‹ Le salut social par les cités chrétiennesChapitre 2 sur 22 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Une cité nouvelle. Le point de vue économique.

Exposons d'abord, dans ces premiers chapitres, l'idée fondamentale ou le principe dominant de la réforme et du progrès social tels qu'ils sont proposés dans cet ouvrage. On en montrera ensuite l'application à tous les maux présents de la société : dépopulation des campagnes, diminution de la natalité, paupérisme, démoralisation, alcoolisme, etc., etc. On verra de même comment il sera possible, en acceptant ce point de départ, de satisfaire à toutes les aspirations légitimes du peuple, de procurer le véritable bonheur des individus, la prospérité des familles et celle de la société.

Cette idée fondamentale est à la fois d'ordre économique et d'ordre moral. Car nous ne croyons pas qu'on puisse jamais traiter des intérêts économiques, abstraction faite de la moralité.

En nous plaçant d'abord au point de vue économique, nous remarquerons que, dans le cours du XIX" siècle, la population française a déserté en grande partie les campagnes pour se concentrer dans les villes. Celles-ci, qui ne comprenaient autrefois que le quart de la population totale, en renferment aujourd'hui plus de la moitié. De là une plus-value énorme des terrains urbains, bâtis ou à bâtir, alors que les terrains destinés à la culture ont plutôt diminué de valeur.

Sans parler maintenant des effets moraux de l'accroissement des populations urbaines et en ne considérant que les effets économiques, nous constatons que la valeur des villes s'est accrue de vingt à trente milliards, sinon davantage *, généralement au profit des citadins, bourgeois, propriétaires ou capitalistes, alors que la population travailleuse, ouvrière ou agricole, n'a pu en bénéficier que d'une manière très indirecte. D'ailleurs il va sans dire que nous ne contestons aucunement la légitimité

• Ce chiffre ne paraîtra point exage'ré, si l'on songe que les terrains bâtis, en France, sont évaiue's à une centaine de milliards, dont les deux tiers environ représentent les terrains urbains : soit une soixantaine de milliards. Or ces terrains ont plus que doublé de valeur au cours du XIX-^ siècle.

— i5 — de cette plus-value pour ceux qui en ont bénéficié. Mais cette constatation nous permet d'émettre les vues suivantes.

Le jour où des cités ouvrières seraient créées dans les campagnes, en choisissant les sites les plus favorables à proximité des grandes villes et sur des voies de communication rapide, les terrains occupés par ces cités ou les avoisinants prendraient une plus-value considérable, dont pourraient bénéficier pour une large part les ouvriers eux-mêmes. Ils se créeraient en peu de temps, et uniquement par leur intelligente coopération, un patrimoine familial, sans compter mille autres avantages de premier ordre, qu'il est déjà facile d^entrevoir.

Pour plus de clarté, quittons le domaine des généralités et assistons à la création d'une cité ouvrière telle que nous la concevons. Cette cité sera comme la cellule vivante ou l'organisme élémentaire qui, en se multipliant et en se développant, régénérera tout le corps social.

Supposons donc qu'il se forme une société anonyme, au capital de un ou deux millions, ayant pour but commercial de créer une cité ouvrière et de doubler ainsi, sinon même de tripler son capital en cinq ou dix ans. Elle comprend quelques chefs d'industrie : imprimeurs, relieurs, fabricant de papier, pour nous en tenir d'abord aux industries

— i6 — du livre ; un ou plusieurs architectes ou entrepreneurs ; elle peut compter aussi sur le concours de quelques médecins et de quelques hommes de loi^ etc. La Société achète aux meilleures conditions, à vingt ou trente kilomètres d'une grande ville ou sur quelque voie de communication rapide, deux cents hectares de terrain (soit 3oo.ooo fr.) ; y construit des ateliers d'imprimerie, de reliure, peut-être une papeterie, etc. fsoit loo.ooo ou 200.000 fr.) ; de cinquante à cent maisons familiales pour son personnel, avec des jardins assez spacieux, de deux mille mètres environ (soit 3oo.ooo fr.) ; une église provisoire, un presbytère, des écoles, un hôtel-deville, etc. (soit 100.000 fr.) Le plan de la cité est tracé avec autant d'art que de prévoyance et permet tous les agrandissements successifs, tous les embellissements désirables.

Dès la première ou la seconde année, les bâtiments indispensables peuvent être construits ; et la population ouvrière qui s'y sera transportée, y continuera sa vie laborieuse dans des conditions incomparablement supérieures à celles qu'elle subissait auparavant. Chaque famille aura son foyer, un jardin spacieux, avec la perspective de devenir propriétaire, à la condition de se fixer dans la cité et de paver une redevance annuelle de 100 à 200 francs pendant dix ans ou moins encore.

