RUE BONAPARTE
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La nature marche à petits pas el par accroissements successifs et il lui faut un siècle pour faire une forêt. Dans l’ordre de la grâce, la Providence divine s’assujettit habituellement aux mêmes procédés. Ce n’est pas en bloc et d’un coup de baguette magique que Dieu sauve un monde, un peuple, une cité, une paroisse. Au sein de la masse amorphe, inerte, en apparence morte, Il suscite un homme et le plus souvent une Elite qui, agissant peu à peu, pénètre, persuade, entraîne et revivifie la multitude. Le salut par l’Elite : tel est l’ordre ordinaire des choses et la loi providentielle de l’histoire.
La Religion, qui sauve les âmes de l'erreur, du mal et de la damnation, sauve par là même les nations de la décadence et les fait pros-
pères et grandes. Nous voudrions donc, en présence de nos ruines morales et religieuses qui : datent de si loin et qui nous affligent si profondément, nous voudrions assister tout de suite au Relèvement national, à l’achèvement des Reconstructions nécessaires, au règne universel de La Conscience, et nous ressemblons à ceux qui veulent voir dans la même journée les semailles et la moisson, la pose de la première pierre et la terminaison de l'édifice. Pareille hâte est . insensée, Avant que la moisson lève et müûrisse, il faut une élite d'ouvriers pour la préparer. Avant que nous jetions le toit sur la maison, 1l faut une élite de travailleurs pour la construire pierre par pierre.
Il est bien vrai que nous devons désirer ardemment la conversion de la multitude. Perdu dans un coin de la Judée et voyant au loin les nations dispersées, le Christ disait à ses auditeurs : « J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas de ce bercail. Il faut que je les amène! Elles entendront ma voix et il n’y aura plus qu’un seul bercaïl et un seul pasteur. » Nous serions. sans foi et sans cœur, si le rêve du Christ n’était pas notre rêve, si la dispersion des brebis nous laissait indifférents, insensibles et inactifs. Mais comment reconstituer l’unité du bercaïl, sinon en groupant d’abord une Elite de quelques brebis, autour desquelles viendra peu à peu se ranger le troupeau tout entier?
Le Catholique d'action a raison de dire :
« Sans une foule, pas d'armée; sans armée, pas de salut en ce monde. » Mais il a soin d'ajouter
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aussitôt : « Trois hommes dévoués à leur caporal valent mieux que trois cents indisciplinés. » En d’autres termes : l'armée vient de la foule et l’armée vaut par son élite. Créons donc une Elite dans notre monde qui se décompose. Le
salut par l’Elite. C’est la leçon que nous donne
le passé et qui nous dicte notre devoir dans le présent. Leçon souverainement importante que nous allons étudier sur le triple théâtre de l’histoire, de la France et de l'actualité.
Vingt siècles d’histoire.
Le salut par l’Elite : c’est la leçon qui éclate à travers vingt siècles d'histoire. Ouvrons d’abord l'Evangile et voyons comment a procédé Jésus-Christ.
Sans doute il va de ville en ville, de village en village, au désert, sur les bords du lac, sur les hauts sommets, appelant autour de lui et enseignant les multitudes. Mais il sait et il déclare que, si tous sont appelés, peu sont élus et que son royaume est semblable à une semence qui devient un épi, à un grain de sénevé qui devient un grand arbre, à un levain « qu’une femme prend et qu’elle jette dans trois mesures de farine, jusqu'à ce que la pâte soit entièrement levée ». Autant de paraboles qui montrent
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les humbles débuts et les lents progrès de l’Elite, en même temps que sa puissance de vie et d'expansion et son triomphe définitif.
