INTRODUCTION
Qu’est-ce qu’un « jardin ouvrier » ? Prenez une pièce de terre, divisez-la en parcelles de trois à six ares suivant la proximité des habitations, mettez gratuitement à la disposition de familles ouvrières chacune de ces parcelles pour les cultiver ; Vous avez créé des jardins ouvriers.
En donnant une parcelle de terre à une famille qui n’en a pas, j’indique et je répare la grande injustice sociale contemporaine. En déracinant une partie de kpopulation française, en la laissant sans feu ni lieu, et
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par conséquent sans foi ni loi, la Société fait la plus grande faute qu’elle puisse commettre.
Il y’a’acttfellement en France environ cinq mille jardins ouvriers disséminés dans cent vingt localités diverses. Cinq ares de terre rapportent environ cent francs de légumes. L’œuvre, qui est manifestement d’origine française, s’est propagée à l’étranger, notamment en Belgique et en Allemagne, où elle a rencontré les plus précieux appuis.
Il est dans la nature de l’esprit humain de passer par la complexité avant d’aboutir à la simplicité. Quelle est l’origine de cette chose si simple, le jardin ouvrier?
En 1890, j’avais inspiré une thèse de doctorat très remarquable puisque, sans aucune démarche, sans aucune recommandation, elle était couronnée par la Faculté de Médecine de Paris : « La commune de Fort-Mardyck, près Dunkerque^ étude historique, démographique et médicale », par le D"' Louis Lancry, actuellement médecin à Vailly-sur-Aisne. »
Le 4 Septembre 1892, je faisais au Syndicat des Marins de Dunkerque une conférence publique intitulée ; « Up programme pour les travailleurs de la mer » ; non pas les trois huit, mais vingt-quatre ares de terre en concession (collectivement) inaliénable comme depuis 1670 à Fort-Mardyck. Cette conférence était tirée en brochure, publiée par plusieurs journaux, jetée à tous les vents.
Le 14 Août 1893, M. l’abbé Lemire, candidat à la députation dans la circonscription d’Hazebrouck, disait
dans sa profession de foi : « Je veux que, pour tout ouvrier, la maison de famille et le jardinet qu’il a acquis par son travail soient insaisissables, exempts d’impôts et de frais de succession ». M. l’abbé Lemire et moi devinrent amis. Je me fis journaliste occasionnel pour soutenir le programme et le candidat.
Quelques mois plus tard, l’abbé-député m’envoyait un manuscrit qu’une dame de Sedan lui avait adressé, en m’écrivant à peu près ceci : Il y. a quelque chose làdedans ; mais je suis fort surmené, voyez ce qu’on peut en tirera
Ce manuscrît était de Madame Hervieu, fabricante de draps à Sedan, et jadis, au temps de sa jeunesse, élève de la Maternité de Paris. Tout d’abord, la longueur de ce manuscrit, où les détails les plus minutieux se confondaient avec les choses essentielles, me découragea. La pensée maîtresse de Madame Hervieu était que les œuvres les plus vantées de charité et de philanthropie contemporaines, crèches, hospices,' désorganisaient la famille en séparant violemment ses membres ; que les œuvres officielles ou privées d’assistance, bureaux de bienfaisance, conférences de St-Vincent-de-Paul, entretenaient la mendicité, cultivaient le paupérisme, abaissaient l’assisté. Son acte principal avait été, entre autres moyens d’assistance par le travail notamment la fourniture du travail à l’aiguille, de mettre de la terre à la disposition de quelques-uns de ses ouvriers. Elle avait, dans cette intention, groupé quelques amies, élaboré une cinquantaine de statuts et fait reconnaître son œuvre d’utilité publique sous le nom de v. La
DOCTEUR GUSTAVE LANCRY
Reconstitution de la famille, par Vassistance par le travail de la terre, sous le régime de la Mutualité, 'o
Elle faisait, avec ses amies, une ardente propagande qui fit éclore l’œuvre du Père Volpette à Saint-Etienne et, sur l’initiative de M. Charles Savoye, l’action du Bureau de Bienfaisance de Besançon. Mais tout cela était encore inconnu de la presse ; ce n’est qu’un manuscrit qu’elle avait pu adresser à M. l’abbé Lemire.
Instamment prié par Madame Hervieu de vulgariser son œuvre, je réussis à susciter à Montreuil-sur-Mer la réalisation de \Assistance par le tr avail de la terre, et cela dès les premiers mois de l’année quatre-vingtquatorze (abbé Fourcy). Ce ne fut que plus tard qu’un trait de lumière me traversa l’eSprit, et me fit pousser F « eureka » d’Ârchimède !
