‹ Le sanctuaire intérieur du CarmelChapitre 9 sur 46 · A L'HEURE SAINTE A MARIE · texte numérisé non relu

A L'HEURE SAINTE A MARIE

O Dieu, Seigneur tout-puissant et infini en miséricorde, nous rappelant aujourd'hui ce que votre divine lumière a mis sous nos yeux et à la disposition de notre cœur par les si admirables et si douloureuses considérations qui composent Tordre des saintes prières du Sacrifice Provictimal, dans lequel se trouve incluse la solennité de l'Heure sainte à Marie, nous voulons pour vous en glorifier, ô Seigneur notre Dieu, vous offrir de nouveau ce que votre Saint-Esprit nous a révélé des afflictions et des désolations qui devaient, à cause de nos crimes, fondre comme des flèches dévorantes sur le coeur si pur, si bon et si généreusement dévoué de notre très immaculée Mère.

Que se passa-t-il dans ce cœur si jeune, pour qu'au premier âge, qui réclame pourtant ordinai-

rement les plus doux soins et les plus tendres carresses d une mère, l'innocente et angélique Marie ([uittât la sienne et s'enfermât, par une décision si précoce de sa volonté, dans cette vaste et froide maison qui se nommait le temple de Jérusalem, temple déjà tant de fois cité à la barre des crimes par vos Prophètes? Qu'avait-elle vu dans Tordre de vos desseins, Sagesse < l< rnelle, pour quelle sollicitât de la si grande vieillesse de sa mère cette séparation qui lut trempée de tant de larmes et qui commença les jours de deuil delà vertueuse et sainte maison de Joachim? Fuyait-elle le pieux oasis pour une plus grande délectation delà vie radiée? Mais, Seigneur, la piété filiale qui vient de vous eût arrêté la pure enfant et ne lui eût pas permis de livrer aux plus douloureuses larmes les derniers jours de ceux à qui votre bonté et votre grâce lavaient si évidemment confiée.

Ah! Seigneur, cette première séparation dut être un signal terrible, un effrayant rappel, un déchirement prophétique! Un abîme attire un autre abîme, a dit le grand roi d'Israël.

Ici, Seigneur, Marie l'a parfaitement compris. La jeune victime, qui s'arrache à la vénération due à une si sainte parenté, l'enfant chérie qui marque au sceau d'une si sévère douleur les cheveux blancs de sa mère, dut retourner les paroles du roi prophète et s'écrier : Voici, mon Dieu, la victime du plus salutaire appel qui vient se cacher dans le sein de vos souveraines promesses pour attirer plus tôt, et plus conformément à ce qui doit être, la grande et solennelle victime de la rédemption!

Que de fois déjà l'admirable et miraculeuse créature s'était jetée aux pieds de celle dont son si jeune coeur aurait voulu si tendrement arrêter la moindre larme! Que de fois ses mains bénies avaient pris, en les baisant, les mains des nobles vieillards qu'elle appelait de sa voix toute céleste son père et sa mère! Que de fois en priant avec eux, elle s'était écriée, en face de cette grande et martyrisante mission qui lui était échue, et que lui retraçaient en termes inexorables les prières mêmes de celle qui l'avait enfantée :

ce La fille de Juda doit être séparée de tout ce

Si

quelle aime, et ceux qui ont le plus d'amour pour elle appellent chaque jour à grands cris ces cruelles séparations! »

Ses pieux et dévoués parents reprenaient dans une chaleur d'expansion qui les transfigurait :

<c Pourquoi le Très-Haut semble-t-il en fureur devant la nuit qui couvre encore la fille de Sion? »

Qui osera garder dans sa propre demeure la fille d'Israël qui a laissé aux cieux l'éclat de son indépendante splendeur! L'arche sainte, qui est le marche-pied du Dieu de qui nous attendons la délivrance, ne doit être que dans son temple! Les saints vieillards reprenaient alors avec d'abondantes et patriotiques larmes : Notre cité, qui fut si sainte autrefois, est devenue comme une veuve; la reine de nos provinces est assujettie au flétrissant tribut; les rues de Sion, qui semblaient trop étroites pour le passage des princes qui venaient la visiter, sont toutes désertes; ses prêtres sont devenus, aux coeurs restés fidèles, de continuels sujets de larmes; ses vierges ne sont plus reconnaissables; Jérusalem ploie sous son péché, ses souillures se voient jusque

sur ses pieds ! Seigneur Dieu d'Israël , Dieu de nos pères, ayez pitié de nous!