Avec les ouvriers occupés aux ateliers, il faudra compter un certain nombre d'ouvriers du bâtir ment : maçons, plâtriers, charpentiers, serruriers, menuisiers, etc., qui auront travaillé à la construction de la cité nouvelle et consentiront à s'y lixer aux mêmes conditions que les précédents. Il sera facile de les recruter parmi le grand nombre d'ouvriers qui auront travaillé à la construction rapide des bâtiments les plus indispensables. Agrégés à la cité, ils travailleront à son développement : nouvelles maisons ouvrières, agrandissement des précédentes, villas, travaux divers dans la commune ou dans les cités voisines.

A ce personnel il faut joindre encore certains artisans, tels que coiffeurs, cordonniers, tailleurs^ vanniers, charrons, forgerons, etc., quidésireraient proliter des avantages économiques que leur offrir rait la cité nouvelle et s'engageraient à observer les conditions que stipulerait justement la Société.

Mais, dès le début, tous les habitants de la cité devraient s'organiser en société coopérative de consommation pour tous les objets nécessaires à la vie: boulangerie, boucherie, épicerie, achats en gros de toutes sortes de denrées et de produits. La communauté aurait donc son boucher, son boulanger, etc., qui d'ailleurs seraient agrégés à la cité et bénéficieraient de tous les avantages communs. La com-

- i8 — munauté aurait également son médecin, son pharmacien, son dentiste, qui seraient libres de s'agréger à la cité en y fixant leur résidence et pourraient être admis à bénéficier de certains avantages particuliers.

On n'exclurait point non plus les familles agricoles, ou même les familles bourgeoises, qui seraient fixées dans la même commune que la cité ou dans les environs : elles pourraient faire partie de la société coopérative de consommation et profiter des autres avantages de la communauté. En particulier les familles agricoles auraient tout intérêt à voir se créer dans leur voisinage un centre de population où elles pourraient facilement écouler leurs produits : denrées, volailles, lait, bétail, etc. et s'approvisionner elles-mêmes de tous les objets nécessaires.

On voit déjà, par cet exposé rapide et très sommaire, que la cité nouvelle comprendrait facilement et dès le début, de cent à deux cents familles agglomérées, avec une population qui atteindrait bientôt un millier d'habitants et doublerait ensuite rapidement. Ce dernier chifi're lie devrait guère être dépassé ; mais il vaudrait mieux créer des cités semblables, peu distantes les unes des autres, qui se relieraient facilement entre elles et se fédère-

raient suivant les diverses industries qui y seraient exercées.

Car il n'est presque pas d'industrie qui ne puisse être décentralisée de quelque manière et transportée à la campagne. Nous excepterons, en particulier, si on le veut, des industries métallurgiques de premier ordre, telles que celle du Creusot, de vastes ateliers de construction pour la marine ou les chemins de fer, l'exploitation des mines les plus importantes, qui exigent un très grand nombre de bras. D'ailleurs, toutes ces entreprises, grâce à la facilité des transports, peuvent être organisées aujourd'hui d'une manière analogue à celle qui vient d'être décrite. Mais toutes les industries du livre, les papeteries, les chocolateries, les vermicelleries, les minoteries, les brasseries, les sucreries, les ateliers d'ébénisterie, les filatures, la plupart des fabriques, des usines ou manufactures, tous les petits métiers, peuvent être transportés ou exercés dans des cités restreintes, qui offrent à leurs habitants laborieux tous les avantages de la ville et de la campagne, comme celle qui vient d'être décrite, et qui seraient d'ailleurs unies étroitement entre elles et reliées à tous les grands centres urbains.

Pour achever maintenant ce que nous avons à dire, au point de vue économique, de la cité que nous avons considérée comme type, on conçoit

facilement qu'après cinq ou six années d'exercice et de prospérité normale, les terrains occupés par la cité auraient acquis une valeur considérable. En supposant que le mètre de terrain valût en moyenne deux francs et que la Société possédât encore 1 5o hectares ; en supposant par conséquent que 5o hectares auraient suffi pour les allocations de terrains aux ouvriers et autres habitants, pour les places publiques, les avenues, l'emplacement de l'église, du presbvtère et des écoles, etc.. la Société posséderait encore la valeur de trois millions en terrains, qu'elle affermerait ou vendrait au mieux de ses inrtérèts, avec les villas et autres édifices qu'elle aurait pu y construire. Mais, en supposant qu'elle ne retirât que la moitié de cette somme, soit i.Soo.ooo francs et que ses opérations fussent liquidées après dix ans d'exercice seulement, elle recouvrerait son capital avec cinq pour cent d'intérêt et aurait l'immense satisfaction non seulement d'avoir coopéré à un mouvement industriel et commercial considérable, profitable à une foule de personnes, mais encore et surtout d'avoir créé une cité nouvelle, en procurant à plus de cent familles du peuple un foyer et un patrimoine familial, qu'on ne pourrait guère évaluer à moins de 6 à lo.ooo francs.

Ayant donc retiré, sinon même accru son capital, elle pourrait entreprendre ailleurs une création

semblable et non moins fructueuse. D'ailleurs d'autres sociétés l'auraient déjà imitée, et l'œuvre de la rénovation sociale se poursuivrait partout au milieu des bénédictions du peuple et de l'approbation de tous les gens de bien.

Page 1