donc» il est nécessaire, quand la science ou la vérité est comprise» que les hommes mettent leur liberté à en pratiquer les injonctions ou les décidions, les combinaisons ou les expédiens. Donc» la liberté est destinée par la nature de* choses, à donner indirectement les mêmes résultats que donnerait l'autorité, la contrainte ou l'organisation rigide et directe^ à supposer que les peuples se résignassent enfin à la subir.

La liberté» devenant graduellement plusintelliqente, comprenant de plus en plus que ['intérêt est identique au fyvoir, que le bonheur ne se trouve que dans la vertu, que ce qui est réclamé parle droit est aussi réclamé par Y utile et le bon, accomplira indirectement l'iqutvalent de tout ce que prescrit l'idéal, de tout ce qu'il serait plus simple et plus prompt d'accomplir parla voie drecte Ae l'autorité, de l'organisation unituire, de h centra Usai ton bien entendue.

Intelligence et moralité, voilà d'où vient, d'où est toujours .venu

Êrogressivement le salut de l'humanité. La science des lois naturelles» t science des moyens et conditions de l'économie, ou de la création des richesses: puis l'équité dans la répartition; la modération, la prévoyance dans la consommation, telles ont toujours été les voies de l'équilibre, ou de la conservation de chacun et de tous.

Voulez-vous perfectionner la société; perfectionnez les individus. J'ignore comment on peut obtenir une société plus parfaite, tant

3ue les membres de cette société ue sont pas meilleurs, ne se renent pas plus économes, plus prévoyons, plus intelligens, plu3 savans, plus habiles, plus moraux. Quel que soit le mécanisme social, vous n'avez rien fait pour le progrès, si la multitude n'y adhère pas librement» si elle n'y voit pas son intérêt, si elle n'en comprend pas la bonté, l'utilité pour tous; et si elle n'y est point conduite indirectement par la néces^té.

De quoi s'agit-il alors? de trouver une combinaison » un ensemble organique, un mécanisme économique qui ait la vertu de satisfaire aux exigences légitimes des principes» des besoins antagonistes; ici en particulier» à celtes dé la liberté et de l'autorité» de chacun et de tous, de l'individualisme et du collectivisme. — H serait fort commode aux systématiques absolus de supprimer l'une des deux forces antagonistes; l'un des deux élémens du problème pour mieux le résoudre.

Nous avons peur des magistrats : et de fait» la liberté du peuple n'y trouve pas souvent son compte» mais le trouve-t-elle davantage dans la licence oligarchique? Je m'aperçois que le grand nombre des travailleurs a aujourd'hui pour magistrats toute la classe des capitalistes. Il est vrai que le grand nombre» dès qu'il voudra user

intelligemment de sa liberté pourra se passer de cette magistrature, et lui faire la loi, ou du moins lui imposer des conditions satisfaisante*. Cela doit, à la rigueur, nous suffire.

La liberté intelligente n'est jamais à bout de moyens et de stratagèmes. Vous êtes exploités, dites-vous, ouvriers prolétaires, par les capitalistes? Et qui dont vous empêche de vous associer pour produire? Le travail n'est-ce pas la richesse? et puis, qui vous empêche de Taire vos conditions aux propriétaires? Faibles, escla- ' ves, serviteurs, travailleurs riiligens, entendez-vous, dit la liberté; associez-vous; et toujours, par la liberté, vous vous émanciperez, vous vous enrichirez : votre sort est entre vos mains. L'État, la loi, vous doit l'égalité des conditions ; la Constitution vous assure protection et encouragement; obligez les gouvernans à la respecter, vous en avez le droit et la force ; et puis, à la rigueur, pas n'est besoin de rien de plus ; il vous appartient de faire le reste, votre affranchissement est au bout de votre volonté et de votre solidarité.

Je sais bien que l'entreprise sera lente et pénible ; mais trêve de lamentations: connaissez-vous un chemin plus court et plus sur? Prenez-le : pour moi, Liberté, je vous dis gue si vous m'aimez, voua ne me garderez qu'à cette condition de faire vous-mêmes collectivement vos destinées.