Un jour, le Saint-Esprit, qui faisait gémir si énergiquement les prophètes, saisit le coeur d'Anne, la sainte mère de celle qui n'était venue en ce monde que pour être la mère du Dieu rédempteur. Comme l'épouse d'Elcana, elle se leva devant l'astre qui commençait à échauffer de ses feux les pentes embaumées de cette riche montagne sur laquelle semblait se cacher, comme un nid de colombe, la pieuse demeure de Joachim. Dieu Très-Haut ! s écria- t-elle , est-ce donc fini de notre espérance ? Ta tente est renversée comme un jardin que l'on a voulu détruire ; ton tabernacle ne nous parle plus. Nous en sommes venus à craindre le renouvellement de nos jours de fêtes, et nous n'assistons qu'en pleurant aux solennités du Sabbat! Nos coeurs sentent bien que tu as rejeté ton autel, et nos yeux, trempés de pleurs, ne voient plus ton sanctuaire qu'enveloppé de malédiction !

Seigneur, prends pitié de l'excès de notre honte; que l'absinthe et le fiel dont nos cœurs sont nourris

nous fassent au moins troaver grâce devant toi!

Anne s'agenouilla, puis cacha sa belle et maj< tueuse tète dans ses mains; elle dit encore en sanglotant : Nous avons eu Débora, Esllicr et Judith pour sauver nos pères du châtiment des hommes; mais quand l'heure sonnera-t-elle, où celle qui doit trouver grâce deva ni vous, Seigneur, nous allirera enfin votre divin secours?

Le jour s'effaça sous l'éclat dune majestueuse lumière; Fange Gabriel, cité par Daniel au livre de ses hautes voyances, étendit sur la tète des deux vieillards la ravissante clarté de son nimbe célesle.

Marie se leva et, perdant tout à coup le voile et les limites assignées ordinairement à 1 enfance, elle parut, aux regards comme à la loi de ses pieux parents, une jeune femme dans toute la grâce, la force et la beauté de cette nature chantée par Salomon dans son Cantique des cantiques. Son Verbe prit les tons et le caractère de cette énergicpie inspiration qui devait, plus tard, faire tressaillir le saint Précurseur dans les flancs miraculés d'Elisabeth.

Eternel Dieu, dit-elle, tes miséricordes ne sont point anéanties; ce ne sera pas en vain que les restes de ton peuple appelleront la délivrance que tu leur as promise !

J'aime de toute mon âme ceux qui me nomment leur fille, et la pensée de les quitter tourmente toujours très amèrement mon cœur.

Ah! je t'en supplie, Dieu d'infinie clémence, donne à mon âme, si faible encore, le courage qu'exige cette séparation dont le moment si douloureux s'approche; exauce les pleurs de mes yeux et les cris de mon filial amour; donne la plus sainte consolation aux paroles de ma bouche et mets, dans le cœur de ceux que je dois si profondément affliger, une résolution et une paix qui soient en eux la certitude qu'ils servent ainsi les desseins de ta miséricorde et la plus solennelle manifestation de ta gloire.

Apprends-leur, ô mon divin Créateur, ô mon Dieu, que toutes les nations sont intéressées au bonheur de te connaître, et qu'il est temps que tout l'Univers sache que tu es l'unique Tout-Puis-

— basant, le vrai Dieu! Dis-leur, ô mon Père, mon unique Père, dis-leur que c'est dans la retraite et le silence qu'il faut que le salut promis soit attendu. Montre-leur ton temple dont l'arche a fui et le tabernacle dont l'oracle n'est plus!

Apprends-leur que ta pitié s'est étendue sur la terre, et que celle qui doit enfanter ton divin Fils doit, dès maintenant, venir habiter ta sainte maison.

Tu entends ces vieillards qui adorent ta loi et crient vers tes promesses! Ecoute-moi encore, ô Roi éternel, ô Dieu Tout-Puissant, ton héritage périt, et ceux qui te nomment leur Dieu sont depuis longtemps déjà sous la puissance de leurs ennemis.

Ornes saints gardiens, l'heure a sonné au profond de mon âme; ne pleurez plus, vous qui m'aimez; je suis celle que le Seigneur appelle sa servante, et c'est bien moi, la fille d'Israël, qui dois enfanter celui que Tes prophètes sacrés ont nommé le divin Serviteur! Vos jours sont glorifiés; le Sabbat des saints est devenu le vôtre; mais, avant de vous coucher dans les parfums du Dieu Très-

Haut , conduisez-moi au temple si désert, afin que ma voix s'y fasse entendre , qu'elle couvre celle des grands-prêtres qui chantent chaque jour les gloires incomprises de celui qui m'a créée, comme ils chantent, sans les entendre, les douleurs et les larmes de mes longs jours! Il est temps, saints d'Israël, que, comme l'élève de Mardochée, vous veniez m 'introduire dans le palais du Roi!

Je suis venue pour trouver grâce devant ses yeux et je sais qu'il se rendra à ma prière; il m'accordera l'heure de donner, à Israël et aux peuples des nations, celui qui sera leur clarté, leur salut et leur vraie délivrance !

