CHAPITRE SEPTIÈME
Dans le Catholique d’action, Jésus-Christ, le Maitre adoré, dit à son disciple : « J’ai travaillé et souffert pour tous. Pour tous. Cependant mon apostolat s’est surtout adressé aux hommes.
« J’ai appelé les bergers et les rois, dès les premiers jours. Plus tard j’ai choïsi les apôtres.
« Si tu m'aimes, mon fils, travaille donc pour les hommes. Si tu m'aimes, mon fils, travaille beaucoup parmi les hommes. »
Avoir des hommes chrétiens et grouper l’Elite des hommes chrétiens : tel est le double travail qui s’impose aujourd’hui plus que jamais.
Avoir des hommes chrétiens.
Avant de grouper l’Elite des hommes chrétiens, il faut avoir des hommes chrétiens. Au foyer domestique l’homme est époux, père, chef. Malheur à sa
compagne, à ses enfants, s’il est impie ou seulement
indifférent ! L’apostasie des enfants n'est souvent
que la conséquence de l’irréligion paternelle.
Dans la paroisse l’homme est la tête. Trop souvent, hélas ! le bercaïil ne se compose que de la portion féminine du troupeau. Que de paroiïsses en France qui sont décapitées, qui semblent des veuves et qui par suite n'ont qu'une vie languissante et mourante |
Dans la vie civile et sociale l’homme est le maître. C’est sur lui presque uniquement que repose le vertigineux mouvement commercial, industriel, intellectuel, politique de nos jours. Il est officier, administrateur, magistrat, avocat, médecin, électeur et élu. Son rayon d'influence est très étendu. Par sa parole et par sa plume il répand les idées. Par son exemple il forme les mœurs. Par son vote il fait les législateurs, il fait les lois.
Un peuple vaut ce que valent les hommes qui le composent. Pour faire un peuple chrétien, il ne suffit pas que les femmes aient de la religion, il faut que les hommes en aient au moins autant que les femmes. Pour prévaloir dans la vie familiale, dans la vie paroïssiale, dans la vie sociale et nationale, la religion a besoin de l'autorité et de l’exemple des hommes. C’est d'eux que viennent les grandes influences, les directions souveraines, les orientations décisives, La cause catholique en France ne peut attendre son relèvement que d’une franche étreinte de la main des hommes.
Ne laissons pas dire que l’évangélisation des hommes est impossible puisqu'elle est nécessaire à la famille, à la paroisse, à la société, à la Religion et à
. la Patrie. L'influence de la femme est insuffisante. L'influence du prêtre est incomplète. Il nous faut des hommes chrétiens et il nous en faut beaucoup. En avons-nous? Oui.
Nous avons des hommes chrétiens plus qu’en 1830, 1848 et 1870. En 1830 la présence d’un homme chrétien dans nos églises faisait événement. On aurait aujourd’hui trop à faire s’il fallait s’en étonner. Dans nos grandes Ecoles, dans les camps, au barreau, dans le corps médical, dans toutes les parties hautes de la nation et même dans une partie des classes populaires, on compte un nombre imposant de chrétiens convaincus.
Et remarquons bien que ce retour des hommes à la religion est d'autant plus significatif qu'il est très désintéressé et très méritoire. Humainement parlant, il n’y a aujourd’hui rien à gagner et souvent il y a tout à perdre ou du moins tout à risquer dans la profession publique du christianisme. Etre chrétien, dans notre monde bâti comme il l’est, ce n’est pas un moyen de parvenir, ce serait plutôt un
, moyen de se compromettre. Il y a eu autrefois de faux dévots. Ce vice, qui a toujours été sans honneur, serait aujourd'hui sans profit. En somme, il faut reconnaître comme francs et de bon aloi les progrès, limités sans doute, mais néanmoins incontestables de la religion parmi les hommes. Que si depuis cinquante ou soixante-dix ans beaucoup d’hommes sont revenus au christianisme, cela prouve que les hommes ne sont pas inconvertissables.
N'allons pas œroire d’ailleurs que le but est atteint
et que la France est convertie. Hélas ! nous n'avons pas assez d'hommes chréliens. Il y a des milliers et des milliers d'hommes qui sont inscrits au registre du baptême et de la première communion, mais non au registre de la communion pascale. Nous avons beaucoup de baptisés, mais peu de croyants et encore moins de pratiquants. Omne caput languidum, c’est à la tête que nos paroisses sont malades. La portion virile du troupeau n’est pas dans la bergerie. \
Généralement l'homme se tient à distance de la religion. Sa première éducation chrétienne a été peu soignée ; le milieu dans lequel il vit est peu favorable à la pratique du christianisme ; il est absorbé par le souci exclusif de la vie matérielle ; il est puissamment enchaîné par le respect humain, lequel, à peu près chassé des classes bourgeoises, règne encore souverainement dans la masse.
