‹ Le sanctuaire inconnu [microform]. Ma "conversion" au judaismeChapitre 19 sur 29 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Ici se termine mon recit.

Si le lecteur attend de moi, comme conclusion, une confession de foi, j'ai le devoir d'ajouter ceci :

AU sein du peuple juif, 1'action de 1'esprit de Dieu, difficile, laborieuse, mais incessante, a about! a ce phenomene historique, unique dans les anmales religieuses de 1'humanite, le prophetisme qui, avec son aboutissement dans 1'Evangile, est le grand miracle de Thistoire d'Israel et comme la fleur magnifique dans laquelle

s'est epanoui son genie national.

Chez les prophetes, le developpement de la pensee

religieuse a atteint son point culminant. Le Dieu d'Israel, librateur et legislateur de s'a. nation, s'est revele a eux comme le Dieu unique, pere de tous les hommes. L'humanite etant alors concue comme une grande famille, la foi juive a fini par briser tous les cadres

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nationaux ou, pour mieux dire, en les respectant, elle les surmonte et les depasse ; elle ne connait plus aucune limite, ni dans le temps, ni dans 1'espace, et elle a resume et condense dans 1'esperance messianique ses plus hautes, ses plus universelles aspirations.

Mais ce n'est pas seulement par son etendue que cette foi se place au premier rang des croyances reli~ gie'uses de rhumanite, c'est par son essence meme et sa profondeur. Son Dieu se revele encore comme le Dieu de .saintete et c'est dans Pintimite meme de la conscience que la religion trouve desormais sa plus pure, sa plus complete expression. Tous les elements de moralite egars dans le monde s'y reunissent comme en un faisceau dans ce precepte qui est, pour le judaisme, un>e regie de vie en meme temps qu'une croyance : Soyez saints, car Je suis saint, Moi, votre Dieu .

Enf in, il est facile de demontrer que, dans I'histoire des religions, celle d'Israel occupe une place a part. En effet, de cette source, si petite en surface, qu'etait 1'hebra'isme, deux larges fleuves aux eaux fecondantes sont sortis. Le Ghristianisme et rislamisme se sont repandus dans le monde portarit en tout lieu la connaissance du Dieu unique, du Dieu de Moi'se et des Prophetes, si bien que les theologiens de la Synagogue ont du reconnaitre en eux deux puissants moyens dont la Providence divine s'est servie pour prppager parmi les nations paienles verites de la Revelation et preparer ainisi les

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voies au messianisme dont ils continuent a attendre le definitif avenement.

Mais, dira-t-on du co"t6 chre"tien, le dSveloppement de la Revelation divine, qui se manifesto dans toutes les phases de 1'histoire juive jusqu'a la cloture du canon biblique, n'aurait-il pas continue, atteignant une perfection encore inconnue des Ecritures hebraiques, precisement dans ces deux puissants rameaux dont la vital itene s'explique que par la presence en eux d'une autre seve que celle qu'ils ont recue du vieux t-rome d'Israel ? "

On repond a cela que toutes les verites divines dont viveni les ames au sein du christianisme et de Tis'lamisme sont des verites juives, si bien que i'on met au defi d'en citer une seule que le judaisme ne possede et qui ne lui ait 6te empruntee. La question est n^anK mpins de savoir si certaines de ces verites n-'ont pas ete mieux comprises et mises plus completement en valeur dans le christianisme notamment que chez le peuple juif dans son ensemble et c*est ce qoii ne parattguere conitestable : la religion, af f ran chie de la notion du legalisme mpsaique, a penetre dans le domaine de la conscience ou elle a pris une valeur inconnue du culte des observances : la croyance en la vie future, si vague, pour ne pas dire inexistante dans 1'Ancien Testament, s'est faite: plus claire et plus precise ; le

sentiment de la paternite divine, de national qu'il etait, est devenu, pour Fame croyante, desormais certaine de sa filiation, ime expression de la piete personnelle.

