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Le salut social par les cités chrétiennes

Le siècle qui vient de naître et qui est partagé entre des forces si contraires, verra-t-il bientôt une renaissance chrétienne, plus radieuse que les précédentes, qui ont marqué si souvent les siècles passés, ou bien nos espérances patriotiques et religieuses seront-elles indéfiniment déçues ou ajournées ?

Nous n'essaierons pas de le prédire, n'aspirant aucunement au rôle de prophète.

Notre but est seulement de montrer que le salut social et toute la prospérité désirable sont à notre portée, et qu'il suffit à la démocratie nouvelle d'accepter loyalement, avec le baptême, tout l'esprit social de l'Evangile, pour s'affranchir des tyrannies sans nombre qui pèsent sur elle et ouvrir l'ère d'une prospérité inconnue aux âges précédents.

Qu'on ne se méprenne point sur notre véritable pensée. Nous ne promettrons jamais au peuple

un bonheur chimérique, celui qui résuherait de la satisfaction de toutes les passions individuelles et du règne sans conteste de l'humanité sur la nature physique. Laissons ces mensonges ou ces utopies à des sociologues incrédules ou à d'autres séducteurs du peuple. Quelque empire qu'il exerce déjà et exercera jamais sur les éléments du globe, l'homme sera toujours exposé à mille accidents, à des fléaux inévitables et finalement à la maladie et à la mort. Et puis la cause de ses malheurs est surtout en luimême, dans ses passions déréglées, dans son égoïsme et son orgueil. Loin de diminuer avec le progrès des sciences, ces maux tendent plutôt à s'accroître : car les passions déréglées sont d'autant plus redoutables qu'elles sont mieux armées.

Sans la vertu, il n'est donc pas de bonheur véritable pour les nations, non plus que pour les individus.

C'est elle qui règle tous les désirs, dirige ou refrène toutes les passions. Avec elle l'homme recherche principalement ce qui est honnête, et il trouve par là même toutes les choses utiles à la vie, tous les plaisirs honorables, toutes les joies légitimes, celles qui apaisent et ont un lendemain, parce qu'elles sont sans remords : Quœrite primùmregnum Dei.

La vertu est même plus nécessaire au bonheur des nations qu'au bien-être individuel, car on con-

<;oit que celui-ci puisse résulter, jusqu'à un certain point, de la lutte pour l'existence, du triomphe de l'injustice, de rexploitation du faible par le fort, de la concurrence sans merci, qui fait du vaincu la proie du vainqueur. Mais le bonheur de tous ou du plus grand nombre possible dans une société nombreuse, ne peut résulter que de l'harmonie des intérêts, de la justice des lois, de la probité et de la moralité générales : en un mot, de l'observation de toutes les vertus sociales, dont la source principale est dans l'Evangile. C'est là seulement que les peuples chrétiens trouveront le remède à leurs maux et le secret de leur bonheur.

Mais l'Evangile, bien qu'il soit la loi du bonheur véritable et le principe de tout progrès social, ne contient guère cependant que des directions générales, parce qu'elles embrassent tous les temps et tous les peuples. Déterminer ces directions, les appliquer à toutes les époques en tenant compte des diverses contingences politiques, économiques et autres, c'est un rôle qui appartient principalement à l'Eglise.

C'est pourquoi Léon XIII, dans ses Encycliques sociales, notamment dans l'Encyclique sur la Condition des ouvriers ( i5 mai 1891) et dans l'Encyclique sur la Démocratie chrétienne (18 janvier 1901) a promulgué, d'après l'Evangile, les lois de la mo-

raie sociale, dont l'observation exacte procurerait aux peuples chrétiens la prospérité et la paix.

C'est donc de l'Evangile et des Encycliques sociales que nous nous sommes inspiré, en écrivant les pages suivantes. Ce n'est pas que ces pages soient, dans l'intention de l'auteur, un commentaire des Encycliques. Les paroles pontificales n'ont plus besoin d'être commentées ; et il n'v a guère que ceux qui refusent de leur obéir qui paraissent encore ne pas les entendre.