Maintenant, jamais, par la seule force des choses, l'action aveugle de l'offre et de la demande amènera-t-elle pour résultat universel, la répartition des richesses à chacun selon ses besoins, son travail ou sa bonne volonté; jamais réulisera-t-elle l'équité, la pondération descharges et des avantages, cherchée par la science sociale? Des économistes poussent la crédulité jusque-là... Pour nous nous avons la ferme conviction que la justice distributive s'accomplira fatalement par une voie quelconque, et nous croyons que cette voie sera celle de l'association, non pas volontaire ou plutôt facultative; unis de l'association régulière, unitaire, sous la suprême gérance ou direction de rbtat-Peuple, de TÉtat-serviieur.

liais à défaut de la voie directe, normale, rationnelle, il nous reste la voie indirecte, illogique, mais nécessaire, que voici : — la science sociale, d'accord avec la justice et le droit, dit à la moralité, à la raison de chacun, et propose au détournent religieux de tous : association, concert, réciprocité, publicité universelle, crédit, circulation, bureaux ou institutions de renseignemens, de placemens rie* personnes et des choses; socialisation des instrum^ns de travail, assurance mutuelle, unité. — La liberté intelligente, l'intérêt, l'émulation, la rivalité, la concurrence, l'initiative des plus généreux , des plus habiles, des plus ambitieux, des plus cupides même, favorisée, secondée, protégée, généralisée et régularisée par la puissance sociale, dira progressivement aux individus et aux nations: association volontaire, concert volontaire, publicité universelle volontaire , réciprocité volontaire, bureaux de placemens et engagemens mutuels universels volontaires, pour la production et la consommation; centralisation ou fédération volontaire, etc., etc.

Cette hypothèse nous ramène naturellement à l'application des voies et moyens de l'ordre de liberté, développés dans tous 1rs numéros précédens de cette publication : nous ne pouvons songer &

les reproduire; il suffit à nos lecteurs habituels de se rappeler; puis d'admettre hypoihétiquement que tout ce que nous avons demandé au nom de la raison, du droit* du parfait même, soit pratiqué peu à peu, en toute liberté, par la seule vertu de sa valeur intrinsèque, de sa supériorité aux yeux de tout le monde sur les voies de l'isolement, de l'égoïsme étroit et borné.

Est-ce que l'organisation administrative du canton, dans l'esprit des principes que nous avons esquissés, n'est pas utile à tous les in* térêts;— et les bazars, et les entrepôts, et les comptoirs communaux ; — et les institutions de crédit, d'escompte, de commandite pour les associations ouvrières; — et les établissemens destinés à universaliser le libre échange, à faciliter la circulation nationale et cosmopolite des producteurs et des produits, à mettre en communication perpétuelle et en juxtà-posiiton les demandes et les offres des personnes et des choses ;— et la généralisation du papier-monnaie; — et les assurances mutuelles sur la vie contre l'incendie, l'inondation, lu grêle et autres accidents soumis à une moyenne probable; — et les caisses sous tontes leurs formes économiques, de prévoyance et de solidarité : caisses de secours, caisses d'épargne, d'avance» de retraite, etc.;— et les vastes et belles cités pour la vie sociale et économique, où soient réunis tous les élémens de civilisation et de confortable, aujourd'hui dissiminés, et inabordables par leur cherté : bibliothèques, cabinets de lecture, écoles pour l'éducation primaire et secondaire gratuite, pour l'instruction professionnelle; cour* publics des sciences et des arts ; crèches et % salles d'asile, bains publics et jardins; boulangerie, boucherie, épicerie, blanchisserie, etc., communes, c'est-à-dire livrant au débit les marchandises et denrées au prix de revient de l'achat en gros?