Mais, d'autre part, certaines verites de 1'hebraisme n'ont-elles pas ete meconmues ou laissees dans I'ombre par ses heritiers spirituels ? Gette belle conception de la famille des peoples presidee par le Pere commun e't tons egaux en droit devant <ui, ne meritait-elle pas d'etre mise en lumiere ? et la parole de 1'Evangile, le Royaume des cieux est au-dedans de vous obligeait-elle a delaisser Pidee si consolante d'un Regne de Dieu enfin realise sur la terre ? Le dogmatisme avec ses exces regrettables a-t-il donstitue un progres sur la foi juive qui ne connaissait rien de semblable ? Qui ne voit par exemple que le Kippour et le Vendredi saint proclament une meme verite, une verite qui n'est que folie pour la raison humaine : c'est que le passe" peut etre efface, 1'infinie Misericorde aneantissant le peche dans rame qui se repent et y deposant le germe d'une vie nouvelle appelee a s'epanouir en fruit de justice et de saintete ? Mais si Ton subordonne 1'effet de cette doctrine de regeneration et de salut a la profession d'une certaine foi intellectuelle, a Tacceptation de telles ou telles donnees historiques, qui ne voit que Ton denature et restreint ainsi la revelation concernant les relations entre.l'ame humaine et Dieu, son Pere celeste ?

Bien cles problemes se posent done Levant la cons-

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cience chrtieniie aussi bien que devant la conscience

juive.

Quoiqu'il en soit, le fait Chretien est la et ce n'est^ pas la moindre faiblesse du judalsme de 1'avoir syste"matiquement ignore* jusqu'a nos jours. A ce fait il faut trouver une explication. II occupe une telle place dans la pensee des hommes, il a eleve, eclaire et trempe pour les luttes heroi'ques tant de multitudes d'ames les poussant jusqu'aux plus sublimes hauteurs de la saintete, il s'est revele comme une source si prodigieusement abondante de devouements et de vertus, de science, d'art, de poesie, d'eloquence, il a marque de son empreinte tant de races et de civilisations, mais en meme temps il apparait sous de si multiples aspects, il souleve tant de problemes et dans ses trop frequences infidelites a ses origines prete a tant de critiques et trouble tant de consciences par les divisions et les luttes qu'il a engendrees, les fanatismes qui se recla ment de ses enseignements, les persecutions qu'on tend inspirees de sa foi et les travestissements subit trop souvent, qu'en v^rite 1'esprit demeure confondu en presence de Tenigme qu'il souleve.

Le Ghristianisme repose sur la Revelation dont Israel fut constitue le depositaire et il resulte cependant des doctrines qu'il professe que, dans le plan du Dieu misericordieux, le salut des nations nie pouvait se fonder que

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sur la reprobation du peuple gardien des promesses. Se peut-il que toute Peconomie divine s'etablisse sur une contradiction ? Ne se pourrait-il pas qu'il y eut quelque secrete raison, peut-etre une certaine verite dans la protestation seculaire d'lsrael ? v

II s'est passe au XIII* siecle de 1'ere chretienne-un fait qui n'est pas sans analogic avec I'apparition du christianisme. Un homme se leva, epris d'un reve sublime, capable de revolutionner le monde, de creer une religion nouvelle, tout au moins de transformer de fond en comble la religion du monde occidental en la retrempant a la source 'pure de ses origines. J'ai nomme le bienheureux Francois d'Assise qui, avant sa conversion, se sentant appele a d'extraordinaires destinees, disait en plaisantant a ses jeunes compagnons de plaisir,: Vous verrez que je finirai par etre adore du monde entier ! Quand 1'humble penitent d'Assise vint s'agenouiller a Rome aux pieds du souverain pontife pour lui exposer son plan de reforme des moeurs, son ideal de vie religieuse, Innocent III, en politique avise, se garda bien de repousser 1'etrange et seraphique apparition, vivant reproche contre la corruption! de 1'Eglise de ce temps-la ; il s'empressa de couper les ailes a 1'idee franciscaine en ouvrant les bras a celui qui la portait ; il la depouilla de son originalite et de sa vigueur en lui donnant des cadres monastiques et selon 1'expression evangelique, mit le vin nouve.au dans les vieilles outres. Plus tard TEglise a plac6 Saint Fran-

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cois d'Assise sur ses autels et nul ne vit que la bulle de canonisation proclamait de fait la faillite de 1'ideal franciscain etouffe dans son germe.