Maintenant, ajouta-t-elle, je cours vers toi, ô Roi de grâce et de clémence, et ceux qui semblaient devoir souffrir de cette douloureuse séparation me l'offriront et la verront devant toi comme une grâce nouvelle par laquelle ta bonté divine répond enfin aux dernières prières et aux derniers cris de de leur vieillesse.

L'archange Gabriel , des droits de cette auréole sainte dont l'Eternel avait paré son front pour ses

décisions actuelles, brisa le nuage épais qui couvre le livre de vie et qui voile aux soumis à la mort l'heure de la séparation naturelle des choses extérieures d'ici bas!

Anne et Joachim virent le grand sanctuaire des joies célestes, et, dans l'assemblée, les trônes saints sur lesquels celle que Ion nomme le mystère noir allait enfin les faire asseoir. Ils se levèrent tous deux; leurs mains se rencontrèrent et s'unirent sur la tête prédestinée de la Fille de Juda, celle qui des lors était pour eux tout à la fois la Fille du Roi de gloire, l'Epouse de son suprême amour et la très immaculée Mère de son divin Fils. D'une seule et même voix ils chantèrent rithmiquement ces paroles dont l'esprit appartenait aux grandes prophéties de David : L'éternel Tout-Puissant est avec nous; le Dieu de Jacob a pris enfin notre défense, il a choisi au milieu de nous celle qui sera la gloire de son héritage. Elle est aimée du Dieu fort celle qui nous donnera l'unique Libérateur. Nous irons sur la montagne du repos glorifier lespérance de Jacob, et nous apprendrons à Abraham que le parfum

des promesses qui le réjouissent est descendu dans la maison qui doit être celle du vrai Dieu.

O fille de Sion, ô vierge de Juda, ô fleur de Jessé, notre ligne est tracée; l'amour de notre nation et la gloire de notre peuple vont se développer en vous, qui êtes l'arche vivante, le tabernacle auquel la loi de l'homme est étrangère! Partez, ô fille des complaisances divines; quittez la maison de ceux qui vous aiment; allez vous consacrer à la délivrance de la race choisie et conjurer celui qui vous aime, qu'il prenne en pitié le peuple chez lequel il vous a fait descendre! Partez, ô la bien aimée du grand Roi ; allez prier au palais de votre Père! Ceux qui vous aiment vous y conduiront avec le saint respect de leur foi et avec des cœurs remplis surabondamment de la plus glorifiante reconnaissance.

L'archange remonta dans la gloire.

Une voix prononça ces paroles que le cœur de Marie conjura le Seigneur de ne faire retentir qu'en lui seul: « Est-ce que ce serait celle-ci qui justifierait l'esprit de ces paroles : On entend d'en haut la

voix dune vierge qui prépare, dès maintenant, la grandeur et la puissance de son en lanternent. » Ah! si c'est elle, continua la voix, quelle se souvienne qu'il est dit d'elle : ce La fille de Sion n'a plus la force de crier; elle souffre plus que si elle était mourante. » C'est elle! c'est bien elle qui , les mains étendues, s'écriera pleine d'angoisses : ce Malheur à moi! car maintenant mon âme est frappée par autant de glaives que Lui! reçoit d injures et de coups de la part de ses meurtriers!

La belle et sublime enfant s'agenouilla encore, et , fixant ses délicieux regards vers la voûte céleste , elle prononça lentement, avec une force et une grâce qui remuèrent, sans qu'ils s'en rendissent un compte bien exact, le cœur de ses bons parents : O toi qui es élevé au-dessus des cieux, et qui tiens en tes toutes-puissantes mains la délivrance et le salut des mortels, mon cœur est tout préparé, mon âme est toute prête !

Nous nous lèverons de grand matin et nous partirons pour accomplir ce que je t'ai promis, lorsque je vivais dans la gloire de ton tabernacle. Je te

renouvellerai les vœux dont le souvenir m éclaire. Je pétrirai, dans ta maison, ô mon Père, le pain qui doit nourrir mes larmes; rien ne me sera impossible si tii abaisses toujours tes regards sur ton. humble servante; ô Dieu, mon Dieu, n es-tu pas tout mon bonheur et toute mon espérance!

Arrière! grossières menaces, je ne vous crains pas plus dans l'amour qui me vient de mon Dieu, que je ne crains ce que là haine et la fureur des hommes peuvent me faire.

O vous qui m'aimez dans le don même du Tout-Puissant, de l'Eternel, du temple où vous m'allez conduire, je continuerai votre ardente prière; je crierai vers cette miséricorde près de laquelle vous allez régner, et, du haut des cieux que vous habiterez alors, vous me répondrez à travers les nuées -.Ecoute, ma fille, rends ton oreille attentive, ne ferme point les yeux; l'Attendu de ton âme, l'Espoir d'Israël, le Désiré des nations ne va pas tarder à descendre!