Et pourquoi ne dirions-nous pas ici librement toute notre pensée ? Leur désobéissance volontaire ou inconsciente est la cause principale des épreuves douloureuses que subit longuement la France chrétienne et qui menacent de l'accabler. Si les directions philosophiques par lesquelles Léon XIÎI inaugurait son pontificat il y a près de vingt-cinq ans 1, avaient été mieux comprises et mieux suivies, en particulier dans le clergé, les esprits n'auraient pas été, en aussi grand nombre, égarés ou affaiblis par des doctrines fausses ou insuffisantes, qui expliquent l'impuissance et l'anarchie intellectuelle de l'heure présente. Les fidèles et les savants catholiques auraient été mieux préparés à recevoir

• Encyclique .^Eterni Patris sur l'enseignement de la scolastique imars 1878).

ensuite les directions politiques et sociales que Léon XIII imprimait avec tant d'énergie et de persévérance treize ans plus tard. Elles ont été méconnues, incomprises ou même combattues par un grand nombre. De là nos défaites persistantes. Elles ne doivent pas nous décourager. Mais sachons bien que nous ne vaincrons que par l'esprit de foi et d'obéissance : Vi?^ obediejis loquetiir pictoriam.

Nous voudrions, dans les chapitres suivants, montrer de quelle manière nous pourrions obéir très efficacement aux directions de Léon XIII, et par conséquent à l'esprit même de l'Evangile qui les a inspirées.

Il nous suffit que les idées et les opinions que nous allons émettre soient parfaitement conformes à l'esprit chrétien et paraissent convenir à l'état présent de la société française. Car les Encycliques pontificales, non plus que l'Evangile lui-même, ne sont une borne : elles noQs orientent sans nous immobiliser. Ce serait donc une grave erreur de répudier toute réforme, toute entreprise nouvelle, toute création sociale qu'elles ne définissent pas expressément. Loin de nous imposer une attitude et des institutions invariables, elles nous en suggèrent toujours de nouvelles et de meilleures ; elles provoquent des initiatives intelligentes ; elles en appellent à une généreuse liberté. Bref, en nous

indiquant nettement le chemin à suivre, les directions pontificales nous invitent à nous y engager, et c'est leur obéir encore que de paraître les précéder.

C'est la même vérité dont nous nous réclamons, en rappelant que les principes sont mvariables, mais que les applications sont perfectibles et contingentes. C'est pourquoi les principes nous dirigent invariablement et assurent notre liberté du bien et du mieux sans la diminuer jamais.

Et ainsi nous voyons encore comment la doctrine chrétienne, par son immutabilité même, est un principe de progrès ; car le mouvement véritable et fécond ne peut s'appuver que sur l'immuable.

Dès lors nous revendiquons dans les pages qui vont suivre une juste liberté de pensée et d'opinion. On pourra contester nos vues ; et comment ne seraient-elles pas contestables ? Mais il suffit que les principes soient certains. Que d'autres nous suggèrent des moyens plus efficaces d'appliquer ces principes à la société et nous nous rangerons avec plaisir à leur sentiment. Il y a inévitablement dans toutes les réformes ou institutions nouvelles que l'on peut proposer, bien des données douteuses et discutables, auxquelles il ne faut s'attacher que d'une manière provisoire ou conditionnelle. Notre

espoir est seulement de suggérer des idées justes, opportunes, fécondes, immédiatement praticables si nous avons assez de générosité et d'esprit d'union pour les mettre à exécutio.i. Il en est certainement de meilleures ; mais elles ne sauraient être la condamnation de celles-ci, pas plus que celles-ci ne sont la condamnation d'autres moins bonnes encore, qui ont pu prévaloir jusqu'ici et auxquelles peutêtre l'avenir appartiendra encore.

Car le progrès est indéfini de quelque manière : il ne procède pas nécessairement par contradiction et révolution, comme on l'a prétendu, mais plutôt par degrés et évolution. Il y a toujours moyen, pour une société, de mieux conformer ses lois, ses mœurs, ses coutumes au droit naturel età l'esprit de l'Evangile, sans rien répudier de son passé, dans ce qu'il offre d'honnête et de légitime. On peut être fier de son passé et aspirer néanmoins vers un avenir supérieur.

Que ceux qui daigneront nous lire veuillent donc bien se souvenir que nous obéissons également à un esprit de progrès et à un esprit de tradition. C'est toujours le même Evangile qu'il faut promulguer et enseigner pour le salut des âmes et le bonheur des peuples. Il n'y a pas de choix à faire entre les vertus évangéliques ; et nous ne tairons pas les unes pour exalter les autres : car toutes sont

sociales de quelque manière et indispensables aujourd'hui comme autrefois. Il arrivera donc que nous demanderons plus de justice pour le peuple, parce que nous demanderons aussi plus de charité.

Lyon, le i5 août 1901 .

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