Que serait-il arrive si le juda'isme du premier siecle avait accueilli et embrasse I'Evangile au lieu de le , rejeter ? La Synagogue n'eut eni aucun cas salue dans la personne de Jesus son Messie national, qualite que Jesus lui-meme a expressement repoussee, le caractere que revetait son message etait trop different, mais elle eut reconnu la haute valeur de ses enseignements et nous aurions aujourd'hui dans le Talmud, a cote des paroles de Hillel et de tant d'autres pieux docteurs, un recueil de ses maximes qui, certes, n'eussent pas ete les moins belles, presentees en la forme accotitumee: 'Amar R. Yechoua ha Notseri : paroles de Rabbi Jesus de Nazareth . On eut objecte peut-etre : Ge docteur-la a annonce Pavenement imminent du Royaume des Cieux et le Royaume n'est pas arrive, mais que d'autres choses sublimes il a dites !

Le judaisme enrichi sous cette forme de cet apport spirituel aurait-il conquis le monde pa'ieni ? Aurait-il mieux desraffe de ses authentiques traditions les deux aspects de la Loi divine, 1'aspect particularistic pour Israel seulement, 1'aspect universaliste pour 1'humanite tout entiere ? Qui oserait le soutenir ? Ce qu'il.y a de certain, c'est que le. christianisme tel quel ne sefait pas ne. Il eut ete absorbe dans sa gestion premiere par le judai'sme palestinien.

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Le Ghristianisme est ne de 1'opposition que la Synagogue a faite a 'la predication evangelique. En verite tout s'est passe comme si le messianisme qu'apportait 1'Evahgile etait en fin de compte specialement destine au monde greco-romain et avec lui aux autres peuples tandis qu'etait reserve a Israel le permanent et suff isant benefice de son antique election. Mais pour les pa'iens devenus Chretiens, du fait rrieme de la grace dont ils etaient 1'objet, la fidelite des Juifs a leur propre heritage spiritual prenait, par rapport a leurs croyances 1'aspect d'une defection, d'une perfidie (1). N'est-ce pas la le sens de la parole de saint-Paul, qui declare, dans un tout autre esprit d'ailleurs : . Si leur rejet (amissio) a ete 1'occasion de la reconciliation du momde, que sera leur rappel (assumptio) sirion une resurrection des morts ? (2), Bien loin de reprocher a Israel son refus d'accepter TEvangile, les Chretiens devraient done plutot lui temoigner une infinie reconnaissance pour les benedictions dont cette fini de nonrecevoir a ete pour eux 1'occasion. D'autre part, est-il un seul Juif vraiment croyarit qui puisse raisonnablement regretter que 1'humanite ait embrasse et inter-

CD Allusion & la pri6re de 1'Eglise pour les Juifs dans leg grandes oraisons de 1'Office du Vendredi Saint, laquelle commence ainsi : Omnipotens sempiterne Deus qui etiam judai'cam perf idiam a tua misericordia. non repellis. Dieu tout puissant et dternel qui ne repoussez mme pas la perfidie des Juifs de votre misericorde. ,

(2) Bpttre aux Remains, XI, 15.

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prete pour son compte le message evangelique qui a opere dans le monde une si grande transformation, prelude du salut final dont la fidelite a son Alliance particuliere maintient les perspectives ouvertes devant

lui ? ~ '

Mais en faee du fait judeo-chretien, un autre s'impose a notre attention : c'est 1'existence d'un milliard de paiems cm reputes tels, c'est-a-dire de creatures humaines ay ant les memes droits que nous a la Verite, a la lumiere, au pardon divin et qui n'ont jamais entendu parler ni de la Bible ni de 1'Evangile. En presence de cette situation troublante, quelle est, je le demande, la position des croyants qui se reclament de la Revelation hebrai'que sous sa forme juive et sous sa forme chr6tienne ? La vraie religion doit nous donner de 1'etat de 1'humanite dans son ensemble une explication qui ne heurte ni la raison, ni la conscience, ni le cfflur et qui nous laisse croire au salut de tous.

L'expose de la doctrine juive que le lecteur a trouve dans ces pages lui auront prouve, je 1'espere, que Tame etablie sur le roc seculaire du judaisme est au centre meme d'une synthese religieuse qui permet de juger et de comprendre toutes les verites f ragmentaires eparses dans 1'humanite. Les diverses religions apparaissent alors comme autant de revelations particulieres repondant aux besoins des dif f erentes races, mais grou-

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pees autour de la Verite centr,ale dans une relation phis ou mpins etroite, selon qu'elles s'en ecartent ou s'en rapprochent davantage.

