A LA CONSÉCRATION DÉPRÉCATOIRE DE CE GLORIFIANT SACRIFICE
Vous m'avez écouté favorablement, ô radieuse et invincible lumière , vous m'avez exaucé afin de me donner la force de vous crier comme le roiprophète : O Dieu de nos âmes, je ne veux plus tarder à célébrer votre gloire! Mon coeur est préparé, et les coeurs de ceux qui vont m entendre sont prêts à s'unir à cet hymne sacré dont chaque note glorifiante est une douleur sanctifiée par le cœur de notre très immaculée Mère.
Levez- vous et prenez la fuite, nuages et ombres qui vous êtes si longtemps étendus sur le sol de l'ancienne Jérusalem; levez- vous et restez derrière la montagne de Sion, tristes obscurités que nos
péchés attirèrent trop souvent du puits fatal de l'abyme. Le Seigneur n'est pas avec nous comme il était avec Moïse sur la haute montagne devant laquelle tremblait Israël, nous sommes devant l'auguste et divin Trématique. Nos yeux ne se fermeront plus sur les eucharistiques hiéroglyphes qui les défiaient dans la pénétration prématurée de l'histoire qu'ils contiennent, nous pouvons lire aujourd'hui le caractère vivant des sept grandes phases qu'ils signalent.
Si nous avons à gémir sur la semaine de nos défaites, nous avons, pour consacrer nos larmes et nos douleurs, les larmes sacrées et les consacrantes douleurs de Jésus et de Marie. Notre semaine de trouble et de honte, d'ingratitude et d'impiété est entièrement cachée et miser icordieusement purifiée par la semaine sainte sur laquelle resplendissent, comme un monde de glorifiants soleils, le double martyre de Jésus et de Marie. Générations endormies dans le vaste linceul des siècles, levez- vous et venez! L'Esprit qui vous glorifiera veut que je parle et que vous m'entendiez. Notre lundi est marqué
du cachet qui rappelle notre création angélique; l'Esprit qui le sanctifie, pour qu'il soit ce qu'il nous doit être, se nomme vie, lumière, amour.
Le mardi, sous des teintes sombres, mais non désespérantes, nous cache le grand Quis ut Deys! qui fait redire aux échos de Tabyme : Orgueilleuse révolte, impuissance et ténèbres.
Le mercredi s'éveille sous des tons moins tristes et moins sévères; l'Esprit, qui laisse tomber ses prévenantes clartés sur son disque historique, chante la preuve ineffable de la clémence divine, la miséricordieuse humanisation, la royauté édenale!
Le jeudi est couvert d'un rire insolent et dominé par un affreux sarcasme; une voix qui cingle, comme avec des lanières acérées, s'élève contre nous dans les accablantes hauteurs d'une haineuse accusation; elle crie : Sacrilège, présomption, outrageante ingratitude, honteuse transgression!!!
Le vendredi s'éclaire par des lueurs sinistres; un trône se dresse sur l'orbe des ténèbres, un verbe, que les échos n'osent point reproduire, répète sans cesse : Empire du mal, défiguration de l'homme,
douleurs, larmes, agonies, terrifiant. silence, solde du péché!
Le samedi a des clartés comme il en naît à travers les épaisses vapeurs qui suivent les orages; la terre scelle dans son sein le dû de la nature humaine; les anges fidèles appellent au jugement; la loi de justice est appuyée sur deux grandes lettres majuscules, Tune délies signifie épuration, l'autre transformation.
Le septième jour, le dimanche ou le sabbat, le ciel est pur, le paradis de délices, sous la forme d'un cœur, montre, écrits au fronton de sa porte de saphir, ces noms lumineux que tous ceux qui entrent lisent en chantant Y alléluia. Ces noms sont : résurrection, réconciliation, élection et dilection.
Je vous salue alphabet du livre éternel, je vous salue dans votre vivant tréma eucharistique! Et vous, qui nous lavez si miséricordieusement donné, nous vous adorons et nous vous bénissons de toutes les forces permises ou données à nos coeurs. Nous saluons le jour de demain qui sera le figurant sabbat de notre espérance, puis nous nous
arrêtons pour célébrer ce samedi-ci , dans les grands témoignages qu'il nous apporte sur l'espérante sanctification dont l'a pénétré l'amour si pur, si saint, si dévoué, de Jésus et de Marie!
