‹ Le salut par l'eliteChapitre 9 sur 51 · CHAPITRE DEUXIÈME e · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME e

ie L'ELITE QUI ECRIT

est beaucoup plus puissante. La paroïe de l’homme, sa parole articulée, n'atteint qu'un petit nombre d’âmes et meurt aussitôt, Mais la parole imprimée, È couchée et fixée sur le papier, produit un effet autrement durable et lointain. Le livre, la brochure, le journal, c’est le verbe de l’homme élevé à sa plus haute puissance, devenu maître du temps et de l’espace. La parole écrite est une semence de bien ou … de mal, dont on ne peut pas prévoir tous les fruits de vie ou de mort, une cause dont le contre-coup porte si loin qu’on ne sait jamais jusqu'où va son rayon d'influence,

L'Elite qui écrit a des buts élevés à poursuivre.

On peut poursuivre en écrivant des buts élevés, ou des buts simplement médiocres, ou des buts franchement ignobles.

Un écrivain a-t-il le droit de tout dire? Evidemment non. Quand un écrivain prend la plume, il demeure soumis aux lois de la vérité, de la morale, dé la charité, et ces lois saintes ne sont pas moins obligatoires que les règles de la grammaire et de la prosodie. La liberté de tout écrire n’est plus de l’art, mais de la barbarie.

L’apothéose de la passion et du vice constitue le fond de la plupart de nos pièces de théâtre et de + nos romans. Le culte de l’art n’excuse pas, aggrave au contraire la prédication du mal. Les fioritures du style peuvent cacher la pourriture, mais ne la suppriment pas. Qu'importe que le vase soit ciselé, s’il contient du poison?

Et de même, si bien écrit que soit un livre, …il devient une mauvaise action quand il est irréligieux. Pascal juge équitablement les Essais de Montaigne en ces termes ; « Son livre n'étant pas fait pour porter à la piété, il n’y était pas obligé; mais on est ‘ toujours obligé de n’en pas détourner. »

Tenir dans sa main une plume boueuse ou blasphématrice, et par sadisme de volupté ou d’impiété, la faire servir au renversement de la moralité et de la religion ; obéir à un vil intérêt et pour gagner plus d’argent avec de plus nombreux lecteurs flatter les mauvaises passions toujours prêtes à s’enflammer et faciles à émouvoir ; mettre au-dessus de tout le désir d'arriver et par une basse ambition jeter à la foule un papier menteur qui l’aveugle, la pervertit et l’exploite ; être un homme distingué et cultivé, un écrivain habile et réputé, et par faiblesse, par timidité, par recherche calculée et inavouée d’une popularité malsaine, composer des articles, des re

vues et des livres que ne désavoueraient pas les libres-penseurs et les libres-viveurs sans vergogne voilà un certain nombre de buts ignobles que pour- |: suit inlassablement une littérature sans conscience et dont se détourne avec dédain l'Elite qui écrit. |

Mais on peut écrire pour atteindre des buts qui, 4 sans être franchement ignobles, sont simplement médiocres. Qu'est-ce à dire? |

On peut écrire pour le seul plaisir d'écrire ou pour la gloire inoffensive de bien écrire. Ce n’est pas un crime, mais ce n'est pas non plus une vertu.

Il n’est pas défendu de prendre à écrire le plaisir que Dieu a voulu mettre à côté des principaux devoirs pour encourager la faiblesse humaine et pour aider l’ouvrier à bien faire son travail. Quelquesuns s’en tiennent là, écrivent pour écrire, se contentent de l’art pour l’art. Sans avoir le droit de les condamner, nous avons le droit de constater qu'ils se confinent dans un horizon étroit et que leur plume est un bijou à mettre dans un écrin plutôt qu'une épée à gagner des batailles.