Dars nos villes et dans nos campagnes les hommes du peuple sont presque tous déchristianisés. À peine leur reste-t-il quelque faible réminiscence des instructions catéchistiques reçues dans le premier âge. Ils ont à peu près tout oublié et leurs idées sur la. religion se résument dans les faux préjugés qu'on leur a inspirés contre elle.
Les classes cultivées ne sont guère mieux partagées. Munies de connaissances profanes quelquefois très étendues, elles sont médiocrement renseignées en matière religieuse. Elles savent quelques vérités sécondaires, elles ignorent la Vérité première et essentielle. Beaucoup d'hommes fort intelligents, fort éclairés sur d’autres points, sont nuls ou presque nuls sur le point capital du Christianisme.
Nous n'avons pas assez d'hommes chrétiens. Et cependant il nous en reste assez pour que ceux qui ne le sont plus le redeviennent. Comment cela? Quelle est la méthode à suivre pour ramener à la religion la masse des hommes, en nous servant de l'exemple et de la collaboration de ceux qui sont déjà chrétiens? [ci plus que jamais s'applique rigoureusement la formule : Le salut par l’Elite !
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Grouper l’Elite des hommes chrétiens.
Il ne suffit pas d’avoir un certain nombre d’hommes chrétiens, épars dans la masse. Il faut grouper l’Elite des hommes chrétiens.
Un homme admirable qui, pendant les vingt-cinq ans qui précédèrent la guerre, travailla dans la région Lyonnaise à refaire une France chrétienne et qui tomba devant Verdun le 3 décembre 1916, le commandant Maurice de Gatellier, voulait des âmes d'élite pour rechristianiser notre pays. « Il va de soi, écrivait-il, qu'avant d'agir sur les autres, il faut agir eur soi-même. De ces deux actions la première rapportera en efficacité ce que la deuxième aura donné en profondeur. » Et il ajoutait : « La vraie méthode de conquête, c’est de former des élites. de former les têtes qui manquent À nos paroisses. les cadres, les états-majors des œuvres. » C’est par les élites que l’on atteint la masse. *
Malheureusement, nos hommes chrétiens sont trop
dispersés, trop émiettés, trop isolés les uns des autres. Les catholiques dirigeants dirigent fort peu, parce qu'ils sont généralement des grains de poussière perdus dans la foule qui les connaît à peine. M. Henri Bordeaux cite une parole bien curieuse dite par un paysan savoyard au marquis Costa de Beauregard, l’éminent académicien : « Monsieur le Marquis, on ne voterait plus pour vous. Non, il ne faudrait pas nous demander cela. Mais on sera tous à votre enterrement. Vous verrez. » Chose lamentable, notre peuple donne son estime aux catholiques et leur refuse sa confiance. Une telle anomalie n’existerait pas, ou du moins se rencontrerait beaucoup plus rarement, si nos hommes les meilleurs et les plus chrétiens étaient groupés dans nos paroisses et nos régions à l’état d’Elite, comme un foyer qui éclaire, comme un levain qui met en fermentation toute la pâte, comme une pincée de sel qui assainit et donne la saveur. Même peu nombreux, ils exerceraient une action très profonde, très étendue, très salutaire.
Voici un point capital. On ne serait pas loin de la vérité en affirmant que notre relèvement moral, social et religieux dépend surtout de quelques groupements d'élite réalisés et mis sur pied dans chacune de nos paroisses, groupements d'élite soigneusement dressés parmi les femmes, les jeunes filles, les jeunes gens, les hommes, surtout parmi les hommes, puisque les hommes sont la tête et que rien de sérieux, rien de profond, rien de décisif ne peut se faire sans eux. L’Elite des hommes chrétiens nous est absolument nécessaire. L’avoñs-nous? Oui dans une certaine mesure.
Par-ci par-là, au moins à l’état d’essai et d’ébauche, nous avons l’Elite des hommes chrétiens. Quelques groupements de fervents chrétiens ont été constitués et il est déjà facile de toucher du doigt les résultats obtenus.
