LE TEMOIGNAGE
J'ai dit plus haut par quel concours de circonstances fortuites en apparence j'ai ete amene" a mettre ma plume au service du judaisme. Je fis suivre mes articles sur Elie Beiiamozegh et la solution de la crise chretienne d'une autre serie intitule : A la recherche de 1'Unite; j'y mettais en scene trois interlocuteurs appartenant a des milieux religieux diffe~rents et j'essayais, en me basant sur la tradition juive tant rabbinique que prophetique, de trouver, comme je le ferais beaucoup plus aisement aujourd'hui, ^une conciliation entre les diverses religions. Je devins des lors un collaborateur assidu de 1'Univers Israelite et, jusqu'a la fin de sa longue carriere, je lui continuai mon concours, sans prejudice des articles Merits pour divers autres journaux et des publications que je devais diriger moi-
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meme par la suite : Foi et Reveil, revue de la doctrine et de la vie juive, fondle a Nice par le regrette grand rabbin Jules Bauer, et le vaillant et original Chalom, organe de cette union de jeunesse juive dont je parlerai plus loin.
Entre temps j'avais public, a la demande de mes amiSj le recit que mes lecteurs ont retrouve dans le present volume et je lui donnai pour sous-titre Ma conversion au judaisme , indiquant par ces guillemets 1 qu'il s'agissait en fait de tout autre chose que du simple passage d-un culte a un autre. Plus recemment je fis paraitre, sous une forme anecdotique, je dirais meme symbolique, une suite et une conclusion a mon autobiographic dans un autre volume, intitule Le Voile souleve. Mais il se peut que ce livre ait et moins bien compris encore que le precedent pre"cisement parce qu'il tient de la parabole. L'Evangile ne dit-il pas : II est parl aux autres en paraboles en sorte qu'en voyant ils ne voient point et qu'en entendant ils n'entendent point . . ,
Arrive a Paris en 1916, je ne tardais pas a etre appele a m'occuper de la jeunesse. Je participai a la creation de 1'association d'instruction religieuse Chema Israel et, pendant plusieurs saisons, je fis pour elle des series de conferences du dimanche matin a la Salle consistoriale. Je visitai egalement a plusieurs reprises ses differentes sections etablies en province. Et c'est pour essayer de rem^dier aux regrettables lacunes tant de
fois constatees dans le domaine de 1'enseignement que, plus tard, je preparai un expose succinct et complet de la religion juive publie depuis sous le titre Hillel on le Judaisme, en m'efforgant de le pe"ne"trer du souffle de piete sans lequel toute connaissance acquise demeure sterile et vaine.
Un jour, au Club Salonicien, son president, le Dr Vidal Modiano, me presenta deux jeunes Juifs Strangers qui avaient des ambitions bien plus vastes encore : ils r^vaient de grouper en une grande federation toute la jeunesse juive des divers pays. L'un d'eux, Charles Nehama, 6pris de bonne heure de cette idee de 1'unite du peuple jtiif , avait fait paraitre & Salonique, a 1'ftge de quinze ans, une revue appele"e L'lnter-^ juive. Je m'int^ressai a ces jeunes gens et a leurs efforts qui abbutirent a la creation d'une Union Universelle de la Jeunesse Juive, U.U.J.J., titre dont les pr^tentibns ^taient a la hauteur de leurs juveniles" espe"rances. L'association connut, surtout a 1'etramger, un certain succes. Elle eut peu a peu des sections dans rAfrique du Nord, en Syrie, meme dans la Republique Argentine et sa revue mensuelle Chalom (La Paix) qui, pendant plusieurs annees, mena le bon combat pour le reveil de la jeunesse. Rien n'e"galait la persiev^rance de Charles Nehama, secretaire general de 1'Union et son infatigable animateur, pour trouver les fonds n6cessaires a la vitality de cette oeuvre et de son pSrio-
clique, si ce n'est la bonne voionte que je mettais moimeme a 1'aider dans cette tache ingrate.
Je publiai, a 1'intention de rU.U.J.J. uni programme d'education dont le plan general n'etait pas moms vaste que les visees 'de 1'association. Mon ami d'ltalie, Alfonso Pacifici, sioniste a Tame ardente et apotre enthousiaste de la croyance au peuple-pretre, avait collabore* a la preparation de ce travail. Le programme, pour la
premiere fois en France, ne plac.ait pas 1'Association sur le terrain purement confessionnel, mais reconnaissait de fait 1'existence d'un peuple juif dont la religion etait, certes, la plus haute et la plus necessaire, mais non pas 1'unique manifestation et il s'^tendait en consequence a tous les domaines de la culture. II y avail la une attitude entierement nouvelle pour ceux qui se reclamaient du principe de 1'assimilation totale au milieu, la confession religieuse seule exceptee.