La Vierge très sainte, les pieuses femmes qui n'avaient point un seul instant quitté le divin Martyr avaient, avec l'aide de saint Jean et de Joseph d'Arimathie, enseveli le corps très adorable de l'auguste Victime descendu de la croix. Aussitôt que la dépouille mortelle du Sauveur du monde fut enfermée dans les entrailles de la terre, comme y sont enfermés tous les voilés d'un corps terrestre, la divine Mère et les saintes amies, qui la suivaient avec toute la solennité de leur respect et de leur foi, se rendirent à la demeure de l'unique apôtre présent à la mort si cruelle et si salutaire du divin Rédempteur.
Jean et Joseph d'Arimathie marchèrent devant cette Reine de souffrance et de douleur, veuve comme la veuve de Naïm, mais moins privilégiée qu'elle, à qui celui qui venait d'être livré à la mort avait, quelques jours avant, rendu si compassion-
nément son fils. Marie s'était appuyée sur le bras de Marie Salomé, et, dans toute la majesté de sa douleur, elle avait obéi, en entrant au foyer de l'apôtre, à ces divines paroles de son très divin Fils, qui , du baut du trône suppliciant de son royal martyre lui avait dit en lui désignant le plus jeune de ses disciples : Voilà ton Fils!...
En entrant chez le jeune apôtre, Marie, qu'à travers ses larmes les plus amères le prophète Jérémie avait désignée comme devant apparaître aux regards des cieux et de la terre sous la désolante figure d'une vigne vendangée prématurément; Marie, la Mère de Jésus crucifié, s'était assise sur le siège que la piété filiale de l'apôtre lui avait respectueusement offert, et de cette voix que semblait avoir plus manifestement encore divinisée la mort de son très cher Fils, elle avait dit à ceux et à celles qui l'entouraient : ce Ne vous effrayez pas de mon délaissement, je pleure bien plus ceux qu'il aimait que je ne le pleure lui-même. Je pleure sur ceux qui pleureront si sévèrement un jour les larmes qu'ils ne voudront pas pleurer avec lui. Je
pleure des souffrances dont l'efficacité méprisée deviendra, dans ce monde déjà si malheureux, une nouvelle source de malheurs! Ne vous abandonnez pas à une désolation qui serait au-dessous de l'amour que nous devons tous, plus que jamais, à ((lui qui est maintenant dans l'inattaquable touiepuissance de son triomphe; pleurons sur nous, sur la famille qui nous doit naître, et habituons nos coeurs à reporter la force entière de nos sollicitudes sur cet héritage appelé à marcher dans la douloureuse voie qu'il vient d'ouvrir.
« L'Adam rédempteur a trouvé, dans ceux pour le salut desquels il s'est rendu coupable , une sentence et une mort dont son amour si pur et si saint fit grâce au premier Adam. Lui, qui est le seul et l'unique pardon, n'a trouvé, dans le coeur de ceux à qui il apportait sa divine grâce, que colère et vengeance. Hélas! hélas! ce que l'injustice humaine a fait contre lui est le douloureux témoignage de ce qu'elle sait lui être dû à elle-même. Le Juste est rentré dans le sein de sa victorieuse justice; il s'est déjà réjoui en face de son Père.
Hélas! hélas! combien qui, au seuil de ce royaume qu'ils nomment la mort, se troubleront et se désoleront en face de ce qu'il a souffert pour leur épargner la honte et la confusion qui les domineront alors. 33
La voix de la divine mère s éteignit peu à peu, comme s'éteignent les notes sacrées d'un de ces ravissants cantiques que l'orgue de la maison de Dieu accompagne aux fêtes solennelles. Les yeux de Marie se fermèrent; son attitude prit une forme nouvelle, on eût dit qu'elle assistait intérieurement à quelque grande et miséricordieuse scène dont son divin Fils se trouvait être le tout-puissant héros. Les saintes femmes s'agenouillèrent près d'elle.
