CHAPITRE TROISIÈME
L’Elite qui entraîne.
Lamartine montre au sommet du mât le matelot chargé d'orienter la voile et de tracer la route au vaisseau, puis, sa besogne d'observation finie, venant se joindre à ses compagnons. *
Il descend sur le pont où l'équipage roule, ï Met la main au cordage et lutte avec la houle. $ Il faut se séparer, pour penser, de la foule, L :
Et s’y confondre pour agir.
L’Elite pense, parle, écrit. Elle fait plus et mieux. Des hauteurs de la théorie, elle descend aux actes. Mêlée à la foule, elle entraîne, elle se dévoue. Par l'exemple elle entraîne, par les œuvres elle se dévoue, Etudions de près cette double opération.
T'Elite entraîne Ja masse par l'exemple.
Plus que la parole écrite ou parlée, l’exemple gouverne le monde. On peut suspecter la sincérité de la parole, on ne se défie pas de l’exemple. La parole est discutable, l'exemple s'impose. L'exemple est un
discours abrégé, toujours compris, toujours puissant. Horace a pu dire en toute vérité : « Si vis me … jlere, dolendum est primum ipsi tibi : Voulez-vous … faire couler mes larmes? Que je voie auparavant couler les vôtres. » Les gens les plus froids, les plus . maîtres d'eux-mêmes sont accessibles à l’entraîne-
ment de l'exemple. La masse principalement s'y
laisse prendre. Elle écoute, lit et surtout regarde.
La parole écrite ou parlée l’intéresse et l’émeut plus - ou moins, l'exemple l’entraîne, verba movent, exem- > pla irahunt.
Cette loi de nature est vraiment redoutable. Nous marchons tous dans la vie comme des flambeaux allumés, et plus le phare est élevé, mieux on le Voit, plus nombreux sont les hommes qui lui mendient leur chemin. Placés sur les hauteurs, nous sommes responsables de la foule qui nous regarde. Que si par malheur la lumière qui émane de nous est mensongère et fautive, nous risquons d'’égarer plus d’un voyageur et de faire naufrager plus d’une humble barque. Risque inévitable quand on sait que le cœur humain, naturellement incliné vers le mal, n'attend pour s’y laisser aller, qu’un mauvais exemple venu de haut.
L'Elite entraîne la masse par l'exemple. C’est une loi de nature et une loi historique. Le peuple se règle sur les grands. C'était vrai aux xvii° et xvin° siècles, et les prédicateurs avaient raison de dire aux rois que leurs exemples pervertiraient les peuples. Un proverbe dit que le poisson pourrit par la tête. C’est arrivé. Le mal est descendu du trône à la noblesse, de la noblesse à la bourgeoisie, de la
bourgeoisie au peuple. L’invasion du mal a été lente,
l’infiltration a duré plusieurs siècles. Aujourd'hui : î le mal a pénétré jusqu'aux plus extrêmes rameaux de l’arbre social.
Et maintenant comment rendre sain ce que la peste a frappé? La vie reviendra comme elle s’en est . allée. par le haut. La société s’est pervertie mar le haut ; c'est du haut que doit venir le salut Le retour des petits ne peut être que l’œuvre aës grands.
Précisons bien exactement la fonction actuelle de l'Elite. Il s’agit de refaire la France et de procéder à la réforme publique par la réforme personneelle. Or la réforme personnelle n’est possible que par la religion, I n’y a que la foi chrétienne qui nous donne des raisons de vaincre notre égoïsme et qui . nous en donne la force. fl faut refaire la France en profondeur, par l'âme, au moyen du Christianisme, Et donc pour sauver la masse du déluge universel de … l'erreur et du mal, pour la ramener à la vie morale et religieuse, c’est à l’Elite qu'il faut s'adresser, c’est l'Elite qui peut et doit tout redresser en donnant l'exemple,
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L'Elite entraîne la masse par l’exémple de la religion ouvertement pratiquée.
La masse est déshabituée des choses religieuses. Elle professe envers le Christianisme quelquefois la haine, presque toujours l'indifférence. ÆEt même quand elle le connaît et l’estime elle n'ose pas le
pratiquer, enchaînée qu’elle est par le respect numain ou immobilisée par le manque d'’intiative.