Jésus-Christ, en effet, s’adresse à tous, mais tous ne sont pas fidèles jusqu’au bout. Les uns ne comprennent pas sa doctrine, les autres méconnaissent ses bienfaits et beaucoup refusent même de l’entendre. Parmi cette foule de distraits, d’ingrats et d’incrédules, le Christ fait donc une première sélection. Il choisit soixantédouze disciples, hommes et femmes de toute condition, qui sont plus attentifs à sa parole et plus sensibles à sa grâce, plus ardents à marcher sur ses traces et à le défendre contre ses ennemis. « Petit troupeau, leur dit-il, ne craignez point : Nolite timere, pusillus grex. Dans la Cité du Père céleste, une place royale vous est assurée, complacuit Patri vestro dare vobis regnum. »
Puis dans cette première Elite le Christ en choisit une seconde, composée seulement de douze Apôtres, de douze hommes pauvres, ignorants et trembleurs. Doué d’une puissance infinie, il eut pu constituer en un instant la société chrétienne et lui donner le caractère immédiat de l’universalité; il eut pu du moins faire son œuvre naissante, moins précaire à son berceau, et lui assigner de plus vastes proportions. Non. Parmi les hommes qui le suivent il n’en prend que douze et les plus voisins du néant, elegit ea quae non sunt. C’est son Elite. Il les garde trois ans avec lui, il en fait ses envoyés, ses mandataires, ses fondés de pouvoir
: Een et il leur communique sa force d'expansion.
« Aïllez, leur dit-il, enseignez toutes les nations. Vous serez mes témoins jusqu'aux extrémités de la terre. Je suis avec vous pour toujours. »
Enfin, le jour sacré de la Pentecôte, les pro-
messes du Christ se réalisent, et les douze Apôtres, revêtus de la force d’en haut, vont partir
à la conquête des âmes. Avec les groupes
d'amis, de saintes femmes, de convertis qui les
entourent, ils ne sont guère que cinq cents.
- C’est peu, ce n’est presque rien, mais c’est une
Elite, c’est-à-dire une force vivante qui doit
s'emparer de l'univers, une semence féconde qui va préparer la moisson future. Et l'immense
et magnifique assemblée d'hommes, qui couvre
actuellement le monde entier et qui s’appelle Ie Catholicisme, est l’épanouissement de la petite assemblée du Cénacle, choisie par le Christ et vivifiée par l’Esprit-Saint.
Remontons à nos origines et voyons maintenant comment ont procédé les Apôtres. Is n’ont pas procédé autrement que leur divin Maître.
À son exemple ils ont constitué des Elites. Les voilà qui se partagent le monde. Pierre, leur chef, va établir le siège de son universelle domination dans la capitale même de l'univers.
André part pour la Scythie, Jean pour l’Asie-
Mineure, Jacques pour l'Espagne, Jude pour la Mésopotamie, Simon pour l'Egypte et la Perse, Thomas et Barthélemy pour l’Inde et l’Armé-
nie, Mathieu pour l'Ethiopie, et Paul, à lui tout
seul, puissant comme une armée, promène de
l'Orient à l'Occident sa parole cosmopolite et convertit les villes célèbres de la Grèce.
Est-ce à dire que toutes ces cités, ces régions
et ces races ont été conquises en bloc et jetées :
globalement dans les filets de l'Evangile? Nuilement. Les Apôtres font rarement des pêches
miraculeuses. Ils pêchent en quelque sorte à la.
ligne plus souvent qu'au filet, et quand ils ont
pris quelques gros ou petits poissons, ils les à groupent comme en un vivier qu'ils appellent une Eglise, une Assemblée, une Société d'élus, … vocali ,dilecti, sancti, electi. C’est ainsi que Paul
forme des saints jusque dans la maison des C6- | sars de Rome ; que le converti de Paul, le savant Athénien Denis, donne naissance à l’illustre
Eglise de Paris ; que les disciples de Pierre allu-
ment par-ci par-là des foyers de vie chrétienne dans la plupart des provinces de l'Italie, de l’Espagne et des Gaules ; que Lazare, Maximin eb Trophyme, chassés de Jérusalem, apportent "à bonne nouvelle à certains îlots privilégiés de la Provénce.