Joseph d'Arimathie emmena le jeune apôtre en sa maison pour prendre un peu de repos et choisir avec lui les gommes et les autres aromates qui devaient servir, après la solennité du sabbat, à achever l'embaumement du Sauveur divin...
La sainte Mère de Jésus rouvrit ses yeux, si terriblement brûlés par les larmes ; elle ne dit rien de
ce que la lumière divine lui avait permis de voir pour reposer un instant son âme déchirée. Touchée de compassion pour ses saintes compagnes, elle les conjura de se confier au sommeil, et, pour l'emporter sur leur pieuse résistance, elle leur demanda pour elle ce que la respectueuse affection de leur cœur* semblait leur défendre d'accepter.
Le lendemain, de grand matin, qui est devenu depuis lors notre samedi, l'apôtre saint Jean fut chez Nicodème, à qui avait été confié le grand linge qui avait servi à descendre le Sauveur de la croix, les clous qui avaient scellé ses mains et ses pieds à l'arbre du supplice, puis la terrible couronne d'épines dont chaque pointe était non-seulement teinte du sang adorable de l'auguste Victime, mais, de plus, chargée de la chair sacrée de son front divin.
Jacques, frère de Jean, et Jude, appelé par sa parenté si proche de saint Joseph le frère du Seigneur, arrivèrent en même temps chez le fidèle Nicodème. Jean couvrit la douloureuse couronne avec le sanglant suaire et il cacha le tout dans un linge de fin lin que lui offrit Nicodème; puis, cou-
vrant de son manteau ces trophées glorieux, il prit, avec ses frères apostoliques, les rues les plus détournées et les plus désertes pour arriver à son humble demeure, qui était devenue maintenant la sainte demeure de la divine Mère de Jésus.
Marie, ayant près d'elle Marie Cléopas, Marie Jacobé et Marie-Magdeleine , reçut, avec le même respect et la même cordialité, l'apôtre qui avait assisté si fidèlement à la mort de son divin Maître et les deux que la frayeur, ou la trop grande sensibilité, en avait tenu éloignés.
Un pieux embarras se trahissait sur les traits de Jean, comme sur ceux de ses frères; tous trois étaient préoccupés du mode quils devaient employer pour dérober aux regards de la sainte Mère de Jésus le terrifiant et sanglant témoignage du barbare sacrifice qui avait tué son Fils, Marie leva sur Jean ses yeux qui semblaient ne plus pouvoir jamais verser d'autres larmes, tant ils en avaient versé depuis le jour où la jeune fille d'Anne avait quitté la pieuse demeure de ses parents, jusqu'à cet autre jour où son Fils adoré l'avait quittée luimême pour entrer chez les morts.
Jean baissa ses longues paupières, ses traits pâlirent, quelques gouttes dune sueur douloureuse et froide perlèrent sur son front.
a Jean, je vous afflige, lui dit d'une voix toute divine la plus douce et la meilleure des mères; ne vous troublez pas, mon ami; il n'y a plus de choc qui puisse effrayer mon coeur! Son corps m'est ravi, mais l'Eternel a permis qu'il me reste, après lui, de vivants témoignages de ce brûlant amour qui l'a bien plus impitoyablement crucifié que ne l'ont fait la fureur et la férocité de ses bourreaux! J^aissez-moi voir encore ces trophées de souffrances sous leur aspect déchirant; sa grâce et son amour nous en diront la gloire! « Jean déposa aux pieds de la divine Mère, comme aux pieds d'un souverain juge, ces témoignages d'un assassinat bien plus sacerdotal que national.