Par exemple, on a vu naître, fonctionner et grandir dans la piété et les bonnes œuvres l'Association des Patrons chrétiens du Nord. Cette Association a eu ses fondateurs, organisateurs et zélateurs dans de grands industriels qui furent en même temps des saints, tels que Alfred Dutilleul, Henri Bayart, et ces deux hommes de Dieu, dont les noms ne se séparent pas, Philibert Vrau et Camille Féron-Vrau, « les deux frères ». Pendant plus de trente ans ces hommes ont pratiqué l’action catholique sur le terrain social et, sans réaliser tout leur idéal, ils ont du moins essayé de s’en approcher. Ils ont puissamment travaillé à la réconciliation des classes par l’organisation chrétienne de l'usine. Ils n’ont pas été plus en retard de justice avec leurs ouvriers qu’en retard de charité et, en multipliant les écoles professionnelles et les institutions économiques, ils ont amélioré le monde du travail au point de vue matériel autant qu’au point de vue moral et religieux. L'hygiène de l’usine ne leur a pas été plus indifférente que le salaire du travailleur et ils ont mené de front le soin des corps et le soin des âmes. Ils furent de grands hommes d'action, de grands hommes de foi. Le bien qu'ils ont fait est incomparable.
L’Elite des hommes chrétiens se rencontre encore dans les Conférences de Saint-Vincent-de-Paul. Ces nobles chrétiens, groupés sur le terrain de la charité, visitent les pauvres à domicile et les assistent
autrement que par de vaines paroles et de belles promesses® [ls portent en même temps le secours matériel et le secours moral. Selon les temps et les milieux, ils fondent l'œuvre du vestiaire, le fourneau économique, la caisse des loyers, le jardin ouvrier. [ls donnent et ils se donnent. Pour la recherche et le soulagément de la souffrance humaine ils sont industrieux, inlassables, merveilleusement actifs et compétents.
C’est une Elite d'hommes chrétiens qui exerce quotidiennement l’apostolat, et cette Elite se recrute partout : parmi les adorateurs qui vont ensemble passer une nuit d’adoration au Sacré-Cœur de Montmartre;
parmi nos cheminots catholiques qui arborent fièrement le drapeau de la croix ;
parmi nos officiers et même à la chambrée où de jeunes soldats ne rougissent pas d’être et de paraître chrétiens ;
parmi nos ouvriers qui, fidèles en même temps aux besoins de la profession et aux exigences de la doctrine sociale catholique, dirigent les bons syndicats avec compétence et succès ;
et enfin parmi tous ces hommes qui ont été formés dans nos collèges catholiques, dans nos patronages, dans nos œuvres de jeunesse, et qui, parvenus à la maturité de l’âge et de l'influence, font grandement honneur à leurs éducateurs et sont non seulement les disciples, mais les apôtres de la bonne cause. | :
Est-ce à dire que l’Elite des hommes chrétiens est un fait accompli et que nous pouvons nous en tenir
à ce qui à été dès maintenant réalisé? Non. Dans la
nation, dans la région, dans la cité, dans le diocèse,
dans le canton et dans la paroisse, l’Elite des hommes chrétiens n’est pas encore assez compacte et il faut plus que jamais la développer et la perfectionner.
Nous sommes tous, même les meilleurs, plus ou moins individualistes. Le rêve de tout bon Français est d’avoir son petit royaume, bien à lui, qui se suffit à lui-même et dans lequel nul ne pénètre sans sa permission ; sa petite chapelle où il est le grand prêtre, de préférence à une grande chapelle où il ne peut se résigner à être simple diacre. Chacun suit la route qui passe dans son village et n’en sort pas.
D'une paroïsse à l’autre et surtout d’un diocèse à
l’autre on s’ignore systématiquement. Le résultat le plus clair de cette dispersion est de multiplier les organismes au détriment de leur rendement propre et de celui de la machine générale. Individualisme déplorable ! La dispersion des forces religieuses est certainement la grande faiblesse et le grand danger de l'Eglise de France.
L'impiété est hardie contre Dieu, mais elle est faible contre les forts. Elle n’a d’audace que quand personne ne la contredit et elle recule quand elle aperçoit un groupe de chrétiens décidés qui la regarde en face et lui fait obstacle. Et de même la masse est timide et elle ne se met en marche vers le vrai et vers le bien que quand se dresse devant
elle l’Elite de quelques hommes de foi et de courage | 14