L'U.U.J.J. orgahisait tous les deux ans des conigres auxquels etaient convoques les autres groupements de jeunesse et j 'inaugural le premier a la Mairie de la , rue Drouot, a Paris, en 1926, par un discours en hebreu afin de bien m.arquer le caractere integralement juif de TUnion. J'avais en effet ete choisi, a mon corps defendant, pour son President, sans autre merite de ma part que d'avoir participe au travail du debut. Les Gongres apres Paris eurent lieu successivement a Strasbourg, Geneve et Anvers. G'est au Gongres de Geneve qu'un auditeur fit la reflexion qu'il 4tait pour le moins
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singulier que PUniori universelle de la Jeunesse Juive eiit choisi pour son president un non Juif d'origine, ce qui lui valut d'un voisin cette spirituelle reponse : Les catholiques ont fait d'un Juif un Dieii, les Juifs peuvent bien faire d'un catholique un president (1) !
Gependant un problems important se posait pour le judai'sme mondial depuis la Declaration Balfour : celui de Taide a .apporter & la creation du Foyer national juif de Palestine. A part le tout petit groupe des Ohdbei Sion preside" par le tres regrette Charles Baur, les Juifs de Prance se cantonnant obstinement sur le terrain exclusivement conf essionnel ou ils croyaient trouver leur enitiere securite pour 1'avenir, se montraient hostiles au mouvement, comme si Dieu avait fait alliance en la personne d'Abraham avec une confession rehgieuse et non pas avec un peuple he*ritier de ses promesses temporelles aussi bien que spirituelles. Quant a moi, la vision du judaisme que , m'avaient donnee mes etudes bibliques, le petit livre de Leon de Modenie et mon long contact avec la pensee de Benamozegh m'obligeait en conscience a soutenir Pideal sioniste par fidelite a cet Israel auquel ma vie se trouvait consacree tout entiere. Je me trouvai ainsi assoeie" au travail des sionistes a Paris. On me vit aux meetings organises eni faveur de la renaissance palestinienhe. Deux autres non juifs y prenaient part avec moi : le senateur de
(1) Git6 dans mon volume Le Voile soulev et mia, soua la plume de mon Strange ami Don Pablo Carmona.
Monzie et mon compatriote lyonnais Justin Godard devenu depuis president d'honneur du Keren Kayemeth le Israel (Ponds national juif consacre au rachat de la terre de Palestine). Mais je mettais moi-meme dans ma collaboration une pense"e mystique qui leur etait etranigere ; je voyais dans le sionisme, comme 1'a ecrit Jean de Menasce, la plus grande occasion de devourment et de sacrifice qui ait ete" offerte aux Juifs dans les temps modernes.
G'est cette oauvre du Ke>en Kayemeth qui eut toujours mes preferences parce que je lui trouvais son fondement dans la Tora elle-meme et sa consecration dans la tradition ininiterrompue d'Israel. Dans la lumiere peu a peu projetee par les evenements sur toute ma destined je d6couvrais ainsi la signification du baiser que tout enfant je donnais aux fleiirs rapportees de la Terre Sainte.
Gomme vice-president de la Commission centrale du Keren Kayemeth, j'eus a maintes reprises a porter la parole sioniste en province et meme a 1'etranger pour la cause d'Eretz Israel.
A ce travail pour le Ponds National juif vint s'aj outer celui que me demandaient les associations de jeunesse 1'U.U. J. J. et le Chema Israel, et les invitations a les visiter qui m'elaient adress^es par les diverses communautes juives. G'est ainsi que je fus amene a entreprendre les grandes tournees de conferences en differents pays, a parcourir plusieurs fois les centres juifs
de TAfrique du Nord, i'ltalie, la S.uisse, la Belgique el I'Allemagne. Ces voyages m'ont laisse de precieux et interessants souvenirs ; la conference avec musique synagogale par exemple que nous organisames un hiver, Charles Nebama et nioi au grand theatre de Tunis, restera par Fextraoi'dinaire succes qu'elle eul aupres de la population, la plus sensationnelle manifestation de la vie juive dans la Regehce.
Piiis TAmerique voulut me connaitre a son tour e le rabbin Stephen Wise de la Free Synagogue organisa en 1930 ma tournee de conferences & travers toutes les grandes villes des Etats-Unis. Pendant trois mois de New- York a San Francisco, de la Floride au Canada, je visitai accompagne de deux secretaires toutes les principales communautes juives americaines parlant h des miiliers d'auditeurs a commenicer par Carnegie Hall/qui est Tune des plus vastes salles du monde. Je parlai successivemenit dans des synagogues liberates, conservatrices et orthodoxes representant les trois fractions du judaisme americain et j'ai alors adresse la parole a plus de Juif s surement qu'il'n'a jamais 4te donne a aucun rabbin de le faire,
'Cette tournee avait demande une tres longue prepaj ration et tout n'^tait point d'ailleurs sanis reproche dans 1'organisation de ces reunions parce que I'esprit des affaires qui domine toute la vie americaine ne recule pas toujours devant des precedes de reclame que rhbhnetete chez iious condamnerait. C'est ainsi que dans
je me sais plus quelle ville, on me mit sous les yeux a mon arrivee un journal local qui annongait en grosses lettres en premiere page ma conference sous ce titre : Un ancien pretre devenu rabtiin et qui, par un habile truquage photographique faisait suivre ce titre d'une double image : d'un cote le coniferencier en costume de pretre catholique et de 1'autre le meme homme avec la robe et la toque d'un rabbin. Je commenc.ai ma conference en declarant que tout etait remarquablement exact dans 1'annonce qui avait ete faite au public sauf que je n'avais jamais et pretre et n'etais jamais devenu rabbin. Ges details blamables mis a part, il reste que cette tournee d'Amerique souleva un vif interet de curiosite dans les cominunaute*s juives et je remercie Dieu de 1'occasion qui me fut ainsi offepte de rendre mon temoignage devant de si nombreux et si vastes auditoires.