M. l’abbé Lemire, me dis-je, demande au Parlement français Faction des pouvoirs publics pour créer législativement le coin de terre; il s’agit, en attendant le bon plaisir du Parlement, de faire réaliser cette réforme par l’initiative privée. Dans ce but, il faut un mot magique qui sort tout à la fois riant, séduisant, d’une clarté lumineuse et d’une portée tout autrement vaste que celle d’une amélioration de l’assistance publique ou privée. Je décrivis l’œuvre de Madame Hervieu dans La Démocratie Chrétienne du 8 Octobre 1895, sous le nom de 1 Œuvre des jardins ouvriers, et plus tard je baptisai de même, dans la même revue, l’œuvre du Père Volpette, etc., etc., etc.
Mais, pour réussir dans cette propagande, il me fallait
prêcher d’exemple. J’allai trouver mon père et lui demandai de me créer des jardins. Ce qui fut fait avec le concours d’un vicaire très dévoué, aujourd’hui curé de Socx, M. l’abbé Houvenaghel..
Mon père fait les jardins ouvriers de Rosendael et je crée pour la propagande une « Revue trimestrielle des Jardins Ouvriers » qui n’eut que deux numéros : M. l’abbé Lemire ayant créé Le Bulletin de la Ligue du coin de terre et du foyer.
Le 10 Novembre 1900 je reçois, mise à la poste à Lille, une lettre de M. Bielefeldt, Conseiller intime du du Gouvernement Allemand, Président du, Sénat à l’office impérial des assurances sociales, me demandant des renseignements et mes brochures- sur les jardins ouvriers. Nous correspondons, et M. le conseiller Bielefeld, avec une courtoisie et une amabilité auxquelles j’ai l’agréable devoir de rendre hommage^ m’adresse le numéro du Der Tag (20 Mars 1901) où, sous sa propre signature, il lançait en Allemagne l’œuvre française des jardins ouvriers en citant les noms de M. l’abbe Lemire, de Madame Horvieu, du R.-Père Yolpette,.du Docteur Lancry, de Louis Rivière. -
Plus tard, je recevais encore lé numéro dé Juillet 1901 du AmtUche Nachrichten der Çharlottenburger Armeuvewltung (Bulletin de l’Administration de Bienfaisance de Charlottembourg).'
Et, en Août de là même année, une invitation « à La fête, des. Moissons » et « à prendre part à, la première
DOCTEUR GUSTAVE LANCRY
fête de récolte et d’enfance dans les jardins ouvriers de la Croix-Rouge ». La carte d’invitation imprimée était signée du nom de Madame la « Baronne Von Rheinbaben ».
De plus dans le « But poursuivi par les jardins ouvriers » je lisais ce paragraphe ;
« Rétablir, par le travail en plein air dans les jardins, la santé des personnes âgées, des invalides, des convalescents, des tuberculeux guéris ou en voie de guérjson. »
Je ne voudrais pas contester à un correspondant aussi courtois que M. le Conseiller Bielefeldtla priorité d’avoir bien spécifié l’action préventive ou curative du jardin ouvrier pour la cure la tuberculose ; mais, vraiment, il suffit de lire la commune de Fort-Mardyck pour voir combien nous mettons en relief que les populations physiologiques du littoral échappent à tous les fléaux d’une civilisation dévoyée : la dépopulation, l’alimentation artificielle, la mortalité des nourrissons, la neurasthénie, le détraquement intellectuel et la tuberculose! Et si le lecteur n’est pas convaincu, je le prierai de lire, ici après, robservation IV. Or, en France, il est encore peu de médecins qui aient étudié les jardins ouvriers au point de vue médical ; et mon très aimable correspondant, M. Bielefeldt, me permettra de lui dire que, n’ayant pas une situation médicale m’autorisant à lancer d'autorité les jardins ouvriers comme remède à la tuberculose, j’attendais que des observations, toujours longues à obtenir, viennent démontrer que le but poursuivi avait été atteint.
LË SANATORÎÜM A DOMIGÎLË PAR LË iARRÎK OUVRIER 11
Voici que,en novembre 1902,le docteur Camille Savoire nous relate, dans le Bulletin Médical, son voyage en Allemagne. Son rapport débute par l’appréciation du Professeur Pannwitz : En Allemagne, le sanatorium a été l’étendard de la lutte antituberculeuse, mais la véritable action efficace a été de construire des maisons ouvrières et des jardins ouvriers !
En juin 1903, le Docteur Raoul Brunon, membre correspondant de l’Académie de médecine. Directeur de l’Ecole de médecine et de pharmacie de Rouen me demande un article : <.( Jardins ouvriers et Tuberculose » pour Ta Normandie médicale. Peu après, M. le Professeur Grancher me fait l’honneur de m’inviter à souper chez lui pour causer des, jardins.
Ces temps derniers, M. l’abbé Lemire organisait un Congrès international des jardins ouvriers.... Il fallait que le jardin ouvrier soit étudié au point de vue de l’hygiène par la science médicale : Grâce au Concours des Docteurs A. Robin, Just Lucas-Championnière, Maurice Letulle, Champetier de Ribes, Savoire, Siseron, Brunon, Duriau, Surmont, Lemière, Rémy.... et de bien d’autres, la Science française y sera représentée avec la majestueuse et sereine sagesse qui la caractérise.