Supposez ensuite que l'Etat-Peuple, ne se concevant d'autre rôle ici que de protéger If s œuvres (te la spontanéité individuelle et collective, et d'en généraliser les résultais, se charge , lui, le souverain même, de poser à ce mécanisme de liberté toutes les soupapes de sûreté qu'il réclame pour ne faire aucune victime ; pour qu'au* cune ruine involontaire ne reste du moins sans indemnité, ni aucune plaie imméritée sans beaume ; qu'il établisse l'impôt progressif sur le revenu ou sur le capital ; qu'il offre une prime aux ' inventeurs, qu'il encourage l'espnt de recherche et de perfectionnement dans 1 industrie, la science et l'art ; qu'il déverse les lumières sur tout le peuple et jusque dans les moindres villages par ses fondations de collèges cantonaux ; que surtout et incontinent il s'efforce de moraliser les générations en prêchant d'exemple ; que, conformément il la Constitution elle-même, • la société favorite et encourage le développement du travail par l'enseignement gratuit, l'éducation pro~ fessUmnelle 9 les institutions de prévoyance et de créditées institutions agricoles, les associations volontaires, et l'établissement par l'Elût, Us départemens et les communes, de travaux publics propres à employer les bras inoccupés; qu'elle fournisse l'assistance aux enfant abandonnés, aux infirmes et aux vieillards sans ressources, et que leurs familles ne peuvent secourir: » — supposez encore que le souverain fasse davantage (c'est son devoir strict) : qu'il garantisse le travail et la subsistance à qui offre la volonté du travail ; car au

i du monopale et du laistez-faire industriel, tout citoyen adroit» {partout, toujours, au travail, et par le travail à la satisfaction de «es besoins, ou i défaut de travail à l'équivalent par l'indemnité ; *nfia à l'assistance, s'il est incapable, à la retraite s'il est invalide.

Quant à l'équilibre de la population et des subsistances, pour l'obtenir il ne suffit certes point de l'organisation du travail dans la liberté collective; mais il suffirait encore moins de l'attendre de la liberté illimitée ici combattue : tenons pour certain que cet équilibre tant cherché ne sera réalisé à souhait que dans l'organisation nouvelle et supérieure de l'activité nationale, et par l'équilibre des penchans, des facultés et des passions dans l'individu, c'est-à-dire -qu'il se réalisera graduellement en raison du perfectionnement moral de chacun et de tous.

Toujours par la voie de liberté intelligente, et l'État-Peuple aidant dans la mesure qui vient d'être précisée, ne peut-il point arriver 'qu'un jour, tous les habitans d'une même commune soient amenés volontairement à fusionner leurs intérêts, à se grouper pour l'exploitation, à profit proportionnel, de leur territoire et des industries complémentaires : gue la nouvelle maison-commune soit le siège de toutes les institutions et administrations exigées par une bonne économie communale ; et que. tout habitant y trouve constamment trois choses capitales, gages de son indépendance et de son bien- 4tre : 1° le créait, la commandite, l'avance, l'instrument de travail; 2° le débouché des produits de son travail ; 3° la bonne et équitable vente de ces produits.

Dans ces termes, il est certain que la justice distributive trouve un tttntrepoids contre les mouvemens subversifs de la liberté intelligente ; et que la spontanéité de chacun et de tous, peut avoir dans «a résultante finale, infiniment moins d'inconvéniens que dans le passé.

Toutefois cet idéal et cette expectative blessent toutes nossytopa- Cbies, et jusqu'au sens moral : nous les subirons donc s'il le faut, •au nom de la nécessité, mais jamais au nom du droit ou de la justice. Nous y verrons un fait salutaire, s'ils se réalisent progressivement; et en cela nous serons satisfaits; car ce que nous voulons avant tout c'est la réalité du bonheur, de la concorde. Mais nous nous demandons avec tristesse et inquiétude si c'est bien là une perspective consolante, que celle d'une guerre éternelle entre les enfans de l'homme! — Heureusement, l'histoire nous prouvera que 4a lutte et l'antagonisme vont sans cesse décroissant, qu'il dépend donc de nous de les faire disparaître par notre religieux accord*

Le Gérant, h M alabmct*

PatuU \t \0 dt chaque mw, çat Wmwm d'au mom deux {tu\Uc*.

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