Ge temoignage, la possibility m'avait ete donnde de le delivrer a Paris d'une maniere constante anterieurement a mon voyage en Amerique. Le bon sens populaire repete souvent : On n'echappe pas a sa destinec' constatant ainsi que lorsqu'un homme natt avec une vocation veritable, il arrive toujours a la realiser tot ou tard en depit des circonstances contraires. L'enfant qui, apres avoir vu en songe la Vierge de Fourviere 1'assurer de sa protection, s'etait senti appele a devenir pretre, n'avait pas pris le chemin du seminaire et pour-
tant il he devait pas, d'une certaine maniere, demeurer
is
Stranger au ministere des ames dont Il'est la preparation, bien que ce dut etre de la f agon la plus imprevue.
Des 1'annee 1922, le nouveau president de 1'Union Israelite liberate, Rene Heimann, renouvelant 1'offre de son predecesseur avec plus d'insistance encore, mais dans les memes accueillantes conditions, m'avait 'idemande de donner a son groupement un concours re"gulier, La proposition ne soulevant cette fois aucUne objection de ma part< je m'attachai b. cette synagogue 'delarue Gopernic et tous mes efforts tendirerit & combler le fosse qui au debut la separait de la granide communaute parisienne et a f aire revivre dans le milieu les traditions cultuelles en les vivifiant par la vie interieure sans laquelle on ne peut rien 'former ni reformer en religion d'une maniere durable.
Aujourd'hui je ne puis me rappeler sans une douce emotion les belles ames que j'ai connues la (1), les bonnes volontes' qui, avec tant de sincere piete, se sont jointes a la mienne, notre perseverant travail spirituel avee les offices speciaux de la jeunesse et nos precieuses Heures de meditation du samedi apres-midi auxquelles nous vimes plusieurs fois s'associer des catholiques et meme des ecclesiastiques tant etait vif chez nous le desir de nous maintenir sur le terrain de rencontre de toutes les ames religieuses. Avec son rituel
(1) C'est une des plus ferventes fideles de la synagogue de la rue Oopernic, Mme Alfred Schwob qui, aux heures tragiques d'avant-guerre, langa avec persistance I'id6e de la journte de penitence du judai'sme universel..
mi-hebreu, mi-frangais, a la preparation duquel j 'avals travaille je puis dire avec amour et qui don-nait aux fideles Intelligence de la priere, cette synagogue avait, notamment pour les offices des grandes solennites d'automne, des services d'.un caractere religieux inoubliable. Le jour du Kippour, avant la Neila, a cette meme heure ou pour la premiere fois le judaisme m'etait apparu dans la synagogue lyonnaise sous 1'aspect du peuple-pretre en priere, j'etais charge chaque annexe de prononcer devant la foule des fideles le sermon de cloture de la sainte journee. Comment ne pas <ltre frappe de ce fait dans lequel il est vraiment impossible de ne voir qu'une simple coincidence? Et comment quand je songe a cela ne pas m'ecrier avee les croyants de tous les ages : En verite, c'est la main de Dieu qui a tout conduit et qui, par le concours des circonstances, m'a anienie au point ou je devais aboutir.
Je prie mes lecteurs de ne pas me faire Tin jure de penser que j'ai ecrit ce qui precede pour le vain plaisir d'etaler devant eux Tactivite des vingt-cinq annees de ma vie dont ce recit est le fidele resume. Je n'ai d'autre but que de les amener a admirer avec moi les voies de la Providence. Moise netait qu'un begue timore quand 1'Eterniel lui donna la mission d'aller parler au Pharaon et Jeremie tremblait comme un timide adolescent lorsque retentit en son ame 1'appel au ministere prophetique. Dieu qui, a 1'origine, de rien fit toutes
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choses, triomphe seul dans la mediocrite, dans Pinsuffisance personnelle des instruments qu'il choisit pour 1'accomplissemenit de ses insondables desseins. Israel n'est pas seulement comme me disait le Pere Hyacinthe une troublante enigme, il est un prodige vivant, mais, pour se maintenir dans la realite historique, une apolog-ie du judai'sme n'a vraiment rien d'admirable a signaler si ce n'est 'la constanite et merveilleuse intervention de Dieu qui deroute tous les calculs humains. Au sein de ce miracle permanent qu'est 1'existence du peuple juif, de petits miracles sans cesse se sont accomplis au cours des siecles, objets de surprise pour 1'historien, d'adoration pour le croyant. Ma vie a son tour en est un et pour ma modeste part je puis dire apres Isa'ie : Voici done en quelle maniere j'ai ete place comme un signe et un temoignage en Israel par le Dieu dont la gloire reside en Sion .