Tout le genre humain est aintsi organise dans une unite spirituelle tres reelle, bien qu'elle implique, par la nature meme des choses, des diversites nombreuses et necessaires. Gela n'empeche pas le croyant qui se reclame de la tradition prophetique de hater de ses VOBUX 1'avenement du jour pu, selon la parole de Malachie, Dieu sera Un et son Nom Un. Qu'est-ce que ce futur applique a 1'Etre parfait et imniuable, qui ne connait ni succession ni duree, mais dont 1'existence est un perpetuel present ? G'est que le Dieu unique est actuellement adore sous des formes multiples, au sein de cultes bien differents, mais a 1'epoque messianique, le monde spirituel, sous les diversites exterieures, verra se realiser 1'unite d'adoration.

Tout chretien instruit retrouvera sans peine dans cette doctrine 1'idee de 1'ame de 1'Eglise impliquant la croyance que la grace de Dieu n'est nullement limitee par les barrieres confessionnelles, en sorte que le royaume du Christ est infiniment plus vaste que ses cadres geographiques. Mais il y a une difference cependant, c'est que 1'Eglise accorde aux ames non chr6tiennes le benefice de leur bonne foi, nonobstant leurs erreurs'doctrinales dont il est desirable qu'elles se gu6rissent pour rentrer dans le troupeau de 1'unique Pasteur, tandis que dans la conception noachide de la

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tradition juive, la multiplicite des croyances et des cultes constitue 1'unite organique de la Religion universelle. Gette foi fait du croyant Israelite un citoyen du monde et 1'attente du Regne de Dieu qu'elle entretient dans son ame le console des obscurites du present, en lui permettanit d'entrevoir dans 1'avenir une manifestation de plus en plus complete de la ve>ite e"ternelle. s r

A ceux de mes freres chreliens qui liront ces pages j'adresse done, en terminant cet appel : Vous ne connaissez que le corps du judaisme et, pour parler comme le philosophe Renouvier, vous le trouvez indigne, mais avez-vous j amais cherche a penetrer son ame ? La seule pensee qu'elle a palpite dans 1'ame de J^sus devrait vous inspirer le desir de la connaltre. Mon recit aura peut-etre contribue a vous faire comprendre qu'il y brille une lumiere qui vous permettra de mieux comprendre votre christianisme et apportera peut-etre' une reponse a bien des questions que vous vous pbsez.

A mes freres Israelites, je dirai d'autre part : L'Eglise a 1'habitude de representer la Synagogue, le rouleau sacre a la main et un bandeau sur les yeux. II y a une large part de verite dans cette image. Vous possedez en effet des tresors que vous ne connaissez pas ou que vous ne savez pas utiliser, et, nion contents de laisser improductif votre patrimoine spirituel, vous fermez les yeux sur 1'action du doigt de Dieu en Israel. Quand

done deviendrez-vous les ouvriers conscients de I'oBiivre que le Dieu de vos peres a voulu par vous aceomplir dans le monde ?

Elie Benamozegh, dans le -litre de son grand ouvrage, a ainsi resume toute Miistoire universelle envisagee au point de vue divin : ,

L'Humanite ne peut remonter aux principes essentiels sur lesquels doit reposer la societe humaine sans rencontrer Israel.

^ Israel, de son cote, ne peut approfondir sa propre tradition natlonale et religieuse sans rencontrer THumanite.

APPENDIGE I LETTRES D'ELIE BENAMOZEGH (1)

... Je vous prie seulemenl de comprendre davantage et mieux que je ne dis, vue I'impossibilite oil je suis d'epuiser le sujet que nous avons a trailer. Je vous supplie surtout de croire que, si vrai ou si faux que puisse 6tre d vos yeux ce que j'aurais a vous ecrire, il n'y a chez moi rien d'improvise\pour la circonstance. Tout est le fruit de mes meditations prolongees, cat dies datent de I'epoque ou les premieres etudes de mon adolescence m'ont pousse d'une maniere irresistible dans cette voie oil vous aspirez a vous engager aujourd'hui.

fl) Les extraits des lefrtres d'Elie Benamozegh reproduits i sont pour la plupart trfes fidfelement traduits de 1'Italien. passages des lettres qui ont 6td 6crites en fran^ais par 1'auteur ont subi seulement les quelques corrections de style 6taient ncessaires.

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