Marie s'agenouilla en déployant le grand suaire, elle y porta ses lèvres; puis, joignant ses mains, elle arrêta ses yeux sur la couronne d'épines, ce Te voilà donc, dit-elle, couronne d'injustice, de révolte et d'anathème; te voilà, signe barbare et inique
de la fausse et mensongère royauté; te voilà, dans toute ton horreur symbolique, fatale couronne que l'orgueilleux égoïsme des plus chères créatures du Seigneur a préférée à la couronne lumineuse que l'Eternel, en les créant, avait fixée sur leur front! Âh! mon Fils, ah! Jésus, c'est ainsi que l'abominable péché a changé toutes choses.
ce Couronne de risées , de douleurs et de sarcasmes , quelle que soit la main qui t'appliquera désormais sur le front des mortels, entre le front de la victime ou du supplicié, tu trouveras toujours pour émousser la férocité de tes dards le front de mon Fils adoré et , pour guérir les blessures que tu es encore capable de faire, les larmes de celle qui te portait dans son coeur de mère avant que tu eusses reçu le pouvoir de déchirer si sacrilégement la tête de son si divin Fils.
ce Oh! que tu as souffert, sainte et adorable Victime! Âh! que tu as aimé pour souffrir ainsi devant ta Mère. Oh! que celui qui m'a créée a mis d'amour dans mon coeur pour qu'il me soit possible de vivre encore après t'a voir vu abandonné à de telles souffrances, à un tel martyre! »
Les saintes femmes et les trois apôtres setaient aussi agenouillés. Les pauvres femmes sanglotaient, car les douleurs de la veille avaient épuisé les sources de leurs larmes. Les apôtres avaient spontanément caché leur tête dans leurs mains. Une suave clarté couvrit la tête et les traits de la divine Mère; ses mains s'élevèrent vers le ciel, comme si son âme eût été appelée subitement à la voyance suprême de Dieu! ce Amour divin, brillant et consumant; amour, dit-elle, cette couronne est l'effrayante invention dont l'enfer s'est servi pour exécuter ses brutales vengeances. Avant de remonter vers toi, ton Fils adoré en a fait jaillir la gloire royale qui couronnera l'abnégation, le dévoûment et le sacrifice de tous les enfants des hommes rachetés par ses souffrances , par son sang et par sa mort! Mon Fils bien-aimé n'a laissé à la terre ce douloureux et sanglant témoignage que pour mieux faire comprendre à ceux pour qui il a souffert, ici bas, la royauté du crime! Il a mis les hommes à même de distinguer ainsi la terrible différence qui existe entre la justice des hommes et celle de Dieu;
cette sanglante couronne leur dira sans cesse, jusqu'à ce que sa justice sainte établisse enfin son trône sur cette terre : Soyez juges, je suis le don des hommes, et celui qui ma acceptée pour vous épargner les plaies que je fais, est le don de Dieu! » La voix de la divine Mère cessa de se faire entendre. — La sainte assemblée crut que le ciel lavait rappelée à lui pour la rapprocher à jamais de son divin Fils. — Elle fut près dune demiheure dans cette pose extatique. — Les saintes femmes et les apôtres étaient réellement consternés. — Jean prit le trophée divin et l'emporta dans la pièce la plus retirée qu'avait choisie Marie; il plaça la couronne d'épines sur le vaste suaire, puis revenant vers la Mère de douleurs, il dit à l'assemblée : Laissons-lui ces augustes témoignages; n'estce pas là tout le visible et royal héritage que lui a laissé son divin Fils? Amen, répondit Marie. Puis, saluant l'assemblée, elle se retira avec Marie Salomé et Marie-Magdeleine pour arroser de nouvelles larmes ces douloureux mais éloquents témoignages de l'amour divin que Jésus-Christ avait eu si immensément pour nous.
Seigneur, nous aussi nous voulons nous prosterner et vous glorifier devant ces divins témoignages du suprême amour de votre divin Fils , et de la part si douloureuse que prit notre immaculée Mère à son divin martyre. Si nous n'avons pas sous nos yeux le linceul teint du sang de notre Rédempteur, ni la couronne d'épines qui déchira si cruellement sa tête sacrée, nous avons l'hostie elle-même. C'est donc devant elle, par elle et avec elle que nous vous disons, du plus profond de notre coeur :
Saint, Saint; Saint est le Seigneur le père des miséricordes, celui qui, par notre très immaculée Mère , nous a donné l'hostie sainte , l'hostie divine, l'hostie d'expiation et, en elle, la vie, la lumière et la paix.
Amen. Hosamia! Alléluia, alléluia.