Quelques autres écrivent pour la gloire éphémère de bien écrire selon la parole de Pascal : « Ceux qui écrivent veulent avoir la gloire d’avoir bien écrit, » Ce phénomène n’est pas très rare. Dans son testament daté de 1914, le noble académicien chrétien, Etienne Lamy, se reproche « un culte excessif de la forme », qui a raréfié ses écrits et ses discours. « La lettre, dit-il, retardait le combattant ; je polissais l’arme au lieu de m'en servir, et les petits sucsès de mon nom me consolaient des grandes défaites que subissait le Bien, » Dans cette confession si hum-

ble et si haute réside un enseignement. On peut écrire pour se faire un nom honorable et éminent parmi ses semblables, pour se complaire et en quelque sorte se mirer dans son propre talent, pour savourer solitairement la beauté du vêtement qu'on a su donner à sa pensée. Le talent littéraire est un grand enchanteur, un grand séducteur. Beaucoup en font un Dieu qui couvre et divinise tout, le mal comme le bien, même ce qui est fou et ce qui est immonde. Sans aller jusque-là, les écrivains les meilleurs sont exposés à idolâtrer l’art pour l’art et à pratiquer ce qu'Etienne Lamy appelle « un culte excessif de la forme ». Si ce but n’est pas mauvais, il est au moins médiocre et insuffisant, et l'Elite qui écrit ne saurait s’en contenter.

L’Elite qui écrit a des buts plus élevés à poursuivre. « Savoir pour paraître savoir n’est que vanité et désolation d'esprit, car c'est se faire l’esclave de l'opinion. Savoir pour savoir n’est que vanité et affliction d'esprit, car c’est plutôt être possédé des sciences que les posséder. Bienheureux les intellectuels qui savent autre chose que les livres et le raisonnement, que la sagesse de la Foi illumine ! Pareils à des torches éclatantes, ils guideront la foule à travers les obscurités de ce monde. » En d’autres termes, l’art pour l’art, le style pour le style est une formule pauvre, insuffisante, médiocre ; la littérature est une des forces qui mènent le monde, .qui glorifient Dieu et sauvent les âmes ; écrire est un apostolat. Comme dit Ernest Hello : « La parole est essentiellement nourrissante et désaltérante. Tout homme qui garde une parole de vie et ne la donne pes, est un homme qui, dans une famine, garde du

pain dans son grenier, sans le manger ni le donner. » L'acte de charité, par excellence, en notre. temps est la bonne presse, le bon livre, le bon journal, la bonne parole écrite et partout répandue.

‘La littérature d’après guerre surtout ne peut pas: rester une littérature de dilettante, elle doit devenir une littérature d’action, une littérature opérante et bienfaisante, elle doit parler pour dire et pour réaliser quelque chose, c'est-à-dire pour annoncer le vrai et promouvoir le bien. L’Elite qui écrit a devant elle un champ immense à cultiver, une œuvre grandiose à exécuter. Sa mission est de refaire l’inteligence du pays.

C’est le plus réel service qui puisse être rendu à la France, mais c’est aussi la charge la plus diffcile et la plus compliquée dans une société d’opinion comme la nôire, où les destinées nationales sont à la merci du cerveau populaire. Le cerveau de la masse a été, dans le passé, profondément perverti par les intellectuels sans conscience. Il faut réagir contre cette œuvre de perversion, qui a mis le monde moderne à deux doigts de sa perte. Les mauvais écrivains ont ravagé l'édifice jusqu'à ses couches les plus profondes ; c’est donc jusque-là que les écrivains sauveurs doivent porter leur action réparatrice et revivifiante. Quand on mesure la puissance de dévastation, exercée par la mauvaise presse, il est facile de comprendre la haute mission de la bonne presse. L’Elite qui écrit a des buts élevés à. poursuivre. La plume doit refaire ce que la plume a défait, c'est-à-dire l'intelligence et la conscience, les idées et les mœurs, L'importance de la fonction crée la gravité des obligations.