Les deux vieillards enlacèrent de leurs chastes caresses celle qu'ils savaient ne pas quitter en la

conduisant à celui qui était tout pour eux. Seigneur, quelle fut grande, solennelle et sainte cette première heure préfaciale de toutes celles qui allaient en se succédant, chaque jour, apporter au cœur de la jeune et toute dévouée vierge tant de grains de myrrhe et tant de feuilles d'absinthe pour être manifestement changés en ce calice de douleur que la Vierge-Mère commencerait à boire à longs traits dès le moment même où le rachat et le salut, si solennellement appelés par toute la terre, devaient prendre vie dans son sein.

Ah! Tout-Puissant, vous à qui seul il appartient de créer et de manifester de tels prodiges, faites-nous la grâce qu'en nous donnant à vous, sous la forme si saintement agréée par vous de ce sacrifice personnellement provictimal, nous soyons tous assez fidèles à la foi que vous avez mise en nous pour que nous puissions vous dire vivamment, comme la jeune et déjà si dévouée Marie : Toute notre espérance est en toi, Seigneur, et tant que tes divins regards seront arrêtés sur nous, nous ne craindrons rien de ce qui peut nous venir de la méchanceté ou de la colère des hommes. Amen, amen, amen.

Confiants en toi , éternel Dieti , à qui notre adoré Sauveur et son immaculée Mère présentent en ce moment nos prières,, nous fléchissons nos genoux et nous courbons respectueusement nos fronts pour crier encore :

Saint, saint, saint est le Seigneur! Saint est son nom, trois fois sainte est sa parole, etc.

DERNIÈRE ACTION DE GRACES

Après avoir glorifié notre Dieu et adoré sa souveraine bonté, après avoir reçu dans nos cœurs le fruit consacré du sacrifice que nous lui avons offert et qu'il a daigné agréer, levons-nous comme on se lève pour chanter l'hymne d'action de grâces, et rapprochons toutes les saintes reconnaissances de nos cœurs, comme on rapproche dans un grand ensemble de voix les notes harmonieuses d'un glorieux cantique.

Le Seigneur nous a glorifiés en découvrant à nos âmes une de ces douloureuses magnificences qui ont fait de la vie de notre immaculée Mère une royauté de martyre, qui ne peut être dépassée

que par l'auguste et divine royauté du martyre de son très divin Fils.

O suprême, étonnant et ravissant amour de Marie, nous te saluons dans la gloire du Dieu incréé, parce que, au ciel, aux cieux et sur notre terre, tii as tellement glorifié cette gloire, qu'il n'y a qu'elle absolument qui soit digne de te glorifier! O sainte, ô suave et harmonieuse piété filiale de Marie, nous te bénissons dans la gloire éternelle du Père, parce que nous ne voyons que cette gloire seule à qui vraiment il appartienne d assez saintement te glorifier! O sainte, royale et inneffable virginité de Marie, nous te bénissons dans l'insondable gloire du Saint-Esprit, parce que notre intelligence éclairée pat? sa divine lumière nous a lait comprendre qu'elle seule est assez immense et assez éclatante pour te glorifier! O maternité si aimante, si féconde et si réellement réenfantante de Marie, nous te bénissons dans la gloire infinie du Verbe incréé, parce que nos coeurs, prévenus par sa toute divine grâce, ont senti que cette gloire est Tunique gloire dans laquelle la divinité du Rédempteur et sa

divinisante rédemption doivent éternellement te glorifier!

Aux ardents et glorifiants désirs de ton cœur, ô Marie, obtiens-nous et permets-nous d'unir nos plus pieux désirs.

À tes indescriptibles souffrances, ô cœur si continuellement déchiré de Marie, obtiens-nous et permets-nous d'unir nos plus pénibles et nos plus amères souffrances,

A tes larmes, si suppliantes et pourtant si douloureuses, ô coeur de Marie, obtiens-nous et permets-nous d'unir fructueusement et saintement l'âcreur et l'amertume trop méritées de nos larmes.

Par la constante royauté de ces compassions inouïes dont tu as si miséricordieusement prévenu notre terre; du haut des cieux où tu es assise à la droite de ton Fils éternel, ô Marie, ne cesse pas de nous prévenir toujours.

Par la souveraineté de ce brûlant et charitable amour dont tu as si magnifiquement aimé notre terre; du sein de la gloire éternelle où tu règnes entourée jour et nuit des anges, des archanges et

des saints, ô Marie! malgré nos continuelles laiblessés et la multitude de nos péchés, ne nous abandonne pas, mais aime nous toujours.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Amen. Alléluia, alléluia, alléluia.

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