Que faire? Pour christianiser la masse, il faut un entraînement venant de l'exemple et un exemple venant de l’Elite. Devant la Commission d’enquête qui suivit et jugea les évènements de la guerre de 1870, on semblait reprocher au général de Sonis
de s'être exposé aux coups de l'ennemi, à Loigny,
avec une bravoure trop impétueuse, avec une trop petite poignée d'hommes. Et lui de répondre : « Il y à des heures où il faut savoir s’élancer à la tête des troupes pour les enlever ; l’histoire est pleine de ces exemples. » Qui ne connaît, en effet, l’acte du grand Condé jetant son bâton de commandement dàns les rangs ennemis et s’élançant le premier pour aller le reprendre? Et dans la dernière guerre, par qui avons-nous été sauvés sinon par quelques grands capitaines conduisant quelques régiments d'élite à la mort et à la victoire? Sur le terrain religieux comme sur le terrain militaire, c’est l'entraînement qui fait presque tout.
Comment la masse ne reviendrait elle pas à la religion, quand elle y est entraînée par l’Elite croyante et pratiquante, par les hommes les plus haut placés sur l'échelle sociale? Et puisque nous venons de parler des grands capitaines, citons-en quelques-uns, deux seulement.
On félicitait le général Gouraud de la savante manœuvre qui a magnifiquement terminé la guerre et qui consistait à ne point se laisser décimer dans les premières lignes, à être fort sur la deuxième ligne et à s’y défendre jusqu’à la mort. « L’honneur de l’idée est à Pétain », déclarait Gouraud. « Tout le
mérite était à l'exécution et il revient à Gouraud »,. déclarait Pétain. Et Gouraud levant vers le ciel le seul bras qui lui restait, disait avec émotion : « Il faut voir plus haut ! »
Quand, au lendemain de l'armistice, le maréchal Foch, sur le seuil de la cathédrale de Strasbourg, était salué par le doyen du Chapitre, il lui fit cette réponse : « Dieu nous a donné la victoire, et c’est pour le remércier qué nous sommes venus ici. » Puis, accompagné du général de Castelnau, il entrait dans la cathédrale et allait s’agenouiller devant le maître-autel. Là, de tout cœur, nos deux grands chefs chantèrent le Te Deum.
Rien qu’à voir la religion ouvertement pratiquée par l’Elite, la masse s’émeut, s’ébranle, emboîte le pas derrière l’Elite.
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L’Elite entraîne la masse par l'exemple de la religion appuyée sur le savoir.
l'est très important que les mêmes hommes qui ont une grande intelligence soient en même temps de bons chrétiens. Voici Pasteur. Il a eu la science dans la mesure supérieure que peu d'hommes peuvent atteindre. Et avec cela il à eu la foi, Il s'agenouillait pour prier à côté de sa femme et de sa fille et il assistait à la messe avec les vignerons de sa paroisse. Dans sa vie publique il a affirmé sa foi
solennellement sous la coupole de l’Institut, le jour de sa réception à l'Académie. En présence d’une telle figure, que peut dire la foule sincère, l’homme simple et loyal, sinon ceci : « Pasteur, de l’aveu de tous, est le premier des savants du monde. Jamais je ne serai aussi fort que lui. Or Pasteur croyait en Dieu et vivait en bon chrétien. Danc il faut croire en Dieu et vivre en hon chrétien. »
Aussi de tout temps et aujourd’hui comme toujours l'Eglise a un rêve, une ambition, une méthode. Elle cherche à unir ensemble l’espfrit religieux et l'esprit scientifique et elle s’efforce de créer partout des ateliers de savoir qui sont en même temps des foyers de religion. Elle vise la société à la tête et dans ses collèges et ses Universités libres elle éduque une Elite croyante et savante qui, sans rien oublier de l'idéal chrétien, brille au premier rang dans les lettres, les sciences et les arts, dans toutes les parties hautes de la nation. Elle ne s’en cache pas. Pour son enseignement secondaire et supérieur elle veut appuyer la religion sur le prestige du savoir, former des esprits d'élite qui demain donneront le ton à leurs contemporains, s’empareront de l’empire des idées, et exerceront sur l’opinion une magistrature d’autant plus efficace qu'elle sera impondérable ét incoercible.