IT L'Elite qui écrit a des devoirs impérieux à remplir. Elle doit écrire le mieux possible, pour atteindre

le plus de lecteurs possible et leur faire le plus de - bien possible. Ecrire, avons-nous dit, est un apos-

* tolat, Donc c’est une grande chose, une si grande

- chose que Pascal, avant d'écrire, s’agenouillait ct priaii ; une si grande chose que pour la bien accomplir, il faut y mettre sa raison, sa foi et son cœur, tout son labeur et tout son talent, de manière à atteindre le maximum d'effet littéraire, le maximum de clientèle et le maximum d'efficacité pratique.

L'Elite qui écrit doit écrire le mieux possible Nous venons de citer Pascal qui priait avant de prendre la plume. Mais remarquons bien que la prière ne le dispensait pas de l'effort. Ce fut un styliste, un merveilleux artiste en littérature. Pour faire accepter la vérité, il la présenta sensible au cœur, agréable à l'imagination, donc parfaitement ornée. Il connaissait à fond l’art d'écrire et l’art de persuader., Loin de dédaigner la forme littéraire, il cherchait laborieusement l’épithète juste, l’image exacte, l'expression heureuse, l’alliance de mots originale et la période allante et bien rythmée, et il faisait rendre à chacune de ses phrases leur maximum d'effet et de sens. Ecrivain toujours insatisfait, il poursuivait obstinément la perfection ver-

bale. Ecrire le mieux possible, c'était son rêve, comme ce doit être le rêve de l’Elite qui écrit.

C’est qu’en effet, si la littérature est un apostolat, elle est aussi un art, et d'ordinaire plus il y a d'art dans une page, plus cette page possède une valeur d'apostolat. Les écrivains corrupteurs le savent bien. Ils présentent leur poison dans des coupes habilement ciselées. Ils tuent les âmes avec un poignard de métal précieux. Ils graduent avec un art savant les émotions du mal et ils cachent la fange sous les fleurs de la littérature et sous les charmes au style. Ah! les livres immoraux et irréligieux bien écrits, quel immense danger!

D'ailleurs la force principale du mauvais livre ou du mauvais journal vient non pas de ce qu'il est bien écrit, mais de ce qu'il est mauvais. Du moment qu'il flatte et encourage les bas instincts du cœur humain, la majorité des lecteurs n’y regarde pas de si près et n’exige de l'écrivain ni du savoir, ni des idées, ni de l'esprit et du style. La page offense le bon goût et malmène la langue, la raison et la conscience. Qu'importe? Son immoralité fait son succès, elle sera toujours plus goüûtée de la masse que de beaux vers, que des réflexions morales, que de sévères tableaux d'histoire.

De là pour les écrivains honnêtes une infériorité glorieuse, qu'ils sont obligés de racheter par un art plus savant, par la meilleure qualité de leurs productions littéraires. Moins ils ont de prise sur les acheteurs et plus ils doivent soigner leur marchandise, Veuillot disait ; « Pour tout l’or du monde je ne voudrais pas écrire une page moins bien que je ne puis l'écrire, »

L'ÉLITE QUI ÉCRIT Si

Et quand il s’agit particulièrement des journaux, le premier soin de ceux qui s’en occupent doit viser la rédaction. Il ne suffit pas, pour qu’un journal se répande et ait du succès, qu'il soit honnête, il faut qu'il soit intéressant, bien renseigné, et bien écrit. Le journal est la pâture quotidienne sur laquelle se jette la foule, Avant tout cette pâture doit être salutaire, mais si nous voulons qu’on la prenne et qu’on s'en nourrisse, il est absolument nécessaire de la - rendre piquante au goût.

L'Elite qui écrit doit écrire le mieux possible pour

atteindre le plus de lecteurs possible, soit parmi la foule, soit parmi les esprits cultivés.

* Un certain nombre d'hommes cultivés n’ont pas le bonheur d’avoir la foi. Ils ne donneront leur attention et leur confiance qu’à des livres irréprochables de fond et de forme. De là pour l'écrivain catholique l’obligation de beaucoup savoir, de posséder le trésor païen de la Grèce et de Rome en même temps que le trésor de l'Evangile, d'affiner sans cesse sa plume, d'écrire pour être lu et de s’imposer par son art même aux lecteurs qui ne sont pas chrétiens.

Et puis où va la foule, sinon au mauvais livre, à la mauvaise brochure, au mauvais journal? Déjà au xvi° siècle saint François de Sales, écrivant au Pape, lui disait : « Très Saint-Père, le seul remède efficace contre la diffusion des infâmes libelles de l'erreur est la fondation d’une imprimerie catholique. » La tactique du saint Evêque de Genève est aujourd’hui plus opportune que jamais. La mauvaise presse est un redoutable agent de décadence. Le mau-

vais livre, le mauvais journal est plus néfaste, plus malfaisant ,plus féroce que la bombe. On le fabrique à bas prix, on le jette dans la foule. Et il n'existe | pas d'agents de la sûreté morale pour nous protéger

conire ces engins de mort.

Il en existe cependant quelques-uns. Ce sont les auteurs honnêtes et consciencieux., Au mauvais livre qui empoisonne, ils opposent le bon livre qui éclaire et qui moralise. Au journal impie, impur, corrupteur, exploiteur du peuple, ils opposent le journal qui prêche la vérité et la vertu, le journal qui est « le meilleur vicaire du curé. Car le curé ne prêche qu’une fois par semaine et il faut aller l'entendre, tandis que le journal prêche à toute heure et il vient lui-même vous trouver. »

Voilà le grand devoir de l'Elite qui écrit : écrire le mieux possible pour atteindre le plus de lecteurs possible et pour leur faire le plus de bien possible. Bonald a dit : « Un mauvais livre écrit en français est une déclaration de guerre à toute l’Europe. : Et Lamartine a écrit : « Lorsque Dieu veut qu'une idée fasse le tour du monde il l’allume dans le cœur d’un Français. » Ces deux paroles sont également vraies.

Qui pourrait nous dire tout le mal déjà produit par les livres de Voltaire et de J.-J. Rousseau, de Renan et de Zola Volontiers je les compare à des arbres maudits qui, plantés dans le monde, portent pendant des siècles des fruits de mort, et qui d’âge en âge préparent le poison à des âmes encore à naître, Et d’un autre côté qui pourrait nous dire tout le bien déjà produit par les livres d’un Bossuet,

‘un François de Sales, d’un Montalembert, d’un comte de Mun, d’un René Bazin et de tant d’ autres de même foi et de même talent? Ce sont des sources toujours ouvertes, où des milliers et des milliers d'âmes viendront puiser, de siècle en siècle, des idées saines et des émotions pleines d'honneur. Quand l'Elite qui écrit livre au présent et à l’avenir des pages dignes d’être lues, on ne saurait mesurer l'étendue et la profondeur de son action et sa puissance de pénétration dans les âmes.

Grâce à Dieu, ces pages ne nous manquent pas. On demande quelquefois : Où sont les bons livres? Ils abondent : livres de dévotion, livres d’apologétique, livres de philosophie, livres d'histoire, livres de pure littérature, livres scientifiques. Tous peuvent s'approcher de cette table partout dressée et magniquement garnie pour y savourer à loisir le Vrai, le Bien, le Beau.

Le bon livre n’est pas rare, et qu'on ne dise pas non plus qu'il est ennuyeux. [l est ennuyeux peutêtre pour celui qui préfère la nuit noire à la limpidité du jour et l’eau bourbeuse à la source cristalline, pour celui qui cherche des toxiques violents. Il n’est certainement pas ennuyeux pour quiconque a faim et soif de la dignité et de la beauté morale, pour quiconque aspire à une nourriture saine et fortifiante. Honneur à l’Elite qui écrit ! Elle console ceux qui pleurent, fortifie ceux qui faiblissent, éclaire ceux qui s’

s’égarent. Elle élève les esprits et soutient les âmes. Elle multiplie partout les vrais chrétiens et les bons citoyens. Elle fait du bien à la masse, Elle prépare le salut de la France,

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