L'Eglise poursuit ce noble but et s’en approche de jour en jour. Nous avons dès maintenant une Elite intellectuelle française qui a la foi et le courage de la professer, qui va à la messe et n’en rougit pas, qui se confesse et communie au su et au vu de la galerie et qui même quelquefois, sans y être obligée en conscience, dit son Bénédicité et fait son
signe de croix en se mettant à table. Le célèbre économiste Le Play a écrit : « Tant qu’à une table je ne pourrai pas réciter le Bénédicité sans qu'aucun de mes hôtes s’en étonne, je ne croirai pas avoir assez fait pour le retour des bonnes coutumes. »
Partout et même dans les centres de haute culture autrefois imprégnés de rationalisme, nous voyons renaître sinon les vieilles coutumes facultatives, au moins les pratiques substantielles et obligatoires du Catholicisme. La foi refleurit plus vivace que jamais parmi les élèves de l'Ecole Normale supérieure, de l'Ecole Polytechnique et de bien d’autres maisons de haut Enseignement. Ces jeunes gens, on les voit faire par centaines leur communion pascale, soit à Saint-Etienne-du-Mont, soit à Notre-Dame de Paris. On les voit se grouper dans des retraites fermées, dans des Cercles d’études pour étendre leur culture religieuse et approfondir leur vie intérieure. On voit également des « normaliennes », futures maîtresses de l’enseignement primaire et secondaire dans les établissements de l'Etat, constituer des « Conférences » où elles s'efforcent, elles aussi, de prier en commun et d'étudier ensemble leur reli- Sion.
Ajoutez à cela que chaque année une Elite dirigeante sort de nos Instituts catholiques, que chaque année la Semaine: sociale met en vedette des orateurs et des juristes de première valeur, et qu’en 1921 nous avons eu la création nouvelle de La Semaine des Ecrivains catholiques : autant de manifestations de la poussée religieuse sur les hauteurs de la société, autant de preuves évidentes qui démontrent que nous avons une Elite croyante et savante
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et que cette Elite, à force de donner l’exemple, finira bien par entraîner la foule vers la pratique religieuse et par conséquent vers un niveau moral plus élevé. Car dans l’Elite comme dans la masse — les deux choses se tiennent — moralité et religion ne se séparent pas et se complètent l’une par l’autre.
L’Elite entraîne la masse par l’exemple de la religion associée à la vertu.
Ne sont-ce pas là les origines mêmes du Christianisme? Témoins des vertus surhumaines de sainte Cécile, les païens disaient : « Si le Christ n’était pas Dieu, comment aurait-il une pareille servante? » Toutes les objections intellectuelles, historiques, prétendues scientifiques tombent à côté de la religion, si la vie des grands et vrais chrétiens témoigne en sa faveur. Comme dit le Catholique d'action : « Je préfère autrement celui qui défend la vérité avec des vertus, que celui qui ne la défend qu'avec des arguments.
« Qu'’objecter contre un mystère qui a pour lui de grandes vertus?
« Qu'’objecter contre un dogme qui a pour lui les œuvres? »
Par l’exemple de la religion associée à la vertu, l'Elite entraîne la masse non seulement vers la pra-
tique religieuse, mais encore vers une vie morale un peu plus haute. L’Elite est l'avant-garde du bien. Si elle avance, les peuples avancent ; si elle recule, les peuples reculent, Et même, dans un cas comme dans l’autre, la masse ne marche point au niveau de l’Elite, elle est toujours, inévitablement, d’un degré au-dessous de l’Elite. Si donc nous voulons seulement obtenir de la mage une moralité telle quelle, nous devons demander à l'Elite une moralité supérieure.
Voici deux paroles bien significatives qui se complètent et s’éclairent l’une par l’autre : une parole de Mme Schetchine : « Si les bons étaient meilleurs, il n’y aurait pas tant de méchants », et une parole de Mme Elisabeth Lesœur : « Une âme qui s'élève élève le monde. » O puissance de l’Elite | Elle se dresse au milieu d’un monde déprimé et contaminé, et par sa seule présence, par sa vertu immanente, elle diminue l'empire du mal et elle agrandit l’empire du bien.
L’Elite a confiance en Dieu et elle accomplit la loi divine au prix des plus grands sacrifices, si ces sacrifices sont nécessaires pour faire prédominer la Conscience sur le plaisir et sur l'intérêt. La masse regarde, admire et dit tout bas : Je n'ai pas le droit de reculer devant le devoir. À,
L’Elite se conserve pure, autant que le comporte la faiblesse humaine. Elle s’interdit l'injustice en même temps que l’immoralité. La masse regarde, admire et s'engage petit À petit, pas à pas, dans les sentiers ardus où vont les chastes, les justes et les dévoués.
L'Elite est sainte. C’est la petite minorité qui entre
el par la porte étroite et qui prend pour mot dre, à la fois fier et humble : Pas comme les au- ! La masse regarde, admire et murmure tout
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